Enseigner au XXI siècle

La petite flamme de la raison ou les brasiers de la démagogie ?

Ce matin, avec d’autres collègues élus de ma commune, nous étions présents pour soutenir l’équipe éducative du gros lycée de notre ville (plus de 3000 élèves), autour de son proviseur (un homme remarquable, capable de garder sa sérénité tout en s’appuyant sur son équipe solidaire) face à l’agressivité d’un petit groupe de 100 à 200 lycéens (ou non-lycéens), prêt à partir à l’assaut de l’établissement et à sans doute détruire et casser, comme cela a été le cas la veille dans un autre lycée proche.  La fermeté du barrage face à l’assaut, il est vrai peu structuré, le sang–froid malgré les feux de pneus et de poubelles, puis l’inévitable intervention policière, avec lacrymogènes (pas très violents), tout cela a permis le rétablissement du calme et l’entrée au lycée de très nombreux élèves. Malheureusement, certains jeunes ont incendié des voitures, tout en jouant au chat et à la souris avec les policiers (rappelons au passage que seule la police nationale peut intervenir , contrairement à ce que pensent des habitants qui reprochent à la police municipale son inaction, quand celle-ci cherche à éviter aussi les agressions sur leurs véhicules notamment), . Des habitants du voisinage quelque peu traumatisés par la violence ambiante et craignant pour leurs enfants (confinés dans leur école pour éviter l’extérieur)

On a connu et on connaitra ce genre de scènes. Et je sais bien qu’à l’origine, il y a tous ces facteurs sociaux, le délaissement des « quartiers » illustré récemment par le si regrettable rejet du plan Borloo récemment, la ségrégation scolaire, le manque de perspective pour la jeunesse.
Notons que dans ce groupe contestataire, on ne trouvait ni banderole ni slogan (même pas : non à Parcours sup », etc.) et hier les cibles étaient aussi des boutiques à piller.

Mais je ne peux qu’être en colère contre ceux qui attisent le feu, ceux qui ne condamnent jamais la violence, au nom de sophismes sur les violences sociales qui l’excuseraient, qui l’embellissent en se référant à la Commune de Paris ou à la Révolution française ou les révolutions arabes, comme si on confondait tout, dictature et Etat de droit et situations historiques qui n’ont rien à voir. J’aurais envie de dire qu’il s’agit d’une insulte envers ces mouvements populaires du passé.

Je ne peux qu’être en colère contre les irresponsables en chambre qui théorisent, qui comme Aude Lancelin sur France Culture ose réduire les saccages sous l’Arc de Triomphe à de simples graffitis ou qui profèrent ces slogans stupides « tout le monde hait la police », ces nobles âmes qui ont un avis sur tout et se voient déjà prophètes de cette fameuse « révolte qui vient », ces sociologues qui rendent des conclusions à partir d’échantillons choisis  qui les arrangent et simplifient la réalité quand leur profession  pour qui j’ai la plus grande estime, devrait les conduire à la complexification (pitoyable Emmanuel Todd, en plein délire dans ses analyses). Et qui n’ont pas de pensée pour ceux qui souffrent de la violence « aveugle », celle qui n’a d’autre objectif que de casser et d’exalter la force brute.

Je lis sur Facebook ces commentaires suffisants, telle la reprise de la fameuse phrase de Mao : « la révolution n’est pas un diner de gala », comme s’il était acceptable de se référer à

quelqu’un qui a la responsabilité de millions de morts (entre la famine et le désastre de la Révolution culturelle) et je suis consterné.

Dans un ouvrage très documenté lmanifestation au Venezuela, 9O morts. Le Vénezuela qui ose donner des leçons à la France!u récemment Comment meurent les démocraties, l’auteur analyse la situation dans différents pays qui n’ont pu résister à la vague autoritaire et fasciste des années 30. Les comportements violents de certains groupes en Espagne avant le putsch ou en Allemagne n’ont pas été complètement étrangers à la légitimation de partis voulant rétablir l’Ordre (un effet qu’on retrouve au Brésil aujourd’hui)
Il ne s’agit pas de développer un discours sirupeux contre la violence, la non-violence n’est pas ma doctrine et je repense à cette incroyable lettre de Gandhi à Hitler faisant appel à sa bonne volonté juste avant la Guerre. Dans un pays démocratique, cette violence peut être nécessaire à certains moments lorsque des droits fondamentaux sont bafoués. Mais elle ne peut être un objectif. On n’est pas obligé d’être pour le gouvernement actuel, dont les erreurs sont évidentes et dont la politique (en particulier dans mon domaine, éducatif) plus que contestable, pour condamner fermement, résolument une violence de destruction, et ce qui l’amène : des manifestations non déclarées, sans service d’ordre, alors même que d’autres parcours pourraient être négociées, sans oublier les déclarations factieuses d’olibrius comme Éric Drouet et tous ces gens aux théories fumeuses saluées par Bannon et Salvini (on est loin de la Commune de Paris)

Il est vrai que beaucoup de ces théoriciens du « on ne fait pas d’omelette sans casser des œufs », parfois admirateurs de régimes qui eux savent ce qu’est la violence institutionnelle (Venezuela ou Cuba) sont rarement dans des situations de responsabilité, en particulier d’élus. Tel leader dont le titre de gloire a été de tourner autour de 5% à une élection présidentielle a-t-il donc tant de légitimité à pérorer sur les plateaux de télévision ?

