Enseigner au XXI siècle

Le petit jeu des références historiques

Qui ne joue pas à un moment ou un autre au jeu des comparaisons entre l’actualité et des événements historiques ? C’est à la fois légitime et dangereux. Légitime, parce que le passé éclaire le présent et nous aide à situer des événements dans le temps long, parce que les acteurs du présent ont souvent besoin de symboles et de références, c’est pourquoi d’ailleurs on aime tant les commémorations. Dangereux car la tentation des analogies rapides et parfois douteuses nous guette constamment. Aussi est-il toujours important d’examiner les faits avec rigueur, de rester lucides sur le passé embelli ou au contraire obscurci par ces comparaisons qui peuvent aussi être rétrospectives (Napoléon, déjà un petit Hitler, Spartacus un quasi combattant des droits de l’homme…) Juger l’événement ou le personnage du passé dans sa complexité, sans que celle-ci soit trop envahissante. La signature de l’édit de Nantes, malgré ses limites, est une page glorieuse de notre Histoire, le combat pour la tolérance de Voltaire n’est pas entaché par les faiblesses d’un écrivain s’alarmant d’une instruction excessive qui pourrait être donnée au peuple, Churchill est une grande figure, qu’on peut admirer même si sa part d’ombre est grande (son colonialisme par exemple). Et même les horreurs commises par les soldats soviétiques en Allemagne en 1945 n’empêchent pas de saluer avec émotion tout ce qu’on doit à l’Armée Rouge en ces années terribles.

Les événements récents suscitent tout un flot de références historiques, hélas souvent mal digérées. Et je voudrais ici en donner quelques exemples pour en tirer quelques leçons, ce qui ne veut pas dire « donner la leçon » ! Je pense aux comparaisons du mouvement des gilets jaunes avec les jacqueries, la Révolution française, la Commune de Paris et mai 68. Je laisserai de côté par magnanimité les incroyables et absurdes assimilations de la gouvernance actuelle avec la dictature et la ridicule comparaison Macron=Hitler qu’on a vu sur les réseaux sociaux (et qui ferait bien rire Erdogan, Assad, ou Maduro)

Les jacqueries ? Sait-on bien de quoi on parle ? Gérard Noiriel, sur son blog, montre bien les limites de la comparaison, avec deux grandes différences avec le mouvement actuel des GJ. Ce ne sont pas les plus défavorisés qu’on voit dans la rue, contrairement aux « jacques » (un terme d’ailleurs méprisant employé plutôt par les dominants à l’époque), qui, eux, n’étaient pas de toutes façons « dans la rue », mais éventuellement à l’assaut des châteaux. D’autre part, les jacques ne s’organisaient qu’à un niveau local, sans aucune ambition nationale.  Les historiens qui publient le remarquable site « Actuel Moyen Age » reprennent cette critique qui n’est pas que lexicale et font plutôt allusion aux Tuchins, un mouvement de révolte du XIV° siècle. Evidemment, ça ferait un peu érudit et peu spectaculaire de se référer à un nom aussi peu connu, mais notons au passage l’intérêt d’aller voir du côté des vrais spécialistes et non de ceux qui s’autoproclament historiens (ceux qui ne travaillent jamais sur des archives par exemple) comme l’inénarrable Zemmour qui a repris ce terme de « jacquerie » comme étant l’évidence même ! (voir une récente émission d’Arrêt sur images à ce sujet)

