Enseigner au XXI siècle

 « J’accuse », un grand film!

J’ai vu très récemment le film de Roman Polanski sur l’affaire Dreyfus et j’en suis sorti tout ému par la qualité de l’œuvre et par le resurgissement de tout ce que ce grand moment politique de l’Histoire française remue en moi : le sentiment de révolte devant l’injustice et la coalition des forces rétrogrades contre les droits de l’Homme, mais aussi toute la grandeur des défenseurs de l’innocent coupable, auxquels on n’associait pas suffisamment le colonel Picquart sans qui Dreyfus serait mort sur l’île du Diable, probablement (voir plus loin pour les nuances…)

Je n’ai guère envie ici d’entrer dans la polémique sur l’auteur et de disserter sur la distinction très lagarde et michardienne « l’homme et l’œuvre ». Comme Philippe Caubère, écouté par hasard sur Arte, je pense qu’il est vraiment triste qu’on s’en prenne à ce film  qui défend une cause si juste au nom d’une cause non moins juste, mais qui se trompe de cible (une œuvre d’art et non le manifeste d’une personnalité contestable, contre qui on peut  manifester mais pas en s’en prenant au film, avec un slogan un peu dérisoire « cinéma complice ! »). L’appel au boycott et l’entrave à la projection du film, cela ne peut manquer de rappeler d’autres épisodes déplorables, même si les motivations étaient très différentes, et les causes douteuses, quand certains groupes voulurent interdire, y compris physiquement, la projection de certains films comme Des Chinois à Paris  de Jean Yanne, ou La Dernière tentation du Christ de Scorcese (là des maoïstes, ici des intégristes catholiques) … alors que le film traite un sujet qui résonne fort dans notre société marquée par la montée des nationalismes et des identitarismes.

Je voudrais livrer ici cinq réflexions qui me viennent suite au visionnement de ce film, qui dure plus de deux heures, et qui pourrait facilement durer plus longtemps, tant il est passionnant et riche.

  1. Ce serait salutaire que ce film soit montré à un large public scolaire. Enseignant le français, j’ai souvent consacré du temps à évoquer en troisième l’affaire Dreyfus (qui correspond cependant en Histoire à la quatrième). Notamment en utilisant des extraits du bon téléfilm de Yves Boisset et de textes divers, dont le fameux « J’accuse ». On peut travailler sur l’argumentation : la logique militaire qui s’oppose à une logique rationnelle, et déjà les fake news et la déformation paranoïaque de la réalité (voir la réplique du graphologue quand Picquart lui montre la ressemblance de l’écriture du bordereau et de celle de Esterhazy). Occasion aussi de valoriser le rôle d’une presse indépendante, qui parvient à bousculer le jeu trop bien réglé de la puissance de l’Armée. J’entends bien que

    le colonel Picquart

    Polanski n’accorde qu’une place restreinte au combat des dreyfusards, et des grandes figures comme Bernard Lazare et Jaurès sont absentes du récit. J’ai lu avec attention la critique historique de Gilles Manceron sur Médiapart, reprochant notamment à Polanski de donner exagérément le beau rôle à Picquart (mais l’historien du coup ne minimise-t-il pas le rôle quand même décisif qu’il a pu jouer, et oublie de mentionner la fin du film qui n’est pas spécialement à son honneur). N’est-ce pas d’ailleurs le lot de films qui évoquent des pages d’Histoire que de s’attirer les foudres de nombre d’historiens ? Je maintiens pour ma part qu’il serait bon que des lycéens le voient, quitte à ce que dans la discussion qui suivrait on nuance la véracité historique du film.

  2. Comment, en voyant un tel film, continuer à être nostalgique du « bon vieux temps » ? Comment ne pas constater la puissance de l’antisémitisme à l’époque ? Et ces juges et jurés tous hommes, souvent âgés et participant visiblement du même monde, que nous disent-ils de la Justice encore peu républicaine ? On pourrait relier ce qui est dit ici à notre présent en passant par l’antisémitisme d’entre deux-Guerres traité par Gérard Noirel dans son évocation de Drumont, ancêtre de Zemmour…
  3. Ce film met aussi en scène la confrontation d’éthiques et de valeurs. Mais ici l’éthique de conviction, la défense d’une certaine idée de l’Armée et de la Patrie par Picquart se heurte à une autre éthique de conviction, incarnée par le personnage frustre mais pas caricatural du colonel Henry : il faut obéir, sans se poser de questions. Mais Picquart sait aussi répondre à une éthique de la responsabilité : il va d’abord jusqu’au bout de ce qui est possible dans le respect des règles et ne fait appel à l’opinion publique quand il n’y a pas d’autre solution (en tout cas, dans le film peut-être davantage que dans la réalité). A la fin, il est juste fait allusion au dilemme de Dreyfus : faut-il ou non accepter la « grâce » qui après la comédie des surréalistes « circonstances atténuantes » revient un peu quand même à cautionner la culpabilité supposée ? On sait peut-être que Dreyfus a été poussé au refus par Picquart mais aussi Clémenceau et je crois l’avocat Labori mais qu’il a cédé après tant de souffrances, au bonheur de retrouver sa famille et de souffler un peu avant la dernière bataille, victorieuse.
  4. J’ai bien apprécié que la fin ne soit pas un « happy end ». Certes, les dreyfusards ont gagné, mais on reste dans l’amertume (je ne veux pas spolier la toute fin) et dans la réalité, l’antisémitisme restera très fort, l’idéologie nationaliste se renforcera menant à la terrible guerre (à laquelle participera Dreyfus, mais pas Picquart, mort juste avant), et devant laquelle la gauche s’inclinera, Zola disparaitra trop tôt en étant insulté jusqu’au bout …
  5. Il faudrait enfin saluer tout ce qui fait de ce film aussi une grande œuvre cinématographique : ces acteurs d’exception (du grand rôle de Dujardin aux petits rôles tenus par les vedettes de la Comédie française), le travail sur l’éclairage, les minutieuses reconstitutions historiques qui rappellent celles du Pianiste  ou de Oliver. On gardera le souvenir de grandes réussites : l’incroyable atmosphère du local du contre-espionnage à l’arrivée de Picquart, le duel final, et bien sûr la dégradation du début, dont un critique de cinéma fait remarquer que les personnages sont placés à l’envers de l’image habituelle, avec peut-être un sens symbolique qu’on retrouve dans le duel. Sans oublier la finesse des flash backs, discrets mais efficaces. Et le jeu de Garrel qui l’emporte en raideur sur Dujardin, lequel est humanisé notamment de par sa liaison secrète et adultérine.

 

Je me suis permis donc ici de sortir un peu du strict champ de l’éducation , mais pas vraiment si on considère l’importance de faire connaitre aux jeunes générations ce qu’a été ce moment à la fois terrible et sublime, et sa mise en valeur par de grands artistes.

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