Enseigner au XXI siècle

Oui, si les vagues réchauffent le climat…

Beaucoup d’écrits, souvent courts (tweets), et de paroles, souvent médiatiques au mauvais sens du terme, autour de l’acte stupide et inadmissible de cet élève du lycée Branly de Créteil. Des annonces de mesures, des rodomontades qu’on a déjà entendues mainte fois (tolérance zéro, il n’y a pas de petite incivilité, il faut renforcer le pouvoir de sanction, multiplier les signalements, assurer les professeurs du soutien de leur hiérarchie, etc ;° On a entendu cela sous Bayrou, sous Darcos, sous Chatel…Un souvenir personnel : en 1979, quelques semaines après mon arrivée au collège Havez de Creil, célèbre dix ans plus tard avec l’affaire des foulards, un matin, j’arrive et on me dit que les collègues se sont mis en grève suite à une gifle donnée par un élève à une enseignante.(relaté dans un dossier des Cahiers pédagogiques sur la « discipline », n°211)
Alors rien de nouveau sous le soleil ? Si, les réseaux sociaux qui amplifient les phénomènes, mais une constante : l’approximation dès qu’il s’agit d’école de la part de commentateurs  et les insultes habituelles envers le « laxisme » et le « pédagogisme » de la part de trolls habituels.Si sans doute, une certaine violence s’amplifiant dans certains quartiers mais qui en l’occurrence est sans rapport avec cet « incident ». Près de chez moi, la même chose ou presque est arrivée au lycée voisin, très bien coté par ailleurs et dessin de Viberg à l'occasion du cahier pédagogique sur les ZEP. venant d’un élève de série S plutôt en réussite. Eh oui, les choses ne sont pas simples , pardon pour ce truisme qui va être le fil directeur des lignes qui suivent.

Quelques points que j’ai notés :

  • La méconnaissance de la réalité de la part de certains intellectuels ou journalistes. L’estimable Monique Canto-Sperber, dans l’émission « l’esprit public » déclarant que les enseignants ne devraient pas avoir à s’occuper de la gestion de la classe et souhaitant la présence (dans chaque cours ?) de personnes extérieures (assistants d’éducation, médiateurs ?) avant de se reprendre un peu et de reconnaitre qu’on ne peut se contenter d’un rôle « d’instruction » L’écrivaine  Abnousse Shalmani évoquant à 28 minutes « la journée de la jupe », ce film très contestable, voire détestable où il ne s’agissait pas de pistolet factice et qui se terminait par la mort d’un élève tout de même !  Je ne cite évidemment pas les Zemmour et autres Onfray sur la question..Et peu d’enquêtes sur le terrain, par exemple au lycée Branly de Créteil loin d’être un établissement à la dérive, comme en témoigne la lettre signée par plusieurs enseignants et moins médiatisée que d’autres écrits. cela a provoqué d’ailleurs des réactions outrées de sites d’extrême-droite comme Boulevard Voltaire.  La reprise de témoignages qui pour certains semblent douteux. Je veux bien croire en la véracité d’une anecdote comme celle qui suit, mais je suis sceptique : le chef d’établissement répondant à une professeure traitée de « pute » en lui disant qu’elle est bien susceptible.
  • La cruelle absence dans beaucoup de débats des principaux et des conseillers d’éducation. J’apprécie souvent Arrêt sur images, mais réunir sur un plateau uniquement des enseignants et ne pas faire appel à d’autres personnels est pour le moins saugrenu.J’ai une pensée pour tous mes collègues CPE, souvent en première ligne et qui désamorcent certains conflits et résolvent des situations difficiles dans de nombreux cas.
  • le discours du ministre a été à géométrie variable. On est presque à ses côtés quand il affronte les vociférations de la droite dure à l’Assemblée, mais on enrage de lire ses propos dans des médias grand public. Franchement, faire l’éloge du « copiage de lignes  » pas rétrograde » vraiment ? pourtant il me semble que quelque part, c’est proscrit par les textes officiels comme le rappelle l’excellent Claude Lelièvre qui remonte aux pères fondateurs de l’école républicaine) ! Mais surtout , cette déclaration qui devrait choquer toute personne respectueuse du droit et horrifié par les théories de « vérités alternatives » : « A partir du moment où un adulte a vécu un problème, s’il dit qu’il a été insulté, c’est qu’il a été insulté, il n’a pas de raison de dire autre chose que la réalité ». Très trumpien, non ? Certes, dans l’immense majorité des cas, les enseignants sont honnêtes et pointent des faits réels, mais il existe aussi des situations-limites. Et comment négliger parfois le poids de paroles provocatrices du genre « vous êtes mal éduqués » ou « il vous manque une part de cerveau », rapportées de la part de certains collègues par des élèves ou des jeunes que j’estime fiables, et qui font entrer dans un cycle infernal d’escalades verbales. La justice ne peut reposer sur une vision unilatérale que par la suite JM Blanquer a quelque peu nuancé, comme il le fait souvent en pratiquant de grands écarts.
  • Une fois encore, les vertus de la sanction sont exaltées par certains. Mais donne-t-on assez la parole à ceux qui ont étudié la question, tel Eric Debarbieux ou Benjamin Moignard ? Un peu oui, mais très insuffisamment. Et si l’on ne veut pas avoir confiance dans des experts qui sont pourtant très présents sur le terrain, pourquoi ne pas aller voir les établissements apaisés, qui ont surmonté des situations difficiles, où la violence a reculé grâce à ce bon climat scolaire qui est la source des améliorations. Qu’on aurait aimé voir concrétisé le sirupeux discours sur « l’école de la confiance » par des allusions au travail collectif, seule alternative à l’isolement de professeurs se sentant abandonnés. J’ai pu mesurer, il est vrai, de grandes différences selon la configuration de l’équipe de direction dans mon collège : lorsqu’il y a un réel travail commun, on trouve des solutions, qui parfois échouent et on va vers l’exclusion, mais qui produisent des réussites. Je pense à ces élèves progressant dans leur conduite après une commission éducative, à condition qu’on soit réalistes et qu’on apprécie avec discernement leurs tentatives de se remettre sur la bonne voie, sans sanctifier le « ne rien laisser passer » qui est une vaine illusion.

