Enseigner au XXI siècle

Réflexions autour de « l’affaire Matzneff »

Je n’ai pas lu une ligne de Matzneff, je crois (sauf peut-être des articles), ce genre d’écrivains m’attirant peu. En revanche, dans les années 70, j’avais un peu lu Tony Duvert ou René Schérer, même si ce n’était pas spécialement ma tasse de thé. J’avais aussi des échos de comportements pour le moins indignes de grands intellectuels qui étaient des secrets de Polichinelle dans certains milieux sans qu’on s’en offusque trop et sans d’ailleurs que ce soit étayé par des preuves ou des « aveux ». Après tout, Gide, L’immoraliste, les jeunes maghrébins déjà… Les propos rapportés récemment de Françoise Dolto durant ces années-là sont également bien choquants, même s’il ne faut pas se précipiter sur des informations hâtives, comme l’exprime de façon à demi-convaincante un billet de blog sur Médiapart.

Ce qui s’est déclenché autour du livre de Vanessa Springora me suggère au moins trois réflexions : l’une sur les relations entre Droits et Enfants, l’autre sur les relations homme/œuvre et enfin sur la « pensée 68 » comme bouc-émissaire.

Droits et enfants

Dans le récent dossier des Cahiers pédagogiques consacré aux droits des enfants (et des élèves), Philippe Meirieu revient sur la distinction fondamentale entre droits de et droits à. Les deux doivent être présents, mais peuvent entrer en conflit. Si l’enfant est trop considéré comme déjà autonome, voire « déjà citoyen » (formulation qu’on trouve chez des disciples de Freinet aujourd’hui), alors pourquoi n’aurait-il pas droit à avoir sa sexualité avec qui il veut. C’est au fond l’argumentation des pédophiles « chic » qui proclament qu’ils agissent toujours avec le consentement et le désir de l’enfant. Sans qu’on sache bien d’ailleurs quel est l’âge plancher pour ce consentement.  Notons au passage la mauvaise foi de ceux, comme Finkielkraut, qui ont de l’indulgence pour Matzneff, à 16 ans (en fait bien moins pour Vanessa Pringora), on n’est plus une enfant, alors que par ailleurs on insiste sur l’immaturité de Greta Thunberg et les dangers de manipulation.

Il y a un devoir de protection des adultes qui se traduit par un « droit à l’enfance », à l’irresponsabilité qui est essentiel. Ce qui s’applique à bien des domaines, la santé, la sécurité, l’alimentation, le suivi des études, etc.  Surtout si l’on veut que les droits des enfants n’hypothèquent pas l’avenir. Ce sont des évidences, mais qu’il est bon de rappeler car on peut brandir les droits des enfants pour justifier des carences éducatives. On est dans le fameux « et s’il me plait à moi d’être battue » de Molière et au fond le laisser-faire ultra-libéral (ils ont bien le droit de regarder des jeux vidéo jusqu’à plus soif, de choisir leurs matières à l’école, de manger des sucreries, et donc d’avoir des relations sexuelles avec des adultes et pas seulement de jeunes adultes…) Bien entendu, le devoir de protection des adultes peut avoir ses abus et ses effets pervers et s’opposer à l’émergence lente et complexe de l’autonomie. Tension féconde qui est oubliée dans le cas des sophismes justifiant la pédophilie, où sous couvert d’ailleurs de droits des enfants (si on excepte les situations de viol) on privilégie au fond les pensées de l’adulte qui finalement saurait mieux encore que l’enfant ce qui lui fait plaisir. Merci à Vanessa Springora d’avoir mis tout cela à jour.