le film de Ettore Scola

le film de Ettore Scola

La Révolution française ? Examinons la récente comparaison (élogieuse) entre Éric Drouet (dont on peut rappeler ici que, peut-être non électeur de Marine Le Pen, il a quand même diffusé des propos complotistes et fustigé les politiques migratoires d’accueil et le Pacte de Marrakech), et le Drouet, Jean-Baptiste, de la Révolution, celui qui a contribué à faire arrêter le Roi à Varennes.  L’histoire de la fuite de ce dernier, acte on ne peut plus illégal , est compliquée, mais c’est vrai que Drouet (pas tout seul, et pas par pur hasard, puisqu’il disposait de certaines informations) a joué un rôle qui aurait fait dire plus tard à Napoléon qu’il avait « changé le cours de l’Histoire ». L’arrestation de Louis XVI (ou plutôt son retour forcé à Paris) s’est faite au nom de la légalité, Drouet étant un des acteurs de ce moment-clé de la Révolution. Par la suite, le personnage, peu connu, est complexe. Soutien de Marat, très engagé dans l’extrême-gauche, il échappera à la guillotine après Thermidor, bénéficiant même de complicités pour s’évader de prison et se retrouver exilé aux Canaries avant de rejoindre la France et devenir Préfet de Napoléon pendant une dizaine d’années, échappant ensuite à la Terreur blanche après Waterloo. Destinée singulière ! En fait, le seul élément intéressant de la comparaison de JL Mélenchon est d’avoir donné envie de faire quelques recherches sur ce personnage. La Révolution française est une période passionnante, et qui a donné lieu à tant d’ouvrages sans qu’on puisse aujourd’hui établir « une » vérité. J’ai eu la chance de l’étudier pendant une année entière en Khâgne (au programme de l’ENS alors) à raison de deux ou trois heures par semaine, me référant à l’époque à Soboul ou Mazauric, mais aussi aux grands anciens comme Mattiez ou Lefebvre. Mais les hypothèses différentes, les controverses continuent à s’entrechoquer, entre les successeurs de Furet ou les défenseurs raisonnés d’une certaine radicalité. Tandis que la vulgate continue à faire des Montagnards des monstres pré-polpotiens d’un côté ou des héros du peuple, trahis par les « Coquins » et les puissants de l’autre. On oublie d’un côté que la Terreur a fait bien moins de morts que quelques journées terribles des batailles napoléoniennes ou que les massacres de septembre 92 sont davantage imputables à Danton, idéalisé par la suite par les « centristes », et d’un autre côté que la logique des « ennemis du peuple » et de la Loi sur les suspects préfigure quand même celle des procès futurs des pays totalitaires. Mais un aspect ne me parait pas assez souligné. On oublie la répression dure qui s’est exercée de la part de Robespierre sur les Sans-Culottes et leur organe L’Ami du peuple (dont le langage ressemblait quelque peu à un certain discours fleurissant sur les réseaux sociaux aujourd’hui). Marat avait peut-être eu, si j’ose dire, la chance d’être mort en martyr quelque temps avant ! C’est bien pour cela que lors de Thermidor, les Sans-Culottes n’ont pas bougé pour défendre Robespierre. L’histoire est bien plus complexe que l’imagerie de « deux camps » qui s’affrontent. Même si son plaidoyer pour « l’Incorruptible » me gêne un peu, je renvoie aux travaux de Jean-Clément Martin à ce sujet.

Troisième comparaison : la Commune de Paris. J’ai été passionné par cette période et j’avais fait mon mémoire de maîtrise sur « les écrivains de la Commune », me plongeant dans Vallès, mais aussi Vuillaume ou Lissagaray, consultant aussi au passage ce qu’avaient écrit des auteurs de renom comme Flaubert ou George Sand, voire Zola dans la Débâcle et qui ne fait pas honneur à ces grands noms de la littérature (en gros, pour les deux premiers du moins : « liquidez cette racaille ! »

Il y a loin cependant d’un mouvement social comme celui des GJ balancé entre revendications égalitaires et d’autres anti-impôts, entre idéologies contraires dont certaines sont à cent lieues de la générosité des Communards et de ce mouvement, au départ patriotique et partagé entre nostalgiques de 1793 et socialistes voulant instaurer une République sociale. Faisons cependant remarquer que Karl Marx qui fit l’éloge de ces Parisiens « montés à l’assaut du Ciel », n’était pas forcément favorable à l’insurrection, que les événements (les canons retirés aux parisiens sur l’ordre de Thiers, puis la fraternisation des soldats) ont précipité. Car la défaite, sans doute inévitable, des Communards, très divisés sur la conduite à suivre, avec des leaders s’entre déchirant et avec des extrémistes desservant la cause par des actions irresponsables, a entraîné un important recul du mouvement ouvrier qui mit plusieurs années à se remettre. Cependant, les circonstances de la Commune sont très liées à la guerre franco-prussienne et la déroute de l’Armée de Napoléon III et est aussi le fruit d’un travail patient de militants durant l’Empire (tel Eugène Varlin, qui s’opposa aux tentations dictatoriales d’ailleurs de la Commune, avant de trouver la mort durant la Semaine Sanglante). Pas sûr en tout cas que les GJ soient vraiment les héritiers de ce mouvement clairement politisé et ancré dans les traditions républicaines de gauche.

