Enseigner au XXI siècle

A propos de « La lutte des classes »

Le film de Michel Leclerc au titre savoureux dans sa polysémie pose, à sa manière, celle d’une comédie et non d’un documentaire réaliste, des questions essentielles sur la mixité sociale et culturelle. Certains lui reprochent d’être caricatural. Mais il y a sans doute deux sens pour ce qualficatif:

-une caricature déforme la réalité de telle façon que ce qui est montré n’a pas grand-chose avoir avec elle. C’est le cas dans le film d’ailleurs du personnage de la professeure des écoles : on ne peut que déplorer que le réalisateur manque de finesse dans ce cas-là, en reprenant les clichés sur le « langage IUFM » et le manque d’autorité d’une jeune femme ici très nunuche et incompétente. Y aura-t-il en France une seule enseignante à utiliser l’expression « outil scripteur » pour désigner le stylo ? Il est dommage que soit confortée une telle vision d’un certain enseignement moderne, avec une opposition facile avec le langage « cash » du directeur plein de « bon sens » (et qui n’hésite pas à user de violence pour régler des conflits, semble-t-il…)

– une caricature positive, qui force les traits pour mieux faire ressortir l’essentiel et qui n’est pas forcément un démolissage du personnage caricaturé. Ici, celui qu’incarne excellement Edouard Baer, est un miroir intéressant de ce qu’on appelle paresseusement les « bobos ». Certains n’ont pas senti, semble-t-il, la tendresse du regard pour cet ex-rocker un peu paumé et en proie aux contradictions qui traversent une certaine fraction des classes moyennes. En fait, tous les personnages sont défendus quelque part et ont leur part de vérité (sauf donc la professeure citée plus haut), et c’est cela qui fait la richesse du film.

Faut-il renoncer à la mixité sociale, céder aux mirages (ou à la tentation) du privé ou de la « bonne école » ? Faut-il faire passer l’intérêt de « son » enfant avant tout, au risque qu’il soit malheureux ? (d’après ce que j’ai lu, l’auteur a vécu cela personnellement pour le sien) Comment entrer pleinement en contact avec d’autres cultures ? Peut-être en n’oubliant pas la complexité qui fait qu’on peut être voilée et très active (y compris pour faire de la varappe !) et engagée socialement (je connais plein d’exemples autour de moi), qu’on peut avoir été scolarisé dans une école comme le « Jean Jaurès » du film et réussir (comme l’a fait  Sofia, devenue avocate).

Les questions de carte scolaire, de mixité sociale et scolaire, ont été timidement soulevées par plusieurs ministres de gauche. Pour le ministre actuel, il semble que l’essentiel est plutôt de permettre aux plus « méritants » de réussir. Le problème se pose différemment bien sûr entre le primaire (seul présent dans le film) et le collège. Ici, les parents n’ont pas le choix de la « bonne classe » et de l’option rare qui égalité koch regroupera les meilleurs élèves et les amis du héros du film voguent sans trop de scrupules vers le privé. Au collège, on ne peut poser la seule question du choix de l’établissement et de la zone de recrutement, il faut aussi considérer la constitution des classes et le choix pour certaines options de prendre des élèves dans plusieurs classes, même si cela dégrade un peu l’emploi du temps des professeurs, par un effet mécanique. Il est facile de décréter qu’on ne peut rien faire, ou de pratiquer le tout ou rien. Des pistes sont possibles, notamment celle, très disruptive d’imposer la mixité aux établissements privés ou de répartir différemment les élèves, mais aussi et surtout de promouvoir des projets d’établissement qui vont dans le sens de la coopération. Sous une forme certes quelque peu idyllique, le film montre qu’une fête de fin d’année peut être rassembleuse et qu’un effort volontariste peut être mené pour élargir le champ culturel, avec le soutien des villes engagées, des enfants éloignés de cette culture. Bien sûr, cela ne peut pas prendre la forme loufoque évoquée  dans le film, mais après tout, de formidables projets par exemple d’éducation à l’image, comme ceux que présentait récemment le Centre national du cinéma « Les Enfants des Lumière », projets ciblés sur l’éducation prioritaire vont bien dans ce sens.

Que des comédies françaises, remarquablement interprétées et mises en scène avec une certaine inventivité, évoquent de telles questions sociétales sans les gros sabots autour des bobos , sans le pessimisme ou le cynisme, en montrant la complexité de la réalité, qui dépasse les acteurs mais montre aussi leur responsabilité, n’est pas une mauvaise nouvelle !

 

PS: j’aurais bien sûr pu écrire un billet sur Notre-Dame, mais tout est en train d’être dit et redit, avec des choses passionnantes mais aussi des banalités et des proclamations dérisoires. Sur le site des Cahiers pédagogiques, j’ai cependant évoqué des souvenirs pédagogiques, car ce magnitique joyau de notre culture mondiale a fait l’objet de mon travail au collège en plus d’une occasion . Voir ici.

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Commentaires (2)

  1. Jean-Michel Zakhartchouk (Auteur de l'article)

    Oui, sans doute, mais son langage est vraiment caricatural, dans le mauvais sens du terme.

  2. Profe Navidad

    Et encore, même la « personne bienveillante et débordée à caractère potentiellement pédagogique » prend du galon de tendresse au cours du film, quand elle contribue à la machination du directeur en particulier. Ce personnage est clairement le plus maladroit, mais il est incarné, perdu et inquiet, craintif et touchant car voulant au point de s’y perdre protéger les élèves. Contrairement aux enseignants de l’école privée, qui n’existent pas en tant que tels dans le film, laissés hors champ ainsi que leur travail, puisque leur mission et leur engagement n’intéresse finalement pas les parents, ce qui compte et qui fait la « qualité » de l’école étant l’entre-soi et la réputation, pas les pratiques pédagogiques ni les efforts pour respecter chacun dans ses différences.

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