Enseigner au XXI siècle

Penser contre soi-même?

Nous avons vécu lors de nos traditionnelles rencontres d’été du crap-cahiers pédagogiques en ce mois d’août un moment fort avec la conférence de André Tricot autour de l’innovation, ses limites et la nécessité de ne pas se contenter d’idées commodes  en ayant le courage de savoir les questionner.

Les adversaires de la pédagogie sont parfois si bornés qu’ils sont incapables de comprendre qu’un chercheur, ami des Cahiers pédagogiques dont il fait souvent l’éloge, auquel il collabore, puisse inviter à interpeller nos croyances, de les faire passer sous les fourches caudines au besoin de l’évaluation à partir de recherches rigoureusement menées. Comme nous a dit l’ami Tricot, il est plus intéressant pour lui d’échanger avec des personnes qui partagent ses valeurs et souvent ses convictions (sur les vertus du projet, de la coopération, de la mise en activité des élèves) que de polémiquer. On pourrait certes, et on n’a pas manqué de le faire, lui objecter qu’on ne peut pas laisser passer les tentatives de récupération de ce questionnement (un chercheur bouscule l’idée que travailler en groupe n’est pas forcément une bonne chose, que la complexité d’une tâche n’est pas forcément l’alpha et l’oméga d’apprentissages réussis). Mais c’est sans doute le rôle des pédagogues engagés de savoir mener un combat sur deux fronts : il faut continuer à dénoncer les mensonges, l’absence de rigueur, l’incroyable prétention et arrogance de certains donneurs de leçons, mais il faut en même temps ne pas tomber dans les mêmes travers. Rien de pire que l’attitude sectaire, hautaine de celui qui s’enferme dans ses certitudes.
Bien sûr, il faut agir, prendre des risques et savoir revisiter tout ce à quoi on croit. D’ailleurs, tout est dans la nuance. Le travail de groupes, c’est bien si et seulement si c’est plus efficace, pas trop couteux en énergie. Il n’est pas prouvé que la pédagogie de projet donne des résultats en matière d’acquisition de connaissances, d’autant qu’il y a très très peu d’études sur le sujet. En revanche, celle-ci permet d’apprendre….à travailler en projet, ce qui est une compétence clé de ce siècle. Ne pas surestimer la pertinence du numérique pour bien apprendre ne suffit pas le rejeter mais de réfléchir à son bon usage. La mise en activité des élèves est indispensable, mais n’a d’intérêt en matière cognitive que s’il s’agit d’activité « intellectuelle », la manipulation ne garantissant rien en soi.

Je préfererais au fond dire qu’il faut à la fois penser par soi-même et contre soi-même. S’appuyer sur les recherches est nécessaire et je suis très loin de ceux qui refusent par exemple les apports des sciences cognitives et les évaluations de laboratoire. Mais rien ne remplace la pratique réelle qui n’est jamais transposition et application directe . Pour André Tricot, pour qu’une pratique soit efficace, il faut non seulement que ce soit étayé par des données rigoureuses, mais que sa faisabilité soit effective et qu’elle soit acceptée. Sinon, le plus beau dispositif du monde ne donnera rien. Les dérives scientiste et anti-science peuvent être renvoyées dos à dos.

Reste deux points qui me paraissent essentiels.
Il faut aussi aborder les choses d’un point de vue éthique, à partir de valeurs que l’on promeut. Si  un dispositif basé sur les châtiments corporels fonctionne bien et permet d’apprendre, faut-il le plébisciter ? Si la coopération montre ses limites, faut-il la laisser de côté si on croit aux valeurs de fraternité et d’entraide. Que veut dire vraiment « efficace » ? Qu’est –ce que « réussir » à l’école selon qu’on se situe ou non dans une démocratique véritable (toute imparfaite soit-elle !)

D’autre part, on connait les effets Hawtorne et encore plus le placébo ; lorsqu’on croit très fort à un dispositif, il y a des chances que ça marche, surtout à cause de la conviction et de la motivation des acteurs. Souvent les pédagogues engagés oublient que ce qui fonctionne bien avec des profs militants qui s’investissent à fond (parfois de manière considérable) ne peut être facilement transférable à des situations ordinaires avec des profs « tout venant »…. Mais je maintiens que si l’on innove, même maladroitement, on apportera une énergie, un dynamisme qui aura souvent des résultats. La théorie des intelligences multiples est peut-être erronée, mais elle invite à diversifier les approches et si elle ne se transforme pas en étiquetage individuel, portée par des convaincus, donnera des résultas ou plutôt ces résultats interviendront par ce qu’on aura bousculé la routine et laisser libre cours à la créativité et à la variété dans les pratiques.

Mais revenons à l’idée de « penser contre soi ». Elle est bien sûr valable dans beaucoup de domaines. J’entendais sur France culture  ce matin employer la même expression par Raphael Glucksman qui évoquait la nécessité de savoir par exemple lire ce que dit Soljnenitsyne  critiquant les démocraties  occidentales pour affiner notre réflexion sur ce que doit être une démocratie pour échapper à sa remise en cause. Il s’agit bien de savoir se mettre en questions pour ne pas être mis en question….

Il y a cependant des limites. Penser contre soi signifie-t-il le faire en n’importe quelle circonstance ? et faut-il toujours s’exprimer publiquement sans mesurer les risques d’exploitation par les adversaires ? Il y a un dosage nécessaire et des urgences tactiques ou stratégiques. C’est toute la question de l’articulation entre esprit critique et nécessités de l’action. On n’est pas obligé d’être masochiste. Mais garder toujours quelque part le doute, comprendre l’autre (pas au sens de l’empathie, pas aussi d’être « compréhensif », mais de rendre la réalité d’un autre « compréhensible »). Les démocrates engagés aux Etats-Unis doivent à la fois saisir pourquoi Trump a gagné mais aussi ne pas avoir trop d’états d’âme pour le combattre. Mais il ne s’agit plus là de recherche, de science et de pratiques éclairées par les chercheurs.

On ne peut pas, on ne doit pas toujours « penser contre soi », mais il est vital de savoir le faire, et le faire à bon escient. Notamment dans des occasions où des personnes convaincues essaient de tester la solidité de leurs convictions. C’est ce que nous faisons d’ailleurs lors de nos rencontres d’été, par exemple à travers des jeux de rôles où il s’agit parfois de défendre une idée contraire à nos convictions ou des dispositifs où on relève les arguments qui vont à l’encontre d’idées auxquelles on croit. Une ascèse, qui peut d’ailleurs être (si j’ose l’oxymore) joyeuse et passionnante.

Les lecteurs de ce blog ont pu en juger, je crois avoir plusieurs fois montré qu’on pouvait être un ardent défenseur de certaines idées et accepter la controverse, les objections, surtout quand elles sont énoncées avec rigueur et « courtoisie démocratique ».

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