Enseigner au XXI siècle

Les enseignants savent-ils ce qui est bien pour les élèves ?

J’ai lu la motion issue du Congrès de l’ICEM fin août ; il y aurait pas mal de commentaires à faire, une fois surmontés mon aversion pour l’écriture soi-disant inclusive et mon agacement devant un texte décousu et qui va un peu dans tous les sens, et au-delà de formulations extrêmistes que je suis loin de partager. Mais ici je m’arrêterai sur une phrase qui est la suivante, rétablie en français ordinaire, sans le point médian : « Ce sont les enseignants de terrain qui sont à même de savoir et de construire collectivement ce qui est bien pour leurs élèves »

J’ai la plus grande admiration pour la figure exceptionnelle de Célestin Freinet, même si j’ai peu de goût pour le culte de toute personnalité et que cette admiration n’empêche pas de se poser des questions sur ces textes où le grand pédagogue défendait sans réserve l’URSS   (jusqu’en 1939) par exemple. Mais c’est une autre question. Par ailleurs, je considère la pédagogie Freinet comme une source d’inspiration pour tout pédagogue voulant faire réussir tous ses élèves en utilisant des outils souvent remarquables, même s’il faut les actualiser. Et je travaille avec de nombreux militants engagés dans l’ICEM.

dessin de Pol Le Gall

Mais là je suis choqué par cette phrase qui reflète un singulier corporatisme et une pensée bien peu rigoureuse. Et cela dépasse le cadre de cette motion ou de désaccords ponctuels, si on va au fond des choses et si on ne se contente pas de slogans faciles.

Dessin de Pol Le Gall

D’abord, les « enseignants de terrain » seraient-ils tous d’accord entre eux sur le « bien » ? Certains sont pour la sélection, les classes homogènes, le cours plutôt magistral, et contre l’interdisciplinarité ou le travail de groupes. Ce ne sont pas d’ailleurs forcément de « mauvais enseignants » et on sait que les choses sont souvent bien plus complexes en pédagogie où il n’y a certainement pas de « bonne méthode » et de « bonnes pratiques », mais seulement des choses qui marchent plus ou moins bien, à partir de valeurs qui ne sont pas partagées par tout le monde. Il y a d’ailleurs cette question de faire correspondre efficacité et valeurs, ou si on préfère éthique de responsabilité et éthique de conviction pour reprendre la distinction weberienne parfois caricaturée.

Ensuite, je ne sais pas trop ce que signifie « ce qui est bien pour les élèves », et encore moins « savoir » (ce qui est bien). Je me méfie de ces formules. On peut, comme je viens de l’écrire,  construire collectivement ce qu’on pense le plus efficace pour faire réussir tous les élèves en respectant certaines valeurs, mais sans aucune certitude d’être sur la bonne voie, et il faut relire ces chercheurs qui nous mettent en gardent contre les effets pervers, le coût cognitif trop important de certaines pratiques, ou les « pédagogies invisibles », de André Tricot à Stéphane Bonnery ou Jean-Yves Rochex (je ne partage pas forcément tout ce qu’ils peuvent affirmer, mais ils méritent d’être écoutés et suscitent des débats vraiment intéressants). Prétention incroyable que de « savoir ce qui est bien », et surtout danger aux relents totalitaires de ceux qui « savent », qui « ont raison ». Encore une fois, même si ce n’est pas ce qu’ont voulu dire les rédacteurs de la motion, il y a là une question fondamentale, qui touche au pluralisme démocratique et au risque de ce qu’il faut bien appeler « populiste » (l’unanimisme, la vérité qui sort du peuple, qui ne se trompe pas, qui a « toujours raison » , même s’il s’agit ici du peuple enseignant.

