Enseigner au XXI siècle

Le jaune n’est pas forcément la couleur du soleil

Il n’est évidemment pas question, dans le cadre de ce blog, de se livrer à une analyse du mouvement des Gilets jaunes. Beaucoup le font, certains de façon argumentée et étayée, d’autres à coup d’approximations et de propos de cafés du commerce, citant ici Guilluy comme l’autorité suprême en matière de sociologie ou en s’appuyant sur des sondages qu’on décrie quand ils sont défavorables et qu’on prend pour vérité quand ils vont dans votre sens.

Je voudrais seulement livrer quelques réflexions concernant l’école et l’éducation qui me viennent à propos de ce mouvement et de son écho médiatique (en incluant les réseaux sociaux dans les médias)

D’abord, je suis inquiet de l’image qui est donnée aux élèves et de la légitimation d’une violence, parfois extrême, par certains. Taguer l’arc de Triomphe près de la flamme du soldat inconnu aux lendemains du 11 novembre, brûler des voitures ? Que ne dirait-on pas si c’était des jeunes de banlieue qui commettaient de tels actes (et certains en commettent effectivement) ? Comment vanter l’état de droit, le respect des biens publics, la civilité lorsqu’on banalise des actes aussi détestables que de saccager la permanence d’une députée (fût-elle détestable) ou des radars (qui sauvent des vies globalement) ? Il est un peu facile de renvoyer tout cela à des bavures d’une petite minorité et se dire donc irresponsable (pas de service d’ordre, possibilité de dire tout et n’importe quoi sur les réseaux sociaux, etc.) L’argument de l’exaspération qui excuse tout est très dangereux, car après tout, certains jeunes pourraient le reprendre à bon droit. L’interdit de la violence (dans un régime démocratique) est fortement remis en cause et les mots ne veulent plus rien dire dès lors qu’on se considère dans une « dictature » et que « tous les coups sont permis ».

Ce qui précède n’a rien à voir avec l’examen de la légitimité ou non des revendications du mouvement des Gilets jaunes, mais beaucoup à voir avec une éducation à la citoyenneté qui aura du mal à s’imposer dès lors que les « mauvais exemples » ont un tel écho médiatique.

La réponse en tout cas au niveau de l’école ne peut pas être efficace et pertinente si elle se base sur une vision moralisatrice, descendante et magistrale de « l’instruction civique ». Plus que jamais devraient être à l’ordre du jour la pédagogie active, le débat argumenté (par exemple les discussions à visée philosophiques), l’encouragement à la coopération, le travail vivant sur des études de cas, tout ce qui était prôné par le programme d’enseignement civique et moral et qui est remis en cause par les récents « réajustements » blanquériens.  Le moralisateur « respecter autrui » est un peu dérisoire quand il s’agit d’écouter chacun et de faire se confronter les opinions, pour les dépasser et rechercher ensemble des consensus par exemple.

De même, la circulation des fausses informations, ces images truquées ou empruntées à d’autres situations, ces chiffres balancées sans vérification, la crédibilité qui est donnée à des gens peu recommandables (entre anciens soutiens de Dieudonné et spirite parapsychologue), tout cela rend plus urgent que jamais un travail de fond sur l’esprit critique (thème du prochain dossier des cahiers pédagogiques que j’ai co-coordonné et qui parait en janvier). Or, l’éducation aux médias et à l’information, la formation à la vérification des sources et au combat contre les « désinfox », impulsée par la ministre précédente, est bien délaissée aujourd’hui, à l’heure du « tout-fondamentaux » Dans la formation des enseignants, il est essentiel de revisiter la notion d’esprit critique. On n’est plus dans les années fin de siècle dernier où il était important surtout de développer une culture du doute par rapport aux informations rapportées dessin cahiers pédagogiques, education aux médias et à l'informationpar les grands médias, aujourd’hui, le doute, base de l’esprit scientifique, doit surtout s’accompagner de ce que Gérard Bronner appelle « les devoirs du doute » et du doute sur le doute : il faut encourager à la méfiance vis-à-vis de ce à quoi on adhère trop facilement, ce qui semble confirmer nos opinions. Je me souviens du professeur d’Histoire de terminale de ma fille débattant avec ses élèves révoltés de la présence de Le Pen au second tour en 2002 qui, bien d’accord avec eux, leur présentait quand même des arguments pour aller au fond des choses sans en rester à l’émotion. Mais en même temps, il y a aussi à réfléchir sur les limites de débattre de tout, sur la place de l’expertise et de l’autorité scientifique : peut-on mettre à égalité le consensus sur le réchauffement climatique ou sur la réalité tragique de l’extermination des Juifs et l’opinion d’un Trump ou d’un Faurisson ? Tout cela implique des formations vivantes, dans lesquelles les enseignants puissent échanger librement, en essayant de trouver les meilleures solutions pour gérer la complexité.