On ne peut pas avoir salué le hastag Me too et se méfier de Pas de vagues. Cependant, on peut y voir à la fois une juste expression d’un malaise, d’un sentiment d’abandon par la hiérarchie, fût-il énoncé sans nuance parfois, mais au final salutaire, mais aussi l’occasion pour la fachosphère et la tribu des « antipédagogues » de se déchaîner contre les élèves et ceux qui soi-disant les soutiendraient inconditionnellement. Sans oublier les allusions racistes. Je crains beaucoup qu’à l’occasion se renforce le fossé entre élèves et enseignants et la défiance qui caractérise notre école et plus généralement notre société. Ne jamais oublier que les élèves sont les premières victimes des violences scolaires.
dessin de charb pour les cahiers pédagogiquesVeut-on vraiment trouver des solutions ? Certaines  qui ont été mises en avant par les ministres existent déjà et ne sont valables qu’à la marge : l’intervention de la police  lorsque la situation l’exige (mais cela se fait déjà beaucoup !), le signalement régulier (mais mesure-t-on la charge bureaucratique que cela engendre, pendant ce temps-là s’occupe-t-on assez des apprentissages ?)… Mais l’essentiel, cela reste le « réchauffement du climat scolaire » (celui-là, oui, il est positif !) qui n’est pas forcément un « préalable » au travail de fond sur les apprentissages, mais fait partie d’un ensemble : comment mobiliser la communauté éducative autour de projets motivants, comment impliquer tous les acteurs dans l’établissement de règles communes, comment travailler efficacement avec les familles ? Lorsqu’on évalue par exemple les réussites de l’éducation prioritaire, met-on assez en dessin de Charb pour les cahiers pédagogiquesavant les facteurs qui font que dans certains collèges, ça marche, ça va mieux, on obtient des résultats.

Car au bout du compte, le but à l’école est de parvenir à ce que tous les élèves soient mobilisés autour des savoirs et non d’obtenir la « paix sociale ». A l’époqe de Sarkozy, j’avais écrit que le problème n’était pas que les élèves se lèvent quand le professeur entre en classe, mais ce qu’on fait après, quand les élèves sont assis. Le « rien laisser passer », les déclarations de matamore, les surenchères d’exclusion, tout cela mène à l’impasse. Le ministre a fini par dire qu’il n’y avait pas de solution simple. Mais son discours martial en direction de l’opinion ne remplace pas un travail de fond : celui existe-t-il alors qu’on ne parle plus guère du travail d’équipe et du développement des compétences du domaine 3 du socle commun, autour de la responsabilisation des élèves et de leur éducation citoyenne? Les réajustements de programme qui enlèvent notamment tout un pan essentiel de l’éducation morale et civique, les obstacles mis devant la réalisation de projets tels les EPI,, le discours qui « recentre sur la classe », tout cela va-t-il dans la bonne direction? On est  plutôt sur tous ces points dans le reflux de la vague….

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