Enseigner au XXI siècle

Leçons de Singapour?

« Centration sur l’apprentissage des élèves, méthodes d’enseignement de résolution de problèmes, évaluations actives utilisant études de cas et portfolios », « modèle de développement professionnel fortement centré sur des valeurs. La première est la centration sur l’apprenant, selon l’idée que tous les élèves peuvent apprendre alors que les enseignants sont invités dans les cours de psychologie à réfléchir sur la manière dont les élèves apprennent. »  Voilà bien là le jargon des pédagogistes, tout ce qui a mené à la catastrophe depuis (trente, quarante, cinquante) ans, voire plus, notre beau système éducatif qui était le meilleur du monde. Vivement le retour du bon sens, après les sottises (pour être poli) qui ont envahi l’école : l’élève au centre, l’abandon d’un enseignement structuré, la diffusion carte_SINGAPOURde l’idée pernicieuse selon laquelle chacun peut atteindre l’excellence, en oubliant que certains élèves ne sont pas faits pour les études (sinon pour passer un CAP d’ajusteur-monteur).

Or, les premières lignes de ce billet ne sont nullement extraites d’un article des Cahiers pédagogiques ou d’un quelconque texte estampillé « éducation nouvelle » ou « sciences de l’éducation », mais d’un document de l’Institut national dépendant du Ministère de l’éducation de Singapour. Oui, Singapour, symbole de l’école « exigeante » où « ça ne rigole pas » nous disent les charlatans antipédagogistes, où on ne perd pas du temps à reconstruire les savoirs et où on « enseigne » vraiment. Singapour dont on vante la « méthode » en maths, parfois sans véritable enquête sur ce qui fait son efficacité et dont on ne vérifie pas si ceux qui prétendent la transférer en France n’en trahissent pas l’esprit, comme le soutient le brillant didacticien des maths qu’est Rémi Brissiaud. Je n’ai pas la compétence pour en juger, mais je partage avec Brissiaud, Charnay et quelques autres, la perplexité devant la représentation forte dans la commission Villani-Torossian des marchands de manuels se réclamant de la fameuse « méthode de Singapour » !

Je connais mal bien sûr le système très spécifique de cette cité-État où je me suis juste arrêté un jour  (pour constater surtout la grande pluralité culturelle régnante). On peut à la fois être impressionné par l’élévation du niveau de vie qui s’est produite depuis plusieurs décennies et très réservé sur le système politique existant, avec son « ordre moral »  et l’autoritarisme du pouvoir (habituel, hélas, dans cette partie b_1_q_0_p_0du monde). Paradis du libéralisme, de la marchandisation de l’école et de la méritocratie sans doute. Mais une école très performante, pas seulement en maths. Une école aussi qui ne se repose pas sur ses lauriers, semble-t-il, qui revendique l’innovation et où on s’inquiète des inégalités pouvant déstabiliser la cohésion sociale (voir cet article ici). Dans sa contribution à l’excellent dossier de la Revue internationale de l’éducation sur l’école en Asie, Jason Tan parle à la fin de son article sur ce système plus complexe qu’il en a l’air d’une réponse aux défis actuels dans « la mise en place, en 2011, d’une révision curriculaire portant sur l’éducation de la personnalité et à la citoyenneté, qui a élargi le concept de citoyenneté pour inclure les compétences interculturelles. » On a sans doute compris à Singapour qu’une école efficace ne peut être une école des temps anciens, on veut développer les compétences du XXI° siècle, comme sans doute au Canada ou en Finlande, même si on le fait sans doute d’une toute autre façon.

