Enseigner au XXI siècle

Puisqu’on a plus de temps pour lire…

Nulle envie d’évoquer directement toutes les polémiques autour du confinement, lassé des donneurs de leçons, de ceux qui s’érigent en experts en viriologie, de ceux qui n’ont jamais eu de responsabilités de décideurs et qui sont très forts pour écrire l’Histoire au futur antérieur (amis uchroniciens, bonjour !). Nulle envie de dénoncer les complotismes en tous genres, les ignareries intellectuelles de ceux qui ne savent pas lire les chiffres (mais surtout prétendent savoir) par exemple en matière de courbes ou de manières d’évaluer des remèdes, plusieurs excellents sites ou médias le font très bien, de hoaxbuster à Check news ou les Décodeurs, sans oublier l’excellente chronique quotidienne de ce cher Nicolas Martin sur France Culture.  On peut aussi écouter au passage la belle chanson de Jacques Brel « c’est trop facile ! »

Je préfère ici, au cas où cela pourrait être utile et puisqu’on peut quand même commander des livres (en évitant Amazon !) indiquer quelques « conseils de lecture », même si je n’aime pas trop le mot « conseils », disons une invitation à lire trois ouvrages qui m’ont intéressé très récemment, et qui ont peut-être quelque chose à nous dire sur la situation actuelle, même de façon très indirecte

Rouge vif ou l’idéal communiste chinois

Ecrit par une éminente spécialiste de la Chine, Alice Ekman (édition L’Observatoire), cet ouvrage montre, avec de multiples textes à l’appui (au risque de lasser le lecteur, car beaucoup de ces longues citations de responsables chinois sont imbuvables !), combien ce grand pays soi-disant revenu au capitalisme ultra-libéral, reste profondément imprégné de marxisme-léninisme, voire de maoïsme, surtout depuis la venue au pouvoir de XI-Jing-Ping. L’auteure énonce dix constats de cette prégnance dans les domaines économique, politique, idéologique. Citons par exemple : « le rôle du Parti dans l’économie s’est renforcé », « les méthodes de propagande demeurent d’héritage soviétique et maoïste » ou encore « le PCC ambitonne toujours de gérer le quotidien des individus ». Dans une seconde partie, sont analysées les conséquences de cet état des lieux, de l’omniprésence du Parti, qui a aussi des effets délétères (notamment la peur paralysante des officiels et intellectuels chinois et du coup les faiblesses possibles pour la diplomatie chinoise, de moins en moins encline à prendre des initiatives sans s’en référer constamment au Centre). « L’idéal communiste » n’est nullement une vague référence formelle, mais un axe fort de la politique chinoise, mêlé à un nationalisme davantage connu.
A l’heure où certains idéalisent un régime « efficace » qui a su, dit-on, vaincre l’épidémie du covid-19, sans évoquer vraiment l’incroyable contrôle de la population et les rétentions d’information qui font douter d’ailleurs des chiffres qui sont donnés sur les morts, etc., il est bon de lire ce que disent de vrais spécialistes.

Et puis cette statistique qui trouble un peu. Si avec le PIB actuel, la Chine est la seconde puissance économique du monde, si on reporte le PIB par habitant, elle est classée 82° , après le Brésil par exemple !

Sans doute ne faut-il pas se laisser impressionner par la propagande chinoise dont sont victimes finalement pas mal de gens, si on lit ce qui circule sur les réseaux sociaux et même s’il n’y a pas (encore ?) d’équivalents en Occident de Russie To-Day et autres Spoutnik.

Terra incognita, une histoire de l’ignorance

Alain Corbin, Albin Michel

Rien à voir bien sûr, mais une seconde lecture du toujours passionnant Alain Corbin qui explore les erreurs qui ont circulé depuis le XVIII° siècle, mais en se limitant toutefois à la connaissance de la Terre (son âge, la connaissance des pôles, des volcans, des tremblements de terre, etc.)

Tant d’idées fausses ont circulé, ce qui est bien pire que l’aveu d’ignorance ! Corbin cherche toujours à comprendre l’origine de ces méconnaissances : tantôt, il s’agit de l’absence de moyens d’investigation (atteindre les pôles ou l’océan profond), tantôt de la persistance de références religieuses et de croyances en tous genres. Il note aussi que l’ignorance n’était pas forcément stigmatisée. Ainsi , Bernardin de Saint-Pierre pouvait-il écrire que « grâce à mon ignorance, je me laisse aller à l’instinct de mon âme » et « que de maux l’ignorance nous cache ».