Mais le plus important, peut-être, est l’idée que (seul ?) le « terrain » serait capable de lui-même de construire ce qui est nécessaire aux enfants. L’école appartiendrait-elle aux enseignants ? Les chercheurs , les sociologues notamment, n’ont-ils pas leur mot à dire ? et les parents, les élus ? la Nation, représentée certes plus ou moins bien par le Parlement ?  Bien sûr, rien ne devrait être fait sans impliquer les enseignants de terrain, sans les associer, sans prendre en compte toute leur expérience et leur expertise, mais ils ne peuvent prétendre à cette exclusivité. Car voyons, nous sommes là sinon en plein corporatisme. Seuls les agriculteurs sauraient ce qui est bon pour l’agriculture (tant pis pour les scientifiques qui nous alertent sur certains dangers écologiques,  ant pis pour les politiques qui ont des arbitrages à faire entre intérêts divergents…) Seuls les médecins seraient à même de juger de ce qui est bon pour la santé de leurs patients. Seuls les cheminots pourraient avoir un jugement sur le train et son avenir. Seuls…. On pourrait allonger la liste.

Je pense tout le contraire et rien n’a été plus stupide que cette phrase de Ségolène Royal pendant sa campagne présidentielle. Elle disait en substance la même chose : les gens de terrain sont les premiers experts de leur domaine et « savent mieux ». Or, d’une part, le terrain peut « aveugler », il manque parfois la distance pour voir les choses « autrement » et on a besoin du recul critique. D’autre part, le « terrain » ne pense pas unanimement et personne ne peut prétendre parler au nom de toute la profession. Et dans une démocratie, il y a des arbitrages, il faut parvenir à concilier différents intérêts particuliers. Dans un établissement, les enseignants peuvent très bien se mettre d’accord sur par exemple établir des systèmes de sanction qui s’écartent de la Loi et le rappel des règles fondamentales vient alors contrecarrer leur « construction collective ». Ils peuvent aussi  bâtir dans un établissement du secondaire un emploi du temps qui les arrange mais qui va à l’encontre des rythmes scolaires raisonnables pour les élèves. Il faut donc négocier, concilier les points de vue, trouver des compromis, résoudre la tension entre diverses valeurs qui peuvent s’entrechoquer.

« Sans être un saint ou un salaud » chantait Léo Ferré. Bien entendu, les enseignants sont différents, sont des pédagogues, mais aussi des personnes ayant une vie familiale, et des citoyens. Tout cela ne se conjugue pas aussi facilement que ce qu’affirment les tenants d’une pensée simple et simpliste.

Il est vraiment dommage que ce genre de phrases soit mises en avant, et qui font le jeu justement d’un ministère habile en communication et qui sait adapter son discours, comme le prouve son offensive de charme envers les enseignants en cette rentrée.

Plus que jamais, il nous faut être rigoureux et surtout accepter le débat démocratique, faire émerger les divergences  et voir en quoi elles peuvent être surmontées ou pas d’ailleurs.  Mais l’orgueil d’être une sorte d’avant-garde, non merci ! Beaucoup de mes collègues d’ailleurs, en particulier ceux avec qui je partage tant au sein de l’association CRAP-Cahiers pédagogiques (et encore récemment dans nos belles Rencontres d’été), sont bien plus humbles, n’ignorent pas le doute, ce qui ne les empêche pas de se battre pour une meilleure école et de « construire collectivement ». Pas à coup de slogans et de mots d’ordre incompris de l’opinion publique. Pas en faisant fi de ce qui fait la grandeur de la démocratie….

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Commentaires (3)

  1. Pierre

    Un médecin sait-il ce qui est bon pour son patient…. That is the question… Le médecin qui met en avant son expertise est-il corporatiste?

  2. Claudine Rocha vitrac

    Je partage les idées développées

    Je me questionne cependant sur une certaine légitimité de l’exaspération des enseignants confrontés à l’expertise de tous et chacun sur les pratiques pédagogiques à l’Ecole
    Quant au Crap il faudrait rendre obligatoire les rencontres d’été …. Je plaisante bien sûr mais je me souviens de la révolution pédagogique que ces rencontres me faisaient vivre … merci

  3. padro

    Merci pour cette analyse. Je m’y retrouve et votre démarche permet d’ouvrir à la réflexion et à la discussion.

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