Je retournerai sans doute si nécessaire seconder l’équipe soudé devant son lycée à protéger élèves et bien public. Cela n’a rien à voir avec la justesse ou non de revendications de jeunes (comment ne pas en approuver certaines, tandis que d’autres sont très conservatrices par la défense du bac tel qu’il est par exemple), avec l’absolue nécessité de mener de vraies concertations, de vraies discussions que par exemple les nouveaux programmes annoncés rendent plus difficiles à mettre en œuvre (voir mon précédent billet). Oui à des assemblées générales, mais menées de façon démocratique et organisée et non à des minorités qui se prétendent « les jeunes » ou « les lycéens » comme d’autres se disent « le peuple ». Bien entendu je sais aussi qu’il y a des bavures policières et la séance d’humiliation de Mantes est honteuse (mais on pourrait aussi dire qu’il existe des humiliations à l’école, qui ne sont pas du fait des policiers, si on voulait reprendre l’argument dénoncé plus haut que telle violence ou tel comportement en excuse d’autres!)

Bref, on a raison d’être inquiet devant la complaisance devant la violence, mais je préfère à l’inquiétude exprimer ici mon indignation et opposer à la haine et à l’encouraement à la haine la petite lumière de la raison et de la démocratie, toujours pire des régimes à l’exception de tous les autres…

 

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Commentaires (3)

  1. Jean-Pierre Launay

    Il faut saluer ce type d’action (trop rare) décrit par JM Zakhartchouk.
    Le texte de ce blog me rappelle ce jour, dans les années 80, où nous étions quelques dizaines à nous interposer devant le parvis de Jussieu à Paris, face à un groupe mal identifié (étudiants ? casseurs ?) mais dont l’équipement laissait peu d’illusions sur leurs intentions. (La veille des dégâts notables avaient été commis, sous couvert « d’occupation de l’Université ».) Nous avions revêtu des blouses blanches pour signifier notre appartenance à l’établissement, et n’en menions pas large ; mais finalement, ce jour- là au moins, après un « dialogue » difficile, les casseurs se retirèrent.
    Depuis cette époque lointaine, rien n’a vraiment changé, et l’enchainement protestation-vote « démocratique » en AG-blocage de l’établissement-occupation-déprédations continue à se dérouler selon un scénario immuable.
    Si l’on essaye de prendre du recul de manière aussi dépassionnée que possible, on aboutit aux réflexions suivantes :
    – Transposer la méthode de lutte « grève avec occupation d’usine » au cas des établissements d’enseignement fait fi de la profonde différence de nature entre les deux situations. Dans le premier cas, on bloque une production matérielle, le patron perd de l’argent et à intérêt à trouver une solution. Dans le deuxième cas la production est immatérielle, c’est la création et le transfert de connaissances. Elle n’a pas de valeur marchande et bénéficiait surtout… à l’acteur du blocage. Outre le préjudice qu’il se cause à lui-même (ça revient à se tirer une balle dans le pied), il contribue à affaiblir le dispositif éducatif en décourageant le corps enseignant et en favorisant pour les tranches d’âge suivantes des conduites d’évitement (c’est particulièrement vrai pour le 1er cycle universitaire)
    – Comment dans un pays civilisé héritier de la période des Lumières peut-on à ce point agir contre ses intérêts ? S’agit-il du vieux fonds irrationnel de vandalisme ? (un secteur dans lequel notre pays est malheureusement bien placé parmi les pays européens). S’agit-il du biais cognitif connu sous le nom « d’effet lampadaire » consistant à s’attaquer non pas aux vraies causes mais à ce qui est visible et immédiatement accessible (du nom de cet épisode où un quidam cherchait ses clés sous un lampadaire – où il était sûr de ne pas les avoir perdues – parce que c’est là qu’il y avait de la lumière). A noter que la virulence des attaques personnelles contre Emmanuel Macron pourrait bien relever de l’effet lampadaire.
    – Le monde est devenu très compliqué, les actions des uns et des autres sont partiellement contradictoires, fortement intriquées par de multiples interactions et ne donnent pas toujours le résultat auquel on peut s’attendre selon une analyse simple. L’irruption du numérique dans notre vie quotidienne brouille les raisonnements traditionnels : les données immatérielles peuvent être dupliquées à l’infini, sont devenues de fait non-vérifiables, et ne peuvent pas être bloquées. Mais ces caractéristiques ont diffusé vers le monde réel. Ainsi nombre de professions qui se croyaient incontournables ne le sont plus totalement, ce qui contribue à l’anxiété générale. L’exacerbation de l’individualisme et des rivalités entre groupes risque de nous faire entrer dans un jeu à somme … négative. Sommes-nous collectivement capables de penser la complexité ? Si nous n’y arrivons pas, nous pourrions donner raison à la prophétie de Bill Joy, publiée en 2000 « Pourquoi le futur n’a pas besoin de nous ».

  2. clemenson jean

    Un homme sage et intelligent, merci ! Mais il faut bien se poser la question: comment, dans un pays démocratique et régit par l’état de droit, en arrive t’on à de telles extrémités ? On paye les erreurs faites depuis cinquante ans dans de nombreux domaines: économie, éducation, industrie, logement, aménagement du territoire (essentiel, selon moi), et ce sera difficile à rattraper. Je suis donc inquiet. Et rien ne sert d’invoquer des poncifs idéologiques éculés genre « libéralisme » ou « capitalisme », ils ne servent qu’à fournir des explications superficielles et à promouvoir des solutions faciles, voire dangereuses…

  3. Alain REI

    Merci jean Michel
    ça fait du bien de vous lire
    AlanR

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