Enseigner au XXI siècle

« On n’en est pas mort ! » etc.

Ces expressions toutes faites, qui nous empêchent de penser, on en entend tous les jours. Comment trouver la bonne réponse, en utilisant les bons outils pour ne pas apparaitre comme arrogant, donneur de leçon, « belle âme », « intello coupé des réalités », ou tout ce qu’on voudra…Pas si simple !

Quelques illustrations.
Lors des longs moments sans que personne ne vienne déposer son bulletin dans l’urne dans le bureau de vote que je présidais le 26 mai, j’échange avec une dame « assesseure ». Des jeunes qui ne votent pas, on passe aux « jeunes d’aujourd’hui », au manque d’éducation et à un éloge des « bonnes fessées » quand c’est nécessaire et qui forgent l’esprit n’est-ce pas et apprennent à obéir aux règles. Et la phrase dont on devrait sans doute s’interdire l’usage : « on n’en est pas mort ! » Alors je réponds que par exemple, des viols, non plus en général, « on n’en est pas morts ! » Si le critère de ce qui est juste et bon doit être celui-ci, alors tout sauf l’excès est permis et on sait qu’on peut passer vite de la petite violence à la grande. Cette brave dame rejoint d’ailleurs les vociférations d’une certaine droite au Parlement dans les débats sur des dispositions législatives visant à empêcher l’usage des violences vis-à-vis des enfants. Je renvoie à un livre édifiant sur le sujet, que j’ai recensé pour les Cahiers pédagogiques et qui retrace notamment l’histoire des violences faites aux enfants et les perspectives actuelles, les progrès accomplis et à accomplir…

De la même personne d’ailleurs, une autre parole qui secoue la torpeur qui peut m’envahir en ce moment méridien où on attend en vain l’électeur. « De toutes façons, les enseignants aujourd’hui n’ont plus la vocation. A l’école, on devrait apprendre le civisme comme avant… » Or, il se trouve que le bureau de vote se trouvait dans une école particulièrement dynamique et innovante. Il suffisait en montant vers ce lieu de jeter un coup d’œil sur les belles productions d’élèves, aux vives couleurs, reprenant le travail de l’année autour d’un grand projet commun, reflétant l’intelligence et la créativité du travail des enseignants pour démentir ce jugement péremptoire. J’avais quelques jours avant assisté à la première de cette exposition, une fois de plus (car c’est ainsi chaque année) éblouissante.  Et quelques jours après, début juin, j’assistai à une théâtralisation magnifique, pleine d’humour et d’émotion, dans le cadre de la Main à la pâte autour du dérèglement climatique, par des CM d’école prioritaire. Et comme disait la dynamique directrice d’école avec qui j’ai l’occasion de travailler : « on est vraiment fiers de représenter l’école de la République, dans ce qu’elle a de meilleur. »

Je suis le premier à porter un regard critique sur le fonctionnement de notre école, à pointer ses insuffisances, mais aussi à m’indigner chaque fois qu’on parle du « désastre » de cette même école et qu’on dénigre dans son ensemble le monde enseignant. Que de gens coupés de toute information véritable sur ce qui se passe dans les classes aient l’humilité de se taire, on s’en porterait tellement mieux. Pour ma part, j’ai un peu tendance à appliquer la formule de Pascal concernant l’Homme, « s’il se vante, je l’abaisse ; s’il s’abaisse, je le vante ! »

On peut d’ailleurs généraliser au niveau de la France. L’autodénigrement est un sport national (encore qu’il n’est pas si « auto » que cela, puisqu’on s’exempte volontiers de la critique contre « les gens qui… »). Je ne saurais trop conseiller la lecture bien stimulante du dernier livre de Hervé Le Bras Se sentir mal dans une France qui va bien. Le brillant démographe montre la distorsion qui existe entre réalité et représentations dans bien des domaines.  Certains chiffres, issus de sondages, qui sont commentés, laissent rêveur. A la question : « En votre pays, pensez-vous que les gens aient beaucoup de choses en commun ? » : les français répondent négativement à 35%, score le plus élevé de toute l’Union. Et il y a un écart énorme entre l’opinion que l’on a sur l’évolution de sa situation et son jugement sur celle du pays. Pour Hervé Le Bras, les Français « s’enferment à la fois dans le passé et dans leur vie privée. », alors même que la situation générale est loin d’être aussi mauvaise qu’on ne le dit. Un chapitre est consacré à l’éducation, où les inégalités sont patentes, mais de manière plus complexe qu’il en a l’air.  Au passage, mais ce n’est pas dans le livre cité, notons que l’idée dominante actuelle comme quoi la « solution » serait la réduction du nombre d’élèves par classes (avec le mantra des dédoublements en CP et ce1 dans les écoles prioritaires) mériterait pour le moins d’être discutée, vu son coût (forcément au détriment d’autre chose, par exemple une formation bien plus poussée des enseignants, et un accompagnement fort). En n’oubliant pas qu’énormément d’enfants en difficulté d’origine populaire ne sont pas en éducation prioritaire.

Ceux qui connaissent ce blog savent que tout ce qui précède et qui peut paraitre hétéroclite revient une fois de plus à un plaidoyer en faveur de la pensée complexe, qui n’est pas un mol « en même temps », mais une invitation à prendre en compte toutes les composantes du réel, en dépassant par exemple le dilemme : « faut-il être optimiste ou pessimiste ? »

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