Enseigner au XXI siècle

Ah oui, le réchauffement climatique…

Bien sûr, l’affaire Benalla n’est pas anodine et révèle surtout un fonctionnement des plus hautes instances de l’État peu digne d’une démocratie, et pas vraiment en rupture avec ce qu’on connait depuis des décennies (depuis les agissements du SAC, les écoutes secrètes de l’Elysée, etc.) Il est sain que la presse enquête et montre qu’elle est loin, très loin d’être « aux ordres », pas plus que la Justice. Au passage, soulignons quand même la différence avec des régimes où un homme de main du pouvoir ne serait pas visé (à juste titre) parce que coupable de violence sur manifestants, mais où, de Managua à Moscou, en passant par Ankara, il le serait pour n’avoir pas usé de violence contre « les ennemis de la Nation ».

Bien sûr, il était normal de consacrer de nombreux articles à la victoire des Bleus. J’ai moi-même vibré lors de la finale, ai été ébloui par les courses folles de Mbappé, la maitrise de Varane ou les beaux arrêts de Lloris et sensible à l’hommage à la « République » des joueurs, même si cela pouvait être aussi un « élément de langage ». La joie dans les rues était belle à voir, même si les débordements, parfois « machos », sont toujours pénibles et pas nouveaux (je me souviens d’une traversée très pénible dans Paris en 2006 après une victoire en demi-finale, pris par hasard au volant de ma voiture au milieu d’une foule certes euphorique, mais aussi inquiétante-voiture secouée, etc.)

Mais pendant ce temps…Pendant ce temps, une terrible sécheresse s’abat sur le Japon, des feux ravagent la Grèce, la température monte à 30° au Nord de la Finlande. Pendant ce temps-là, les objectifs de la COP 21 sont bien loin d’être approchés. Pendant ce temps, la phrase fameuse de Chirac sur la maison qui brûle et sur nos regards qui se portent ailleurs, est hélas toujours aussi vraie, plus que jamais vraie.

Oui, la question du réchauffement climatique continue à être traitée au fond comme un sujet secondaire. Admettons qu’on soit passé du marginal au secondaire. Mais quelle place cela occupe-t-il vraiment dans les médias, alors que des populistes climato-négationnistes  sévissent dans de nombreux pays (dernièrement l’Italie), que Nicolas Hulot a peine à se faire entendre ou que des ouvrages essentiels sur la question (ceux qui proposent des réponses, pas les déclinistes catastrophistes) ne sont guère des best-sellers ?

Abordons la question sous l’angle éducatif. On est vraiment très loin du compte. On a parlé récemment des ajustements des programmes scolaires et de la réforme de ceux du lycée. Mais les questions environnementales sont-elles vraiment centrales dans notre école ? J’avais piloté il y a quelques années un ouvrage dans la collection « Repères pour agir »   (CNDP, aujourd’hui CANOPE) sur l’éducation à l’éco-citoyenneté, qui faisait d’ailleurs suite à un précédent ouvrage, préfacé par Nicolas Hulot himself. Ces deux ouvrages qui n’ont connu qu’un succès de vente modeste, restent tout à fait d’actualité et indiquent de nombreuses pistes de travail possible.  Voir les nombreuses ressources proposées par l’institution ici  (par exemple)

Le sujet est à la fois disciplinaire et interdisciplinaire.

Bien sûr interdisciplinaire et à cet égard, comment ne pas déplorer la réduction à peu de choses des EPI en collège, qui proposaient une thématique sur l’environnement incitant à des travaux de fond. On a eu droit d’ailleurs à de nombreux projets passionnants, tels ces débats autour d’aménagements du territoire ou ces jeux de rôle autour de la conférence internationale climat.

Mais dans de nombreuses disciplines scolaires, on peut et on doit à la fois enseigner les éléments qui permettent de comprendre ce qui se joue à travers les événements climatiques et éduquer à d’autres types de comportements ou en tout cas à saisir le sens des choix qui sont faits à un niveau individuel comme à un niveau collectif. Ainsi devrait-on davantage en Histoire montrer l’importance qu’ont pu avoir des phénomènes comme la sécheresse ayant entrainé de mauvaises récoltes à la veille de la Révolution française par exemple, ou récemment les enjeux politiques autour de l’eau au Moyen Orient. Mais bien sûr, c’est en géographie et en SVT que le gros du travail doit être fait. Il ne l’est qu’en partie, même  si des efforts (parfois critiqués) ont été fournis dans ces matières. En français, l’étude de textes argumentatifs sur le sujet devrait être plus présente, ainsi que celle de récits comme les romans et nouvelles d’anticipation à thématique environnementale (j’avais ainsi fait travailler mes élèves de quatrième sur le recueil passionnant, mais assez angoissant « Nouvelles vertes »).

