Enseigner au XXI siècle

La démocratie et l’Education nationale

Différentes affaires où des enseignants sont rappelés à l’ordre ou sanctionnés suite à des critiques des décisions ministérielles, le vote de la loi « pour la confiance » élaboré par un ministre qui avait pourtant déclaré qu’il n’y aurait pas de nouvelle « grande loi » sur l’école,  des annonces très médiatisées sur la réduction d’effectifs et des petits déjeuners gratuits en REP,  tout cela m’incite à écrire ce billet. Il se trouve que parallèlement, j’ai lu un ouvrage très stimulant de Pierre-Henri Tavoillot Comment gouverner un peuple-roi ? traité nouveau d’art politique (Odile Jacob) qui traite notamment des fondements d’un régime démocratique. Un livre clair, mais tout en nuances et à l’écriture fluide et agréable, qui fait réfléchir, même si on n’est pas d’accord sur tout, mais qui me semble bien supérieur à tous ces ouvrages récents, dont certains visiblement bâclés sur la crise actuelle de notre démocratie. Cela me fournit une grille de lecture en matière de politique éducative que je voudrais partager ici.

Pour Tavoillot, la démocratie digne de ce nom, c’est-à-dire « libérale » (elle s’oppose à ses diverses négations : l’anarchisme de la remise en cause permanente sous couvert de démocratie directe -illusoire-, la fausse monnaie de l’illibéralisme et la pseudo-démocratie théocratique) repose sur quatre piliers :

  • L’élection équitable
  • La délibération suffisante
  • La décision ferme
  • La reddition régulière de comptes

Qu’en est-il du fonctionnement actuel de l’Education nationale ?

Le ministre est désigné par un président élu dans des conditions qui, pour avoir été spéciales (depuis 2002, on a toujours voté contre plus que pour, ce n’est pas nouveau en 2017), n’en donnent pas moins toute sa légitimité à sa prise de fonctions. J’ai tendance d’ailleurs à trouver l’opposition légal/légitime très discutable et plutôt appartenant à un populisme droitier qu’à un quelconque progressisme.  Le ministre a donc,  si on veut malgré tout employer ce terme, une légitimité qui me parait incontestable également, comme ses prédecesseurs. On peut -et c’est mon cas- être en désaccord profond avec sa politique et pour autant respecter sa fonction, comme auraient dû le faire les opposants à celle qui l’a précédé et qui a été l’objet d’odieuses campagnes.

C’est sur la délibération  -que Tavoillot définit tout simplement comme « l’examen qui prépare la décision » qu’il y a problème. Le but de celle-ci est la décision et non la discussion qui peut être pur bavardage. Or, sur des points aussi importants que les modifications de programmes, la fin des ESPE, l’évaluation du système ou les rythmes scolaires, on n’a guère vu de vraies délibérations. Il existe par exemple un Conseil supérieur de l’éducation. Celui-ci pourrait être un lieu de vraie délibération, or, il devient une instance formelle quand par exemple les textes débattus ne sont pas transmis à l’avance aux participants , que les amendements sont systématiquement rejetés et quand des avis qui peuvent être unanime (de rejet pour les programmes de lycée) ne sont pas pris en compte. Pourquoi ne pas instaurer des règles obligeant par exemple quand un texte est rejeté par deux tiers des membres de revoir sa rédaction ?

Ne parlons même pas de l’absence totale de concertation avec les élus locaux, à l’occasion par exemple de l’amendement sur les « écoles des savoirs fondamentaux », particulièrement flou (s’agit-il d’une vraie école du socle ou d’une manière technocratique d’administrer les écoles en supprimant des postes ? Ou encore sur le projet de petit déjeuner gratuit en REP qui est davantage un gadget communicationnel qu’une décision claire et pensée dans toutes ses composantes (plein de problèmes se posent comme des élus le font remarquer)

Les débats au Parlement sur la loi ont été plutôt caricaturaux. Pas grand-chose sur les finalités de l’école, mais introduction d’amendements purement électoralistes, venus de la Droite et acceptés par le ministre, comme ceux sur l’affichage dans chaque salle de classe (ce qui est surréaliste, dans le mauvais sens du terme) du drapeau, de l’hymne national, de la carte de France. Au passage, le principe d’autonomie des établissements, brandi souvent par le ministre, est bafoué. Dans certains pays, je pense qu’on s’étonnerait de cette manie française de vouloir tout régler par « la Loi » jusque dans les détails, et pour tout le monde pareil. Par ailleurs, le Sénat vient d’introduire le principe d’autorité  dans l’article 1 et de supprimer l’idée de « respect mutuel » : on verra si ce coup de menton sera repris par le ministre qui doit être bien tenté de le faire, lui pour qui la confiance va surtout dans un sens, et pas dans l’autre ! Comment ne pas renforcer la méfiance d’enseignants à qui on demande « l’exemplarité », laissant la porte ouverte à bien des interprétations.