Revenons pour finir aux Gilets jaunes. Une série de revendications, issue d’on ne sait où d’ailleurs, a circulé dont l’addition serait vertigineuse et impliquerait de résoudre l’équation plus de services et moins d’impôts, est-ce compatible ? Une concerne l’école : la demande de 25 élèves par classe de la maternelle à la terminale. Je ne sais pas si quelqu’un s’est amusé à chiffrer un tel coût, pas seulement en termes de postes d’enseignants à créer, mais aussi de frais annexes, en particulier construire des salles supplémentaires et des écoles. Je vois, en tant qu’élu municipal combien il est difficile de faire face aux doublements des CP-CE1 en égalité koch termes de budget (plus de 100 000 euros pour mettre en place un préfabriqué nécessaire, sans compter le matériel à fournir, et s’il s’agissait de maternelles, multiplier les ATSEM, etc.)

Le gouvernement a lancé le dédoublement en REP et chacun d’applaudir. Je le ferais volontiers si par ailleurs on ne supprimait pas l’expérience riche du « plus de maitre que de classe » et des postes d’accompagnateurs en REP. Mais sur le fond, il s’agit bien d’une mesure qui fait primer l’équité sur l’égalité formelle et sa philosophie me semble positive. La réduction tous azimuts de la taille des classes serait, en dehors de son caractère idéaliste, une manière de ne pas tenir compte des inégalités de fait, des handicaps de départ. 24 élèves dans les lycées de centre-ville favorisés, qui par ailleurs proposent parfois des options rares avec des effectifs très bas ?

La logique de l’égalité formelle, on le sait, va contre l’égalité réelle. On retrouve cette opposition d’ailleurs concernant la taxe carbone. Lutte-t-on contre sa nécessité (pour moi évidente à l’heure où il faut diminuer drastiquement l’usage de l’énergie fossile) ou contre ses conséquences sur la partie la plus défavorisée de la population ? Sans doute est-il plus compliqué de trouver les moyens de compensation pour par exemple ceux qui sont nettement en dessous du revenu médian ou qui ont une obligation de circulation pour leur travail, mais il est facile de rejeter les solutions complexes en ayant recours à la fameuse métaphore de « l’usine à gaz ». Dans ce monde plein de menaces pour le futur, on n’échappera pas aux solutions complexes, sans se réfugier derrière des proclamations comme « je n’ai rien contre l’écologie, mais… » qui ressemblent au fameux « je ne suis pas raciste, mais… »

salon de madame Geoffrin, au siècle des LumièresBref, plus que jamais, je plaide pour le débat démocratique, l’échange rationnel d’idées, dans cette optique des « Lumières » rappelé dans l’ouvrage somme de Thomas Pinker, Le triomphe des Lumières, que je dévore en ce moment et qui vient de paraitre traduit en français. Ça fait du bien de le lire, plus que d’écouter BFM et de lire certains twitts ou commentaires de forums ou de Facebook.

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Commentaire (1)

  1. Gilles Carpentier

    Bonjour,
    je pourrais également dire : « cela fait du bien de vous lire »

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