Enseigner au XXI siècle

Greta, mères voilées, Chirac : c’est toujours plus compliqué !

Les occasions ne manquent pas ces temps-ci d’observer les ravages du simplisme et de la pensée binaire. Choisis ton camp camarade, disent les uns en substance, soyons incorrects face à la « pensée unique » disent les autres. A chaque fois, la petite musique que nous aimons : « c’est plus compliqué que ça » a du mal à se faire entendre.
Prenons trois exemples.
Le premier a une grande portée : il s’agit des réactions devant le discours à l’ONU de Greta Thunberg et plus généralement à ce que représente la jeune suédoise. Laissons de côté les insupportables manifestations machistes de vieux mâles fatigués, brocardés avec humour par Samuel Gontier dans Télérama. Passons aussi par les reproches contradictoires qui font passer la jeune fille de Garde rouge(ou plutôt verte) à suppôt du capitalisme se recyclant en vert pour mieux nous tromper. Penchons-nous sur les propos du ministre de l’éducation nationale, certes polis et plus mesurés, mais tout autant simplistes. Celui-ci fait part de son inquiétude devant le discours pessimiste, angoissant : « Il y en a assez des discours gris, des discours d’angoisse. Nous, quand nous étions plus jeunes, les adultes ne nous tenaient pas des discours d’angoisse sur le futur de cette façon » (Jean-Michel Blanquer invité de Jean-Jacques Bourdin sur BFM TV le 24/09/2019). En fait, nous sommes enfermés là dans une alternative désastreuse : discours gris ou rose, angoisse ou optimisme. Remarquons au passage que la confiance dans le futur ici prend la forme de la nostalgie du passé (quand le futur paraissait plus beau). Il aurait été plus utile et pertinent d’indiquer que le discours d’angoisse correspondait en partie à de la lucidité, que celui véhiculé par les « adultes d’autrefois » (d’ailleurs, ce serait à discuter, là aussi le simplisme est au rendez-vous !) témoignait d’une insouciance devant des phénomènes pourtant signalés dès le rapport du club de Rome ou dès le discours du candidat écologiste René Dumont à la présidentielle de 1974. Certes, on n’est pas obligé d’adhérer au cri d’alerte de Greta Thunberg, en en faisant une « égérie » ou une « héroïne », tout en constatant cependant que des personnalités médiatisées sont peut-être une nécessité. Mais surtout, on oublie la partie la plus intéressante de ses propos : la référence constante qu’elle fait aux vrais experts, aux scientifiques, répétant qu’elle ne fait que redire ce qui est écrit dans les rapports du GIEC, si peu écoutés. Bien sûr qu’il faut, comme le dit JM Blanquer, être constructifs, s’engager dans des actions, mais celles-ci ne peuvent se réduire au recyclage des déchets ou aux petits gestes du quotidien. Si on peut trouver encourageant un frémissement du côté des programmes scolaires, comment ne pas constater qu’il touche très peu le collège et pratiquement pas le lycée professionnel, alors qu’on sait que son public est beaucoup moins sensibilisé aux questions environnementales. L’impact du discours de la jeune militante, de toutes façons, n’est intéressant que s’il participe à une mobilisation forte, sans qu’il y ait à trop décrypter des propos qui ont bien sûr des failles et ne sont, comme elle le dit elle-même non sans humour, que ceux d’une enfant. Pourquoi ne pas souligner à l’occasion de son discours l’urgence de mobiliser par exemple tout le système éducatif à ce qui doit être la priorité absolue, comme le soulignent des chercheurs et des scientifiques engagés. Je recommande à ce sujet la passionnante émission de France Culture « le temps du débat » du 27 septembre.

