Enseigner au XXI siècle

Déconfiner les esprits ?

N’ayant plus de classe, je vais rester prudent dans mes formulations concernant la reprise prévue le 11 mai dans les établissements scolaires. Ceci dit je serai en tant qu’élu municipal sur le pont pour organiser au mieux cette rentrée et on y travaille dès maintenant (matériel sanitaire, réaménagements impliquant des modulaires -coûteux- en plus, etc.)

J’invite chacun à lire la belle contribution de Antoine Prost sur France Culture

https://www.franceculture.fr/emissions/radiographies-du-coronavirus/11-mai-limpossible-retour-a-lecole

Il montre combien les enseignants peuvent profiter de cette période pour faire apparaitre au grand jour l’importance de leur rôle qui va bien au-delà de la transmission des connaissances qui, elle, peut parfois prendre la forme du distanciel comme l’ont montré par exemple des « classes inversées ».

J’avoue mon désarroi devant certaines réactions, toujours négatives, exprimant systématiquement peur et méfiance, devant la réouverture des écoles, sans prendre en compte le besoin pour beaucoup d’élèves de retrouver le chemin de l’école. Quant à la caricature de la « chair à canon pour le MEDEF » ou de « la Bourse ou la Vie », elle révèle ou réveille un rapport à l’économie d’un autre âge. J’espère que ceux qui méprisent ainsi l’activité économique du pays ne vont pas faire des courses par solidarité avec les caissières « exploitées » ou ne remplissent pas les poubelles pour empêcher l’activité des éboueurs (qui ont aussi des enfants à la maison ?)

Je n’ai plus d’élèves, mais plusieurs de mes collègues et amis, heureusement, montrent une autre voie que la méfiance systématique, que le rejet de tout, qui d’un geste  (barrière ,mais pas dans le bon sens du terme!) appellent à une rentrée en septembre mais vont peut-être le 12 mai se précipiter chez leur coiffeur ou acheter des vêtements. Notons que l’argument de la soi-disant incohérence entre l’ouverture des écoles et la non-ouverture des restaurants et bars ne tient pas. Dans le cadre scolaire, on a un public ciblé qu’on peut contrôler, pas dans des lieux de passage.

Notons aussi que les recherches en matière de contamination ou non des enfants tendent à nous rassurer, même si on n’a pas de certitudes. Je renvoie à un article de Libération du 19 avril

https://www.liberation.fr/france/2020/04/19/les-enfants-ne-sont-pas-les-agents-du-covid-que-l-on-croit_1785682

Je connais aussi des amis qui ont fait classe à des enfants de soignants. Oui, cela demande des précautions, oui, il faut plus que jamais différencier, organiser le travail autrement. Mais pourquoi refuser tout, dire à priori qu’il est impossible de faire des semaines alternées, de sélectionner les enfants en fonction de besoins, de réaménager l’espace? Bien sûr en réclamant masques et gel, bien sûr en jouant un rôle d’éducateurs (il faudra alerter et rassurer, dans une tension toujours vive entre ces deux poles) Peut-être est-ce impossible dans certains endroits, peut-être faut-il tenir compte de facteurs locaux. Mais la position de refus me parait inadmissible et faire peu honneur à la profession, si on compare à ce qui fait notre admiration : le travail des soignants et du personnel médical.

La créativité, souvent moins bruyante que les « coups de gueule » et les proclamations enflammées de certains, dont ont fait preuve une grande majorité de collègues pour mettre en place non pas « la » continuité pédagogique vantée de façon outrancière par le ministre, mais une certaine continuité, modestement, cette créativité, elle peut être réinvestie dans le 11 mai et je termine sur cette note admirative pour ceux qui ont construit mille dispositifs, qui ont un peu appliqué le fameux slogan « ils ne savaient pas que c’était impossible, alors ils l’ont fait ».

 

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Commentaires (5)

  1. Thomas Rataud

    Pour Pierre-Yves Refalo

    Vos questions je me les pose aussi, tout comme se les posent les collègues de l’école où j’exerce (c’est une élémentaire).

    Et je ne suis pas en moins en colère que vous l’êtes sans doute lorsque je relis l’avis du conseil scientifique que vous rappelez (du 20/4, je crois ; le 24, le conseil prendra acte du choix de réouvrir). Avis que M. Blanquer avait d’abord tu ! La malhonnêteté est patente.
    L’écart avec les choix d’autres pays m’étonne aussi.

    J’ignore si, dans les deux semaines qui viennent, nous réussirons avec l’aide de notre mairie à mettre quelque chose sur pied.
    Je pense juste que ça vaut la peine d’essayer.

    Cela en vaut la peine, parce que certains de nos élèves (de CP et de CE1, c’est une école de cycle, en REP, au sein d’une cité de grande ville) sans avoir disparu, n’ont pas les outils ou l’environnement qui leur permettraient de participer, comme d’autres de nos classes, aux activités proposées à distance.
    Nous savons qu’ils sont là, au téléphone avec leurs parents, et nous savons qu’ils sont en quelque sorte coincés.

