Enseigner au XXI siècle

Orwell, Weber, Hugo…

Je vais inaugurer en cette saison V de mon blog (bientôt 200 billets) une nouvelle formule en alternance avec des points de vue sur un sujet précis : quelques réflexions qui me viennent au fil de lectures ou auditions médiatiques, toujours en lien plus ou moins direct avec l’éducation. Occasion de signaler des éléments intéressants qu’ils soient déplorables ou stimulants…

La guerre, c’est la paix ! »

On connait les fameux slogans du monde de Big Brother dans 1984, dont celui-ci. Certes, des paradoxes judicieux peuvent prendre la forme de ces formules saugrenues, qui sont en quelque sorte des « contre-tautologies ». Mais c’est aussi une grande facilité de pensée et une astuce de la com, qui nourrit parfois de vains slogans, empêcheurs de penser tout autant que leur plat envers.

Un livre essentiel, à conseiller absolument!

C’est ainsi que la présidente du Conseil supérieur des programmes a donné une interview à bien des égards stupéfiante à cet organe de presse peu recommandable qu’est Causeur, champion des désinformations et des diatribes identitaires ou nationalistes, et qu’elle reprend ce slogan chic mais bien peu original : « C’est parce qu’elle est conservatrice que l’école peut être progressiste ». D’autant qu’elle précise lors de l’entretien ce que signifie ce conservatisme : peu de goût pour l’ « apprendre à apprendre » ou l’esprit critique, du moins avant la noble classe de terminale sans doute puisqu’il faut d’abord apprendre les fondamentaux, comme si cela s’opposait. Et puisqu’elle cite Pascal, il y a quelque chose aussi du « agenouillez-vous, faites les gestes de la prière, et vous croirez » dans cet éloge implicite de l’apprendre sans comprendre initial.  De même pourfend-elle le numérique à l’école primaire (en contradiction avec son ministre, non ?), et pire encore, remet-elle en cause le collège unique. Elle défend, malgré quelques formules atténuantes, une vision très nationale de l’Histoire et n’a pas un mot sur ce qui à mon avis doit maintenant établir un clivage essentiel  pour ce qui concerne les contenus scolaires : la prise en compte de l’urgence climatique. S’il est bien un point qui est insuffisamment présent, malgré quelques avancées, dans les programmes, c’est bien la formation à l’écocitoyenneté, qui concerne l’école plus que jamais. Eh oui, on s’occupe du prédicat pendant que la maison brûle (le sujet fait-il l’action dans ce genre de phrase ?). Peut-être là y a-t-il à trouver une alliance entre le conservatisme (conserver notre planète comme compatible avec la vie humaine) et le progressisme (ça passe aussi par le progrès technique, mais surtout le développement de la pensée complexe, qui s’intéresse au long terme par exemple). Bref, cet entretien me plonge dans la désolation, quand on a connu les débats riches et les réflexions d’une autre hauteur du précédent Conseil supérieur des programmes !

La responsabilité n’est pas l’absence de conviction

Pour retrouver un peu de hauteur de pensée, j’aurais envie de partager la belle mise au point de Monique Canto-Sperber dans l’émission L’Esprit public sur France culture. Elle revenait sur la fameuse opposition faite par Max Weber sur la distinction entre éthique de la conviction et éthique de la responsabilité, souvent bien mal comprise. En effet, elle est parfois réduite au face à face entre idéalistes et réalistes-pragmatiques, les premiers étant tantôt de nobles chevaliers de l’idéal, tantôt les « bisounours » de service ; les seconds d’affreux et froids gestionnaires ou au contraire des gens sérieux « à qui on ne la fait pas ». La philosophe expliquait à ses étudiants les circonstances de cet exposé de Max Weber, dans une Allemagne post-première guerre mondiale en pleine déliquescence, bientôt tenté par divers démons. Et point essentiel, montrait que l’éthique de responsabilité, loin d’être incompatible avec les convictions, était au contraire la seule manière d’avoir quelque chance que des idées se concrétisent, soient autre chose que des manifestations de « belles âmes ».  Dans le domaine éducatif, tenir compte des résistances du réel est toujours nécessaire pour réaliser en partie des idéaux, contre les tentations puristes et intégristes qui guettent parfois, par exemple, les mouvements pédagogiques.