Enfin, mai 68. Certes, les barricades, les affrontements avec les policiers (mais quel bâtiment public attaqué alors ?). Certes, un soutien de l’opinion publique (qui dura un temps). Mais surtout une protestation gigantesque, et pas par procuration. J’enrage toujours lorsqu’on met de côté le fait que plus qu’un aspect d’une révolution culturelle et sociétale, mai 68 fut surtout la plus grande grève de l’histoire de France, touchant quasiment toutes les couches sociales. Et là aussi avec la plupart du temps des slogans généreux et bien peu de corporatisme. L’utopie, et ses dérives, qui restaient finalement bien minoritaires : la référence à Mao ou Trotski. Et l’absence de débouchés politiques pour des raisons diverses dont peut-être le manque d’audace de Pierre Mendès-France (le moment Charléty) et de toutes façons, l’absence totale d’intention de renverser le gouvernement gaulliste par un Parti Communiste qui restait aux ordres de Moscou (et qui par ailleurs n’avait pas de mots assez durs contre les gauchistes casseurs, loin de la complaisance actuelle envers les violences des Champs Elysées ou de la passerelle Sendar-Senghor)

De ce qui précède, il n’est évidemment pas question de rejeter les références historiques, je l’ai dit en commençant ce billet, mais de relativiser toute comparaison, en se référant au fameux adage : « comparaison n’est pas raison ». Toute analogie prise au pied de la lettre et qui ne prend en compte qu’un aspect de la réalité est dangereuse dès lors qu’elle se substitue à l’analyse raisonnée.

Ceci est aussi un plaidoyer pour un enseignement de l’Histoire qui ne soit pas une succession de belles légendes et d’images d’Epinal, cette Histoire d’autrefois dont rêvent certains. Peu importe que le soi-disant « roman national » encense plutôt Jeanne d’Arc et Saint Louis ou plutôt Robespierre et la Résistance s’il remplace la réflexion et la confrontation avec la complexité du réel. Bien sûr, il faut tenir compte de l’âge des élèves, et il faut bien s’appuyer sur quelques certitudes, ne jamais tomber dans le relativisme. Pour reprendre les exemples ci-dessus, on doit mettre l’accent sur l’essentiel : la Révolution, c’est avant tout l’abolition des privilèges féodaux et la naissance de la démocratie, malgré les aléas, la Commune, c’était une révolte populaire dont l’écrasement est une page noire de notre Histoire et mai 68 a été le point culminant d’un bouleversement social qui a eu d’énormes conséquences. Nul ne peut dire aujourd’hui d’ailleurs ce qu’aura été dans notre Histoire ce mouvement des GJ, dont on peut craindre le pire peut-être plus qu’espérer le meilleur vu la tournure qu’il prend (je souhaite me tromper). L’Histoire problématique, d’autant plus passionnante, où le souci de rigueur n’empêche pas les passions, mais où les passions ne prennent pas le dessus sur la rigueur du raisonnement et de l’établissement des faits. Pas sûr que les nouveaux programmes de lycée aillent dans cette direction !

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Commentaire (1)

  1. B. Girard

    Impressionnante, effectivement, la litanie d’anachronismes déroulée autour des gilets jaunes… surtout lorsqu’ils viennent d’historiens certifiés.

    Des gilets jaunes à propos desquels on oublie de signaler que leur première motivation (dans l’ordre chronologique…) fut la contestation des limitations de vitesse et des radars routiers. Ça ne nous rapproche pas vraiment de 1789.

    https://blogs.mediapart.fr/b-girard/blog/151218/gilets-jaunes-des-francais-tres-ordinaires-malheureusement

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