Enseigner au XXI siècle

Croire/savoir, pas si simple !

On aurait envie d’opposer de façon binaire la « croyance »  au « savoir » (éventuellement au pluriel), la première, qui peut être respectable « mais… » n’ayant pas vraiment sa place à l’école, le second renvoyant aux Lumières, à la Connaissance, portée par les enseignants qui la transmettent, en ne tenant pas compte des croyances.
C’est évidemment bien plus compliqué que cela, et j’ai en cette fin d’été tenté de décortiquer la question avec les participants de l’atelier animé par mes amis Evelyne Chevigny, prof de sciences physiques et Michel Tozzi, bien connu pour son travail novateur en philosophie, lors des Rencontres annuelles du CRAP-Cahiers pédagogiques. Le grand avantage de ces ateliers est qu’on a du temps, sur cinq jours à raison de deux ou trois heures à chaque fois, de traiter les questions sous des angles divers, avec une grande variété de dispositifs. Qu’on en juge, on avait tout aussi bien un travail individuel puis collectif autour de ces deux notions, un stimulant jeu de rôles où l’on devait défendre le point de vue de diverses personnalités historiques comme Galilée, Popper, ou Auguste Comte défendant des positions différentes sur ce que doit être la Science, un exposé magistral sur l’histoire de l’épistémologie des sciences, une séance mémorable d’éxégèse de la Genèse ou un travail de groupes long sur « que faire de tout ça en classe ? ».

Croire, cela peut être effectivement la superstition, ce que dénoncent les zététiciens pourfendeurs du  paranormal et autres charlatanismes, et ici l’adjectif correspondant serait plutôt « crédule ». La religion est évidemment la représentation la plus courante de la croyance, dangereuse quand on fige des textes sacrés et qu’on ne sait en voir le côté symbolique (mais cela est vrai pour les détracteurs, qui comme les intégristes au fond, peuvent se montrer anachroniques en ne considérant pas le contexte). Mais bien évidemment, la religion ne se réduit pas à cela ;

Mais peut-on se passer quelque part de « croire » au sens de « avoir confiance », « prêter foi(sic) à ». On peut d’une part « croire » à certaines valeurs, en dehors de tout savoir et ainsi est-on inconditionnellement contre la peine de mort pour des raisons éthiques et non parce qu’elle est inefficace pour enrayer le crime, adhérer à l’humanisme, à la démocratie, parce qu’on croit en l’Homme. Certes, les adversaires de cet humanisme ou de la démocratie peuvent utiliser des arguments faux, spécieux qu’on peut dénoncer au nom du Savoir. Mais en dernière instance, il faut sans doute choisir, par conviction et alors on est peut-être dans la « croyance », qui doit rester lucide et accepter la contradiction. Et d’autre part, ne devons-nous pas croire dans certaines instances légitimes si on veut se faire une opinion sur par exemple le réchauffement climatique, les vaccins ou la réalité du Moyen Age contre les divers révisionnistes qui nient tout cela ! Je n’ai aucune compétence pour vraiment établir que c’est à cause de l’homme que le climat se réchauffe et que c’est plus qu’inquiétant, mais je fais confiance au GIEC, à des instances internationales, tout en me documentant, en essayant de comprendre des données parfois peu lisibles, etc. La confiance dans une autorité plus ou moins légitime, peut-on s’en passer sauf à tomber dans un relativisme qui nous plonge dans le doute permanent et l’inaction parfois ?

Quant au « savoir », il peut nous rebuter lorsqu’il se présente sous forme descendante et dogmatique, ce qui est donc alors bien contre-productif. A l’inverse, la démarche nécessairement « sceptique » par essence du savant, sa prudence dans ses affirmations qui le rend si vulnérable dans les débats télévisés face aux « Grandes Gueules », tout cela peut renforcer le relativisme.  Vous voyez, même eux disent « dans l’état actuel des connaissances », « aucune preuve contraire n’a été établie », « il est très probable », alors, pourquoi mon affirmation serait-elle fausse ?  Sans doute les scientifiques doivent-ils chercher à mieux communiquer, à s’écarter un peu des formules trop alambiquées et oser affirmer certaines vérités, par exemple basées sur des faits constatés, des chiffres (à qui, non, on ne fait pas dire ce qu’on veut selon une formule malhonnête). Et à l’école, former aux statistiques (par exemple les lois des grands nombres), à la vérification des sources, à une démarche scientifique (sans faire semblant), mais aussi au débat argumenté, tout cela ne peut que favoriser un  rapport plus sain au savoir. Ni adulation, ni rejet. Au passage, balayons aussi des formules creuses du genre « l’Histoire est écrite par les vainqueurs » (admirables historiens anglais qui mettent davantage en cause leur pays et ses alliés que les ennemis d’alors dans le déclenchement de la Première Guerre mondiale !) ou « la vérité d’aujourd’hui sera forcément démentie demain ». Apprenons en classe le sens d’expressions telles que « il est établi », « il est certain », « il est probable que », « on peut faire l’hypothèse que », « on peut penser que »…  et les grandes différences qu’il y a entre elles.

Une manière non dogmatique d’enseigner les sciences…

Au fond, cela revient au thème qui traverse beaucoup des billets de ce blog : comment former l’esprit critique en se détournant de l’esprit « de » critique. Mais encore en laissant une place pour les croyances, dès lors qu’elles ne sont pas incompatibles avec l’état des savoirs. Non, on ne peut pas croire à Adam et Eve, mais on peut en voir un récit symbolique de démarrage de l’Histoire humaine. Non, la Terre n’a pas quatre mille ans, suffisamment de données nous prouvent qu’elle a plutôt quatre milliards. Non, les sirènes ou les licornes n’existent pas, etc. Mais on peut croire à un « dessein intelligent de Dieu » après tout si cela ne remet pas en cause les lois darwiniennes ou mendéliennes.

Ajoutons encore que les savoirs ne se réduisent pas à la science. Il existe des savoirs d’expérience, qui peuvent entrer en contradiction avec des connaissances, mais qui fonctionnent. On connait bien cela en pédagogie et cela nous éloigne de toute vision simpliste et simplificatrice du rapport entre recherches et pratiques.

Et aussi qu’il faudrait introduire un tiers : la fiction, où on fait plutôt « semblant de croire » selon le pacte de lecture de Umberto Eco, fiction qui doit être une sorte d’exutoire de nos rêves. Quoi de plus séduisant que les grands complots dans les romans, que les uchronies  ou les récits fantastiques. C’est en travaillant sur la différence entre ces fictions et la science qu’on peut avec des élèves mettre des croyances à leur juste place , entre le voyage dans le temps ou l’exploration de planètes lointaines ou les mondes parallèles. Toute la différence entre la sympathique magie de Majax, se moquant de faussaires à la Uri Geller et les croyances magiques, que la science réfute par des explications rationnelles (ou des explications à venir dans certains cas). La fiction peut et doit faire rêver, même si à vrai dire, on aimerait aussi développer chez les élèves une passion pour les sciences.

Toutes ces questions, il faut absolument qu’elles aient plus de place dans la formation des élèves, mais aussi des enseignants. On est loin du compte, et du coup, on reste démuni devant d’un côté les intégrismes et fondamentalismes, de l’autre les fake news et la désinformation.

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