Je crains que les retours en arrière vantés par la sainte alliance réactionnaire dont les valeurs sont tout sauf actuelles, non seulement renforceraient les inégalités, mais ne sont nullement dans l’intérêt du libéralisme bien compris, de la croissance économique, sans parler du progrès social. Je pense qu’une idéologie rétrograde aveugle des acteurs qui oublient l’importance de la créativité, de l’inventivité, de la mobilisation de compétences dans des situations inédites qui caractérisent une pédagogie moderne. Dans certains pays, des politiciens pourtant peu portés vers des valeurs « progressistes » l’ont compris. La droite finlandaise au pouvoir n’a pas remis en cause les réformes social-démocrates, dans un pays où on  va jusqu’à projeter d’abandonner les cloisons disciplinaires. La droite libérale polonaise a remis en question la sélection précoce et démocratisé le collège ; malheureusement, la droite identitaire est en train de démolir cet édifice qui commençait à faire ses preuves. Malgré des critiques, l’essentiel du système québécois œuvre des indépendantistes (pour aller vite, car la situation est plus complexe) a été sauvegardé. Or, en France, se développe un discours ultra-cahiers péda 500 dessin 01 (3)passéiste sur l’école, vantant la classe traditionnelle, la dictée, la dissertation, le latin  comme essentiel, le découpage de la scolarité en années cloisonnées, l’exaltation des « disciplines », le cours magistral et l’autorité du maître. Au lieu de prendre du recul sur tout cela : oui, on peut organiser les groupes d’élèves autrement, oui, on peut travailler l’orthographe de mille manières dont la dictée, entre autres, sans connotation morale ou moralisatrice, oui, on a le droit de discuter de la place des langues anciennes sans être traité de barbare et de contester en particulier le lien entre connaissance grammaticale du latin et maniement de la langue française, oui, on peut (et on doit) travailler par cycles, oui, les barrières doivent tomber entre les disciplines, même si les frontières restent, oui, il existe mille façons d’organiser le cours, les moments magistraux n’étant nullement exclus bien entendu, oui, l’autorité du professeur est importante mais elle a plusieurs visages : c’est aussi celui de l’ « autorisation à … » ou de la médiation vers un savoir qu’il faut aussi rechercher, en utilisant notamment le numérique. Les systèmes éducatifs incapables de prendre en compte ces données me semblent condamnés à la stagnation. Et cela ne va ni dans le sens de l’intérêt général ni même dans celui d’une « modernisation » à la Macron.

Les quelques indications positives que donne parfois le ministre (école de la confiance, mise en avant de l’importance des activités artistiques, la programmation comme faisant partie de « compter » dans le « lire, écrire, compter »), la référence à l’autonomie, même si elle est vague et solidement encadrée, la revendication de l’expression « bienveillance et exigence » développée sous « l’horrible » ministère précédent, tout cela pourrait nous rassurer. La réforme du bac contient quelques bienveillants-et-exigeantséléments positifs, portée par Pierre Mathiot qui n’a rien d’un réac (et qui d’ailleurs déplait à M.Bellamy, du moins dans ses aspects pédagogiques, ce qui est bon signe) Mais quel poids cela pèse-t-il quand nulle protestation indignée ne vient contredire les éloges inouïs de l’extrême –droite, quand on n’entend jamais le ministre défendre l’école attaquée par d’anciens ministres qui ont fait la preuve de leur incompétence ou d’intellectuels qui ne savent que calomnier et diffuser des fake news sur le sujet ? Peut-on impunément faire la une de Valeurs actuelles et avoir l’estime d’un politicien qui par ailleurs traite les amis du Président de « guignols » et considère que nous sommes en dictature ? Pour ma part, je ne fais pas de procès d’intention, j’essaie de ne pas déformer les propos et me méfie d’accusations excessives (par exemple sur la composition du Conseil scientifique ou sur une volonté supposée de mettre à mal l’école maternelle, à laquelle j’aimerais ne pas croire). Mais la destruction de la réforme du collège, le retour à la semaine de quatre jours, la rigidité avec laquelle on impose la réduction des effectifs en REP, la conception étroite de la laïcité (pas tellement macronnienne) ou les menaces graves sur des programmes pourtant élaborés de façon très démocratique, tout cela me désole.
Bientôt un an de nouvelle politique éducative. On attend la suite.  Avec donc pas mal de scepticisme et d’inquiétude. Pas sûr que l’école de grand-papa, fantasmé d’ailleurs, nous aide à franchir le cap du « nouveau monde » dans l’esprit des lignes citées au début de ce billet. Il faudra bien travailler ces compétences du XXI°siècle, et « contre les mœurs du temps, se mettre moins en peine »…

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