Second cas : les réactions devant l’affiche de propagande pour les élections de parents de la FCPE représentant une mère voilée accompagnatrice de sorties scolaires et un slogan -choc « et alors ? ». Passons (ou ne passons pas) sur la scandaleuse réaction de Laurent Bouvet, trafiquant l’affiche pour remplacer les mères par des jihadistes, la FCPE portant plainte légitimement devant cette calomnie odieuse de la part d’un membre de l’Observatoire de la laïcité qui devrait avoir plus de retenue pour le moins. Là encore JM Blanquer a eu une réaction polie, policée, mais qui dénote une conception à la fois très éloignée de l’esprit de laïcité et très paternaliste vis-à-vis des parents. Les enseignants devraient, dit-il, conseiller aux mères d’enlever leur voile. En fait le ministre brûle d’envie de promulguer une loi ou un décret interdisant le voile lors de sorties avec une argumentation fallacieuse, ce qui sans aucun doute équivaudrait dans certains quartiers (dans ma ville par exemple) à interdire les sorties, faute d’accompagnants et à humilier une partie de la population.

Cependant, on n’est pas obligé d’être dans le binaire[1]. On peut trouver maladroit le « et alors ? » qui banalise le voile qui, on le sait bien, n’est pas une mode vestimentaire et ne présente pas le même caractère qu’une croix chrétienne autour du cou. On peut, c’est mon cas, contester cette banalisation, et exprimer plus sobrement, en termes de loi et de principe de laïcité le fait que voilées ou pas, les mères d’élèves sont les bienvenues (les pères aussi bien entendu) pour participer à une co-éducation et à un travail commun. J’ai une opinion très négative sur le voile, les interdictions religieuses, etc., cela ne m’empêche nullement de « vivre avec », comme je vis avec le fait que des jeunes consomment à haute dose du téléphone mobile ou de la vidéo en ligne (si néfaste pour le bilan carbone soi-dit en passant) ou que Bigard ou Hanouna soient si populaires dans de nombreuses familles. C’est sans doute cela qu’il faut expliquer: l’acceptation de pratiques qui ne nous plaisent pas, du moment qu’elles ne nuisent pas à l’ordre public et à la collectivité est un des axes forts de toute démocratie, ce que les Lumières appelaient « la tolérance » dans un sens différent sans doute de ce qu’exprime ce mot aujourd’hui.

Enfin, un mot pour l’événement qui occupe à haute dose les médias : Chirac. Je déplore la minute de silence, qu’on pourrait réserver pour les morts tragiques et non pour un homme d’Etat qui, quand même, n’a pas été un héros exemplaire. Il est pénible de voir sur les réseaux sociaux s’affronter les bonnes raisons d’encenser ou de dénigrer le personnage, entre guerre d’Irak et mairie de Paris, entre discours du Vel d’hiv et « certaines odeurs ». Mais surtout, comment ne pas être irrité d’un resurgissement à cette occasion de la nostalgie du « bon vieux temps » ?(encore que le mot « resurgissement » soit inapproprié, elle est toujours là, hélas !). Comme le rappelait samedi soir l’excellent Jean-Mathieu Pernin dans 28 minutes, les années Chirac, c’était aussi la crise, le règne de la voiture polluante ou la guerre froide, sans oublier, ajouterai-je, l’art des promesses non tenues qui « n’engagent que ceux qui y croient » (phrase qui lui est prêtée sans qu’on sache vraiment s’il l’a proférée, sous forme de boutade de toutes façons). A l’heure des urgences climatiques, la tête de veau et la cigarette, contre le « politiquement correct », non merci ! Et si la phrase (soufflée par Hulot, parait-il) sur la maison qui brûle est belle, quelle action concrète a-t-elle été menée vraiment en matière d’écologie entre 1995 et 2007 ?

Bref, ne  nous décourageons pas  et , tant pis pour la grandiloquence, portons haut la flamme de la complexité!

[1] (voir aussi la position de Luc Bentz sur le sujet)

 

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Commentaires (3)

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  2. Denis

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    https://lejournal.cnrs.fr/articles/edgar-morin-ou-leloge-de-la-pensee-complexe

  3. Denis

    Une référence bien venue dans l’article du CNRS ci-dessous :

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