L’éducation aux médias (en français ou en langues étrangères) est aussi largement à solliciter. Et l’enseignement moral et civique, récemment revu dans un sens plutôt rétrograde, quand on a au contraire besoin plus que jamais d’organiser des débats étayés, de lancer les élèves dans des discussions à visée philosophique, puisque ces questions mettent en jeu nos responsabilités vis-à-vis d’autrui , l’autrui d’aujourd’hui et surtout celui de demain, une certaine conception de la liberté, du progrès… Il ne s’agit bien évidemment de se limiter aux leçons de morale sur les petits gestes du quotidien (ne pas faire couler l’eau et ramasser les papiers) et de restreindre l’éco-citoyenneté à ce qui n’est que de la civilité rudimentaire. Tant pis si on a droit aux sarcasmes d’un Michel Onfray…

Évidemment, la mobilisation des élèves et de la communauté scolaire doit aller au-delà de la salle de classe. Qu’en est-il des économies d’énergie au niveau de l’établissement ? quelle politique concernant l’alimentation  à la cantine ? comment s’impliquer dans une politique plus globale, à un niveau municipal ou régional ?

Une question reste d’ailleurs : comment responsabiliser chacun tout en montrant que les enjeux dépassent l’individu ? comment dépasser la fable un peu irritante du colibri, bien inefficace avec ses petits moyens pour éteindre le feu et peut-être plus enfermé dans une éthique de la conviction que dans celle de la responsabilité ? et comment ne pas faire sombrer les élèves dans le pessimisme et la résignation conduisant à la passivité (« on est tous foutus finalement ! » « à quoi bon ? » ou, comme je l’ai entendu à l’occasion de l’étude d’articles de journaux : « monsieur, vous allez nous empêcher de dormir ! ») tout en alarmant, pour amener à une action qui peut commencer à un niveau modeste mais souvent indispensable pour plus tard se transformer en véritable mobilisation citoyenne, sur un sujet tellement plus important que tant d’autres. Avec toujours une perspective humaniste, où  le problème n’est pas de « sauver la planète » (qui en a vu d’autres et se portera tout aussi bien si ne survivent que des centaines de milliards de  bactéries) mais de « sauver les hommes ». Au passage, il convient de bien situer ce combat dans la démarche scientifique qui est la meilleure alliée de l’humanisme (voir par exemple l’ouvrage un peu rapide, mais fort instructif de Jean-Pierre DIgard « L’animalisme est un anti-humanisme ».

Notre ministre de l’éducation est intarissable sur mille sujets. On l’a bien peu entendu sur celui qui devrait pourtant nous mobiliser le plus. Les téléphones portables, les foulards des mères accompagnatrices, l’uniforme ou la lutte victorieuse contre le prédicat, que vaut tout cela face à l’impératif que devrait être la contribution de l’école à un vrai combat, un combat du siècle, pour la transition énergétique, pour des transformations de nos modes de vie et pour un avenir qui ne soit pas celui des migrations climatiques, de la succession des ouragans et cyclones ou de la disparition des abeilles et des oiseaux. Il est encore temps…

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Commentaires (2)

  1. Jean-Michel Zakhartchouk (Auteur de l'article)

    Des personnes plus compétentes que moi pourraient faire des calculs. BIen sur que l’action individuelle est peu de choses en soi, mais je ne crois pas qu’il puisse y avoir mobilisation citoyenne, pression sur les politiques sans que cela passe par un changement de comportement personnel (nourriture, utilisation du plastique, mobilité, quand on sait que, j’ai entendu un chiffre, plus de 20 ou 25 % de déplacements en voiture sont inférieurs à 3 kms, etc.) C’est le point de départ. Sinon, s’en prendre aux « industriels » peut être une façon de botter en touche et de ne pas voir que c ‘est tout un fonctionnement économique, social, culturel qui est en jeu. Et tous ceux qui se veulent écologistes (au-delà du parti EELV qui se porte mal) doivent se concentrer sur ces questions, et non sur par exemple la corrida ou les zoos, ou que sais-je encore. Et il faut réfléchir à des solutions réalistes (et non l’extension d’ilots de décroissance, chacun dans son coin), à une échelle de masse…

  2. Marie-Hélène Lay

    Bonjour,

    je suis très sensible aux questions de l’éco-citoyenneté, et suis engagée dans des mouvements de permaculture, et de surcroit enseignant chercheur.

    Mais une chose n’est pas claire pour moi concernant l’impact de l’éducation de tous :
    par exemple, je n’arrive pas à comprendre la part relative de toute la population comparée, disons aux 2%/5%/10% des entreprises les plus polluantes (un peu comme pour la répartition des richesses).

    Dans quelle mesure une population consciente permet
    1. de faire significativement décroître la pollution
    2. de modifier le comportement des industriels.

    Disposez vous d’informations de ce type ?

    Bien cordialement

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