L’homme et l’œuvre

On sait que dans notre pays, au nom de la « littérature » sacralisée, on peut tout dire, le « grandécrivain » peut tout dire, et d’autre part on peut être vite enfermé dans une dichotomie « on ne peut pas séparer l’œuvre et l’homme/ l’homme et l’œuvre n’ont rien à voir », remake de l’opposition Sainte-Beuve-Proust !). Dans le cas présent, je pense qu’en aucun cas il ne s’agit de boycotter l’œuvre romanesque et fictionnelle de Matzneff. Soit parce qu’on y décrirait des horreurs (mais cela occupe une très grande partie de la littérature), soit parce qu’on sait que l’auteur adhère à certaines de ces horreurs. Mais c’est le privilège de la fiction. Par ailleurs, les pratiques sexuelles « coloniales » d’un Maupassant ou d’un Flaubert par exemple ne doivent avoir aucune influence sur notre lecture de leurs œuvres. Mais dans le cas de Matzneff, il s’agit d’un « journal » où le « je » n’est pas celui du narrateur fictif, mais bien de l’auteur qui avoue notamment (assume plutôt) des pratiques pédophiles notamment en Asie du sud-est. Et par ailleurs, la légèreté avec laquelle on a traité ces passages et la légèreté des excuses que se trouvent aujourd’hui certains comme Bernard Pivot, renvoie à une image de l’écrivain, du grand artiste qui aurait tous les droits au fond. Finalement, si on sépare bien l’artiste de l’œuvre c’est pour dire que en tant que créateur, l’artiste a effectivement « tous les droits » mais en tant qu’homme, il n’en a pas davantage que n’importe quel quidam. Même s’il faut bien sûr accepter les contextualisations historiques et ne pas juger les passages antisémites de Voltaire à l’aune de Auschwitz ou renvoyer dans les cordes notre cher grand Will pour les passages les plus misogynes de son œuvre (La Mégère apprivoisée, etc.)

Pensée 68

un livre essentiel sur les attaques contre mai 68 de Serge Audier

Certains organes de droite ont profité de l’affaire Matzneff pour faire le procès de la soi-disant « pensée 68 ». Il faut d’abord réaffirmer que celle-ci n’existe pas : quoi de commun entre la logorrhée trotskiste ou maoïste, les discours en faveur de la libération sexuelle, le développement de l’idée autogestionnaire ou la montée du féminisme. Il y a peu de commun entre ces divers discours, qui d’ailleurs renvoient à l’amont de l’événement proprement dit de mai (dont il faut rappeler que c’était avant tout une grève générale comme on n’en a jamais connu dans l’histoire de France). Matzneff d’ailleurs est tout sauf un soixante-huitard. Rappelons ses amitiés avec Le Pen et les éloges insupportables qu’il a reçus de gens comme d’Ormesson dans une espèce de connivence libidineuse (mais aussi il est vrai de personnalités de gauche, allant aujourd’hui jusqu’à soutenir Mélenchon !).  Ensuite, beaucoup ont rappelé que le mouvement post-soixante huit s’est battu non pas contre « la morale », mais contre cette hypocrisie qui derrière les convenances  et l’exaltation de vertus traditionnelles, cautionnait les pires comportements (pédophilie dans l’Eglise, complaisance vis-à-vis du viol…) Seule une minorité a pu s’égarer dans des sophismes qui hier justifiaient des égarements et qui aujourd’hui peuvent parfois prendre la direction inverse : l’interdiction moralisatrice, la « chasse aux sorcières » (mais l’on sait les abus qu’on peut faire de cette expression, avec l’idée « on ne peut plus rien dire »). Voir l’excellente émission de France Culture Signes des temps à ce sujet.

Une authentique pensée progressiste ne peut que s’opposer à tout ce qui s’attaque aux droits individuels et plus que jamais il faut défendre les droits de l’homme, dont les droits de l’enfant sont une composante, dans la complexité de leur articulation.

 

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Commentaires (3)

  1. Jean-Michel Zakhartchouk (Auteur de l'article)

    IL y aurait à discuter du possessif accolé à « génération » (qu’est-ce qu’une génération?), sur le sens du verbe « pontifier » et sur l’invitation à se taire, mais je n’en ai guère envie…

  2. Nicolas

    Sur cette question, ceux de votre génération, qui n’ont rien trouvé à redire, devraient éviter de pontifier, et se taire.

  3. patrick howlett-martin

    du bon sens, un plaidoyer qui remet les choses à leur juste place, la mention de 68 est pertinente, la révolte a bon dos, nous n’aurions jamais toléré ou accepté la pédophilie même si nous avions milité pour plus de libertés…. Marrakech nous avait toujours écoeuré…

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