Enseigner au XXI siècle

Si loin du réel

Lorsqu’il est question d’école, il y a souvent un tel décalage entre la réalité vécue sur le terrain et les déclarations à l’emporte-pièces ou les décisions qui peuvent être prises par l’institution qu’on doit contenir sa colère tout en se posant la question de la bonne foi ou de la mauvaise foi de ceux qui proposent ou décident.

Ainsi, dans le débat sur l’école dite de la confiance au Parlement, on a atteint les rivages du surréalisme (dans le sens appauvri du teme, sans la poésie et sans le charme de ce mouvement littéraire, bien sûr !) avec les amendements sur le drapeau et sur la carte de France. à afficher dans toutes les salles de classe. Il y a d’abord le fait qu’en période d’économie et de bonne gestion demandée de l’argent public, les dépenses engendrées par le vote de ces amendements sont insupportables. Sauf que sans doute cela finira-t-il par une vague affiche, plus ou moins mise dans les salles de classe, selon le zèle des responsables chargés d’appliquer cette loi dérisoire. Comment peut-on d’ailleurs prôner en même temps l’autonomie des établissements ?   On est cependant toujours un peu le centriste de plus extrémiste : Ciotti n’a pas proposé le drapeau européen, on l’a rajouté, le gouvernement était défavorable à la carte de France, mais les députés ont passé outre (les rares présents dans l’hémicycle à ce moment -là). Et grâce à quelques élus de la « gauche macroniste » et semble-t-il à l’intervention de l’Elysée, on a échappé à l’interdiction du voile pour les mères accompagnatrices, ce qui là aurait été beaucoup plus important et aurait eu dans des villes comme la mienne (zones défavorisées) des conséquences catastrophiques

Mais l’essentiel n’est pas là. Ce qui est absurde ici, c’est de laisser penser que des affichages aussi systématiques peuvent avoir un rôle éducatif. Personne ou presque ne conteste les drapeaux à l’entrée des écoles, on peut imaginer quelque part une carte de France, mais aussi de l’Union européenne. Et il y a un terrible piège à évoquer ici la Marseillaise et ses paroles guerrières comme signe d’une quelconque « caporalisation » de l’école. On peut débattre sur ces paroles-là, mais elles sont l’hymne national qui a fait le tour du monde, pour le meilleur comme pour le pire, chanté par les Résistants au nazisme comme  par des partisans de l’ALgérie française, etc.. Je n’ai aucun problème à la chanter lors de la manifestation Charlie comme lors de cérémonies patriotiques lorsque celles-ci célèbrent la paix revenue et non les victoires militaires (sauf celles contre le nazisme). Mais on le sait bien, les symboles ne peuvent suffire, et leur inflation est largement contre-productive. Cela peut être un moyen de détourner du travail de fond qui est à mener contre tout ce qui porte atteinte à l’esprit de la République, ce travail qui se réalise par exemple à l’occasion de projets, de débats philosophiques, de recherches. Quel dommage que personne n’ait proposé un amendement pour le rétablissement du programme d’EMC de 2015 tel quel, il ouvrait de nombreuses pistes qui ont été sabotées par les « ajustements » du Conseil supérieur des Programmes « blanquérisé » !

Au fond, ces décisions rappellent les pays de la zone soviétique : formellement, on récitait des formules, on chantait l’Internationale, devenu un hymne vidé de tout sens, on parlait le langage qui convenait, mais on était dans ce pays du « mensonge déconcertant » pour reprendre le titre d’un ouvrage dénonçant le régime dès les années 30. Tous ceux qui se démènent pour mener des projets avec leurs élèves ne peuvent qu’être courroucés, se sentir humiliés par ce genre d’initiatives, alors qu’en même temps on ne s’occupe guère du développement de l’esprit critique, expression assez absente du discours du ministre.

D’ailleurs ces mêmes enseignants ont de quoi s’irriter aussi lorsqu’on entend dire, dans les médias, que la Shoah n’est pas assez enseignée. Un Pascal Blanchard, quelqu’un qu’on aime bien la plupart du temps, ose affirmer (à 28 minutes sur Arte) qu’un jeune peut avoir fait toute sa scolarité sans jamais avoir entendu parler de la persécution des Juifs, alors que jamais sans doute on en a autant abordé le sujet en classe (d’Hisoitre, mais aussi de Français), contrairement à une époque lointaine où on évoquait la déportation globalement ‘à l’image de la chanson qui aujourd’hui parait confusionniste de Jean Ferrat, Nuit et brouillard) et où on ne montait pas des projets passionnants comme on le fait aujourd’hui (par exemple avec le Mémorial de la Shoah). Ce qui pourrait se développer, en revanche, ce serait peut-être une évocation de la contribution des Juifs à l’histoire de France, contribution trop mal connue, mais pour cela, il faut aussi sortir d’une vision identitaire style « récit national », alors qu’au contraire on s’en rapproche avec les nouveaux programmes de lycée !

Je ne suis pas un adepte de l’opposition entre des élus qui seraient hors sol ou des ministres loin du réel et le « terrain » qui aurait la vérité. De même je ne méconnais pas l’importance des symboles républicains (ou des symboles en général). Mais ici, on est dans le pur opportunisme idéologique qui masque de vraies questions. Et à cet égard, les débats autour de « l’école de la confiance » sont désolants, de vraies questions sont éludées ou balayées d’un revers de manche comme l’indépendance de l’organisme d’évaluation  qui va remplacer le CNESCO ou bâclées (la formation, l’école des savoirs fondamentaux, canada dry d’une véritable « école du socle »). Et pendant ce temps-là, rien n’est dit par le ministère sur l’urgence d’intégrer aux problématiques scolaires la question de la formation à l’écocitoyenneté et de celle des dérèglements climatiques. J’aurai l’occasion d’y revenir, pensant que c’est « la » question des questions, la « mère de toutes les batailles ».

J’avais parlé il y a un certain temps du « théâtre d’ombres », on en est plus que jamais là….

 

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