En fait, c’est bien la faiblesse de la « délibération » pour reprendre le vocabulaire de Tavoillot qui fait que la décision est ensuite bien mal perçue. Pour l’auteur du livre cité, aujourd’hui la décision « est toujours suspectée d’être abus de pouvoir, trahison du peuple, soumission à des intérêts cachés, corruption larvée ou démagogie médiatique », ce qui conduit à l’impuissance.  Derrière les rodomontades ministérielles, qu’y a-t-il réellement, que va -t-il se passer sur le terrain ?  Comme il n’est pas dit clairement ce qui est de l’ordre des finalités de l’école, ce qui relève du politique et de l’Etat, et ce qui est de la responsabilité pédagogique des acteurs (terme que je préfère à « liberté pédagogique » qui ne veut pas dire grand-chose), ce qui constitue de grandes orientations et ce qui relève du détail (la loi de 2013 avait pourtant été une avancée dans ce sens, encore insuffisante), tout semble permis. On va accueillir les « Stylos Rouge » sans se soucier de leur représentativité et leur faire de belles promesses. On va constamment dire que tous les thèmes évoqués ici ou là sont « au cœur des préoccupations du ministère » (l’écologie, la place des arts, l’éducation civique, que sais-je encore ?). Du coup, l’arbitraire va règner : on va interpeller des enseignants qui se permettent des critiques étayées de la Loi en mettant sur le même plan leur prise de position (en dehors de leur service devant les élèves) et les actes de désobéîssance ou des courriers aux parents (répréhensibles, mais pas nouveaux, car le même phénomène a existé lorsque des décisions prises par d’autres gouvernements ne plaisait pas à certains). Si le ministre avait pu avoir l’illusion d’avoir gagné le « cœur » des enseignants, il s’est sans doute trompé, et il rejoint ses prédecesseurs dans ce parfum de scepticisme qui règne sur le monde scolaire sur l’air du « à quand la prochaine réforme ? » chantonné par ceux qui sont revenus de tout sans être jamais allés bien loin (pour reprendre une savoureuse expression de Philippe Meirieu) et à qui on est parfois obligé de donner raison.

Tout ceci n’est pas réjouissant. Bien sûr, ça n’empêche pas de travailler sur le terrain, de poursuivre les innovations, les initiatives, les projets, mais encore une fois domine  l’impression de rendez-vous manqués et de gouvernance à coup de coms et de lubies personnelles d’un ministre qui veut avoir sa « marque »

Le dernier point que met en avant Tavoillot pour caractériser le « bon gouvernement » , c’est la reddition des comptes. Celle-ci, pour lui, doit se faire à la fin d’un mandat, et effectivement on ne doit pas juger trop tôt. Mais si on veut jouer le jeu de l’attente des fruits éventuels, il faut que le ministère respecte ces règles et donc n’annonce pas des progrès au bout d’un an de fonctionnement, étayés par des études contestables, avec tous les biais qu’on connait. Là encore, un discours sur l’évaluation qui n’est pas forcément faux, mais en contradiction avec la mise en place d’instances non-indépendantes (et une incroyable désinvolture lorsque des parlementaires font remarquer que c’est un problème !) et une mise en avant unilatérale de ce qui semble aller dans un certain sens, avec parfois interdiction de mener des enquêtes sur ce qui a peut-être marché mieux qu’on ne le dit (la semaine de quatre jours et demi, le plus de maîtres que de classes, les EPI…)  Du coup, les jugements à l’emporte-pièce pullulent de tous les côtés. Certes, les « bobards » circulent sur les réseaux, comme dit le ministre, mais n’a-t-il pas commencé lui-même, en dénigrant par exemple un certain type de pédagogie, sans s’appuyer vraiment sur des études ou en déformant ce qu’affirment dans leur diversité les spécialistes des sciences cognitives ? Les journalistes séduits par le ministre ne soupçonnent pas l’atmosphère très autoritaire et peu ouverte à la discussion qui règne, d’après plusieurs témoignages, au sein de l’administration centrale.

L’évaluation des politiques publiques, qui est une nécessité, sera la première victime de tout cela,et entraine des réflexes de méfiance envers les experts, envers les politiques, « ceux d’en haut » et la valorisation du « bon sens » et du « terrain qui ne ment pas ».

Et victime bien plus grande et dommageable : la lutte contre les inégalités qui n’avance pas, malgré l’alpha et l’oméga que constituent les dédoublements de classes en REP et le « retour aux fondamentaux ». On est bien loin en réalité d’une école de la confiance  à la veille d’une loi qui reprendra cette expression et évoquera plutôt le fameux « words, words, words ». Cela ne me réjouit vraiment pas !

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Commentaire (1)

  1. LOGIE Ph

    En fait, vous reprochez à M. Blanquer et son équipe l’autoritarisme dont faisait preuve, dans un sens inverse certes, Mme Vallaud-Belkacem. Vous-même n’étiez guère tendre envers les opposants aux réformes qu’elle promouvait. N’est-ce pas là pourtant le sort des sociétés démocratiques? Une majorité chasse l’autre!
    Il sera toujours loisible de se poser la question de savoir s’il n’y a qu’une vérité en matière d’instruction publique et d’éducation nationale. Vouys voyez bien que la liberté pédagogique ne peut se fonder que sur la compétende didactique et la pratique pragmatique.
    Salutations distinguées

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