Nous vivons aujourd’hui un bouleversement pas toujours perç

l’incroyable « platisme »

u dans nos représentations de la Terre, avec par exemple l’émergence du concept d’ « anthropocène ». En même temps, on est passé d’une situation où « ils étaient peu nombreux ceux qui en savaient plus sur la Terre que ce que tout le monde savait » à un moment où « le feuilletage des ignorances s’accroît dans des proportions vertigineuses ».

Même s’il n’évoque la question que par petites touches, le livre peut être lu comme un plaidoyer en faveur de la diffusion des connaissances, qui passe par une analyse des erreurs qui ont pu être commises, inévitables ou non, des croyances et des conditions pour établir la vérité ou les vérités parfois provisoires.  Et aussi sans doute pour davantage d’étude de l’histoire des sciences, qui englobe les représentations culturelles et artistiques (le nom de Jules Verne est souvent cité)

Là encore, on peut lire en creux l’actualité de ce genre d’ouvrage qui nous invite à mieux se demander comment « sait-on ce qu’on sait » et à savoir reconnaitre « quand on ne sait pas » et quels sont les moyens pertinents de « savoir ». On pourrait bien sûr étendre cette histoire de l’ignorance à bien d’autres domaines, et notamment celui de la médecine…

Du langage en politique

Robert Habeck, ed Les petits matins, préface de Michel Wievorka.

Dans un tout autre genre encore, j’ai lu avec grand plaisir intellectuel et dirais-je « moral » ce petit livre écrit par le leader des Verts allemands, qui est aussi docteur en philosophie. Il

cherche à décrypter ce que « les mots font à la démocratie », et partant de situations vécues récemment en Allemagne, autour du racisme anti-migrants et de la montée du discours de haine de l’extrême-droite AFD, montre combien certains pervertissent l’usage du langage. Quand par exemple certains nostalgiques à peine cachés du III° Reich traitent leurs adversaires de…nazis.  Habeck montre toute l’importance de bien choisir ses mots et au passage ne s’exempte pas de critiques sur ceux que lui-même emploie parfois. Ferme adversaire du populisme, il cherche cependant à comprendre pourquoi par exemple en ex-RDA trop de gens se tournent vers celui-ci.  On trouvera de nombreuses phrases qui ont à voir à ce qu’on vit aussi en France, d’une autre manière.

Par exemple :

«  L’espace dévolu au débat public s’est rétréci en raison de la domination croissante des réseaux sociaux. Il est accaparé par les plus bruyants, par ceux qui hurlent. Il n’y a plus que du noir et blanc. Du pour ou du contre. Du « c’est moi ou toi ». La réponse toute prête y règne en maitre. »

manifestation anti-extrême-droite à Berlin

Habeck montre la montée en puissance de mots comme « traitre » , « ennemi » et le dévoiement de sens qui rappelle Orwell (la démocratie allemande, c’est du fascisme, etc.). Il sait combien le discours d’ouverture qu’il prône est fragile et parfois d’un poids insuffisant, mais la démocratie véritable a besoin du débat qui implique doutes et remises en question. « Elle repose sur l’idée que l’autre pourrait bien avoir raison. Qu’il pourrait en aller autrement. Elle s’appuie sur la négociation et le compromis. Ce dont elle a besoin, c’est de débats -non d’exclusions et d’oukases. »

A l’heure où, chez nous, on entend ces voix qui veulent à tout moment « mettre en accusation les gouvernants », n’ont à la bouche que « scandales d’Etat » et cris de haine contre « l’élite », où semble-t-il, 17% des Français pensent que le covid-19 a été intentionnellement conçu dans un laboratoire, etc. , il est important de mettre en avant un discours de raison et je suis pleinement en accord avec Michel Wievorka qui commence sa préface par « voici un livre qui tombe bien »

Je parlerai sans doute plus tard d’autres lectures, au cas où certains de mes lecteurs seraient à court d’idées, moi-même bénéficiant de ce que je peux lire ou entendre, en particulier sur la plus que jamais indispensable radio de service public.

 

 

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Commentaire (1)

  1. Grégory

    Parallèlement à la lecture du livre d’Alice Ekman, vous pourriez conseiller la lecture du Manisfeste du parti communiste de Marx et Engels. Ce livre a l’avantage d’être court et permettra d’éviter l’amalgame que vous faites entre soviétisme et marxiste. Quelques lectures sur la révolution Russe et le trotskisme éviteront aussi de confondre totalitarisme et marxisme.

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