Victor Hugo (1)

Étonnant plaidoyer, lors de l’émission Être et savoir sur France culture  pour son « école dynamique » de Ramin Farhangi, qui vient de publier Pourquoi j’ai créé une école où les enfants font ce qu’ils veulent (Actes Sud).Voilà bien là une caricature de « pédagogie nouvelle » où l’enfant apprendrait librement, par le jeu des interactions et où surtout on ne chercherait surtout pas à imposer une quelconque culture, puisque de toutes façons toutes les productions culturelles se valent. Et si un jour l’enfant découvre Victor Hugo, tant mieux ou peu importe, mais ce sera son choix que des adultes ne doivent pas imposer. Comme si l’alternative était soit ce laisser-faire un peu ahurissant, soit l’obligation d’admirer et l’introduction-coup de force d’une culture dominante et lettrée. Les adversaires de la pédagogie sont ravis lorsque se déploient des conceptions aussi spontanéistes et relativistes, qui en plus nient tout ce que la sociologie culturelle nous apprend : les choix de lecture, les goûts ont à voir avec le milieu social, avec le bain culturel, etc.  Heureusement, face à lui Philippe Meirieu rétablissait bien les choses et montrait combien les vrais pédagogues se démarquent de ces conceptions, puisqu’il s’agit de créer les conditions de vraies rencontres, dans le cadre de la mission de ce que j’ai appelé « passeur culturel » des enseignants. D’ailleurs, Victor Hugo, par exemple, est tout sauf ennuyeux quand on étudie en quatrième Demain, dès l’aube, en faisant écrire des textes d’imitation ensuite, quand on travaille sur deux adaptations différentes au cinéma de la mort de Gavroche en comparant au texte ou quand on travaille sur certains poèmes engagés en les resituant dans les combats de son époque dans le cadre d’un travail interdisciplinaire. Mais hélas, à l’instar de la présidente du conseil supérieur des programmes ou de divers éditorialistes médiatiques, on va continuer à faire croire que les pédagogues négligent les formes culturelles les plus élevées ou même éloignent les élèves de leur contact, alors qu’au contraire, ils s’efforcent de faire s’approprier ces trésors de la pensée humaine à tous les élèves, ce qui implique de l’imagination et de la créativité.

Victor Hugo (2)        

Enfin, je pensais à un superbe passage des Misérables, que j’ai déjà cité, mais tant pis ! Pour combattre la tentation du pessimisme.  C’était lors d’une interview de Pierre Rosanvallon , toujours sur France culture, à propos de son livre que je suis en train de lire Notre histoire intellectuelle et politique, 1968-2018. Guillaume Erner lui faisait remarquer que ses réflexions pleines de complexité, souvent amères, mais toujours solidement étayées  et d’une grande finesse comme toujours chez lui, pesaient de peu de poids face à la tornade éditoriale des médiocres libelles de Zemmour et autres. Rosanvallon rétorquait que malgré tout les idées faisaient leur chemin et qu’il « sortir des désenchantements, de la déploration et de la mélancolie. »

Hugo donc écrivait : «  L’avenir arrivera-t-il ? Il semble qu’on peut presque se faire cette question quand on voit tant d’ombre terrible. (…) Faut-il continuer de lever les yeux vers le ciel ? Le point lumineux qu’on y distingue est-il de ceux qui s’éteignent ? L’idéal est effrayant à voir ainsi perdu dans les profondeurs, petit, isolé, imperceptible, brillant, mais entouré de toutes ces grandes menaces noires monstrueusement amoncelées autour de lui ; pourtant pas plus en danger qu’une étoile dans les gueules des nuages »,

Les misérables,  IVe partie, livre 7, chap. IV.

 

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