Enseigner au XXI siècle

Il se vide ou il se remplit ?

La métaphore du verre à moitié plein ou à moitié vide a un défaut : elle ne montre nullement quelle est la dynamique en cours. Le verre est-il dans une phase de remplissage ou se vide-t-il ?  C’est essentiel.
Mais lorsque le verre tend à se remplir, on peut être impatient : quoi, il n’est pas plein ! C’est ce qui se passe dans bien des cas dans notre monde pressé et dans notre France si souvent enclin au pessimisme et ne voulant plus croire au progrès.

Prenons quelques exemples dans le domaine éducatif.

La dernière enquête Talis sur les enseignants dans différents pays de l’OCDE nous montre un paysage contrasté sur les pratiques des enseignants.
D’un côté, les enseignants français font davantage travailler les élèves en groupes (près de 50%, soit 12% de plus que lors de la précédente enquête). Mais on peut dire aussi que c’est bien insuffisant, surtout si on ne sait pas quelle est la fréquence de ce type de groupe.

De l’autre, on repère une fois de plus l’insuffisance de la formation des enseignants français, en particulier à la gestion de classe (ce qui explique en partie un climat d’indiscipline plus fort que dans d’autres pays, fait pointé par la grande presse, mais qu’on peut aussi interpréter comme une représentation des enseignants, qui peuvent être plus intolérants à certains comportements que dans d’autres pays !). Quand on connait les évolutions récentes de la formation, le fait que dans le premier degré, tout semble centré sur les « fondamentaux », on peut penser que là on est plutôt dans le verre qui se vide.

Certains chercheurs fustigent, à juste titre, l’insuffisante prise en compte dans notre école, des compétences psycho-sociales. Encore récemment, lors d’un rendez-vous de Canopé à Paris, le chercheur en sciences cognitives Grégoire Borst soulignait ce fait à l’occasion d’un dossier de Diversité consacré aux émotions à l’école. Mais ne peut-on dire malgré tout que les enseignants français intègrent de plus en plus cette dimension dans leurs pratiques. D’ailleurs, il y avait une considérable liste d’attente pour cette manifestation, preuve d’un intérêt croissant.

On pourrait dire la même chose pour une évaluation plus positive (succès des classes sans notes au collège), pour davantage de prise en considération des Dys dans la classe (on ne dit plus ou presque plus que ce sont des élèves « paresseux »), pour une approche par compétences.

On est bien sûr loin du compte en matière d’égalité garçons-filles, mais n’est-on pas plutôt dans une phase ascendante. J’avais lu, mais je ne trouve pas la référence qu’on avait mesuré le temps de parole garçons-filles sur un échantillon de classes à plusieurs années de distance et qu’on avait constaté davantage de prise de parole de filles. Là encore, quelle est la dynamique ?

Mais on peut aussi trouver des motifs à classer d’autres phénomènes dans la catégorie « c’était mieux avant ! » à condition toutefois de préciser de quel « avant » on parle. Le retour de classes dites d’excellence, l’abandon par le ministère actuel de toute ambition en matière de mixité sociale à l’école, tout cela va dans le mauvais sens en matière de lutte contre les inégalités. Et ce n’est pas le dédoublement de classes en REP, mantra absolu de la majorité politique actuelle, qui peut suffire. On sait que cela ne touche qu’une partie des élèves en difficulté sociale et scolaire, et que cela a un coût très important pour la Nation et (on l’oublie trop souvent) pour les collectivités territoriales sans que l’on sache si vraiment c’était la priorité en comparaison avec une extension du dispositif « plus de maitres que de classes » ou un investissement massif dans une formation vraiment professionnelle des enseignants. Le niveau de remplissage du verre de l’évaluation des politiques publiques reste désespérément bas, on préfère les effets d’annonce et les « impressions » subjectives des acteurs lorsqu’elles vont dans le sens voulu, ou des chiffres biaisés dans le cadre d’une méthodologie évaluative douteuse, dénoncée par des chercheurs comme Roland Goigoux.

On a souligné ici-même toutes les insuffisances de l’Institution dans le domaine de l’éducation à l’environnement, dans la perspective de la mobilisation si urgente autour du dérèglement climatique. Quelques phrases ici ou là rajoutées à la « loi sur l’école de la confiance », quelques déclarations pieuses du ministre, tout cela n’est pas à la hauteur des enjeux. Mais en même temps, de nombreux projets émergent dans le monde scolaire. En témoignent les réponses apportées à l’appel à contributions pour un dossier des Cahiers pédagogiques « former des écocitoyens » que je co-coordonne : que de beaux projets fleurissent dans des écoles, collèges et lycées ! Bien sûr, quantitativement, cela représente trop peu, mais on peut espérer une montée en puissance, en ce mois de juin qui en France sera peut-être le plus chaud du siècle !

Allégorie du Progès , dessin de Chanavard, musée Carnavalet

Il est en fait bien difficile de faire le tri entre ce qui tend à s’améliorer et qui nous fait du coup pester contre la lenteur du progrès toujours insuffisant, ce qui tend à se dégrader, ou à stagner ou encore de repérer les effets de seuil : à quel moment dépasse-t-on le stade homéopathique (et on peut douter de l’efficacité de l’homéopathie !). En n’oubliant pas que souvent aussi nous payons le prix d’un héritage d’un très ancien et qui a donné des résultats beaucoup moins mirifiques qu’on ne le dit (en l’occurrence pour reprendre les exemples ci-dessus la domination des pédagogies très frontales, l’absence de travail collectif des élèves, des évaluations et classements bien discriminants et démotivants, une indifférence vis-à-vis des comportements sexistes quand ce n’était pas un renforcement, ou une absence complète de toute réflexion environnementale dans la plupart des matières scolaires)

On oppose, en reprenant Gramsci, le pessimisme de la raison et l’optimisme de la volonté. On pourrait tout autant évoquer un optimisme « raisonnable » et un pessimisme modéré qui peut faire agir (les choses iront mal si…). Tout cela n’est que formules un peu faciles. Mais quand on est éducateur, l’important n’est-il pas de choisir ce qui va de l’avant, en se gardant des deux dérives : la prophétie auto-réalisatrice négative et la méthode Coué.  En allant pour le coup à contre-courant de la tendance au pessimisme qui est un trait spectaculaire de la France actuelle, et qui fait entrer dans des cercles vicieux qui nuisent à toute action constructive. Peut-on rappeler que l’absence de guerre en Europe depuis tant d’années, l’allongement de la durée de vie et la quasi disparition de la mortalité infantile, l’élection d’un président noir aux USA (oui, je sais ce qu’on a eu ensuite, mais j’ai attaché une grande importance à la « réélection » de Obama, peut-être encore plus encourageante que son élection…) ou… l’engouement pour le foot féminin contrebalancent les maux du présent qu’on peut énumérer et contre lesquels il faut lutter, plutôt que se lamenter…

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