    Dire que cela en vaut la peine, ce n’est pas supposer que d’essayer soit partout possible.
    Vous dites très bien quelles contraintes peuvent s’imposer.
    Dans mon école, c’est peut-être « jouable ».
    Cela dépendra beaucoup de la latitude dont nous disposerons finalement (jours à distance vs jours en présentiel ; nombre d’élèves ; repas ; nettoyage…).

  2. Pierre-Yves Refalo

    Pour Thomas Rataud
    12 mars 2020, Emmanuel Macron, lors de sa première allocution télévisée consacrée à l’épidémie : « Un principe nous guide pour définir nos actions, il nous guide depuis le début pour anticiper cette crise puis pour la gérer depuis plusieurs semaines, et il doit continuer de le faire : c’est la confiance dans la science. C’est d’écouter celles et ceux qui savent. »

    Première chose.
    25 avril 2020, avis du Conseil Scientifique Covid-19 :
    « En l’état actuel des connaissances au plan épidémique, le risque de formes graves est faible dans cette population [les jeunes enfants]. Le risque de contagiosité individuelle chez les jeunes enfants est incertain, mais paraît faible. A l’inverse, le risque de transmission est important dans les lieux de regroupement massif que sont les écoles et les universités, avec des mesures barrières particulièrement difficiles à mettre en œuvre chez les plus jeunes. En conséquence, le conseil scientifique propose de maintenir les crèches, les écoles, les collèges, les lycées et les universités fermés jusqu’au mois de septembre. »

    Deuxième chose.
    Qu’on m’explique comment on va s’y prendre, notamment en maternelle, pour faire en sorte, entre autres, que les enfants ne jouent pas ensemble, restent chacun à sa table (fassent des fiches alors ?), durant toute une journée. J’ai beau être de bonne volonté, il y a là quelque chose qui m’échappe. Ou alors ceux qui en parlent méconnaissent la réalité d’une classe de maternelle
    Comment, en parlant de venue alternée à l’école, va-t-on permettre aux décrocheurs de raccrocher ?
    Comment va-t-on assurer le nettoyage systématique de tout ce qui aura été touché par les enfants ?
    Des comment il y en a à la pelle si on doit suivre le protocole sanitaire proposé.
    Et moi je reste avec mes pourquoi.
    Par exemple :
    Pourquoi l’Italie, la Grande Bretagne, entre autres, proposent-elles une rentrée en septembre ?

  3. Véronique DECKER

    sans aucun doute, il faut chercher des solutions positives. Mais il faut aussi être réaliste. Là où il est le plus nécessaire de réouvrir les écoles, car beaucoup trop d’enfants ont décroché, c’est en banlieue. Mais c’est aussi en banlieue qu’on trouve les écoles les plus concentrées, avec des économies d’échelle qu’il faudra payer sans doute en contamination. Moins de M2 par élève, moins d’agents par école que dans une petite école de village, alors, il va falloir des engagements clairs, comme celui d’avoir du savon, des salles de toilettes avec suffisamment de lavabos, des agents pour nettoyer (laver) tous les soirs et non une fois par semaine, des agents pour désinfecter les sanitaires après chaque récréation, et de vraies solutions pour les cantines scolaires, encore plus densifiées que les classes. Avec les selfs, on parvient à faire manger deux fois plus d’élèves qu’en service à table, bien serrés dans la file d’attente, bien compactés par tables de 8, bien serrés pour ranger les plateaux. Il n’est pas utile d’affirmer « il faut reprendre », ou « il faut refuser de reprendre ». Il serait utile de chercher des solutions réalistes aux véritables problèmes. Et il faut sans doute accepter que dans les grandes cités scolaires, il ne sera pas possible de faire reprendre les élèves.

  4. Thomas Rataud

    En réponse au billet et au commentaire de Pierre-Yves. Je ne vois pas, a priori, pourquoi nous ne saurions pas saisir l’occasion d’enseigner dans la période qui pourrait s’ouvrir en mai. Les expériences avec les enfants de soignants ont été assez diverses. Que, par ailleurs, certains n’aient à l’esprit, sous couvert d’attention aux plus fragiles de nos élèves, que la fonction de garderie que permettra la reprise de l’école, je n’en doute pas. Les exemples se trouvent assez facilement de cette hypocrisie sur tel fil twitter ou telle page de député LREM. Mais sentir cela (qui est particulièrement déplaisant et donne envie de les envoyer paître, comme le font aussi les imprécations de tel chroniqueur télé), ne nous contraint pas à nous y laisser piéger. De ce point de vue, il me semble que le gros problème reste celui des conditions sanitaires (il y en a d’autres, par exemple les parents- certains nous le disent déjà – vont avoir des réponses diverses à une réouverture). Mais le problème sanitaire n’est, à cette heure, ni tranché médicalement – les études qui réorientent le regard sur la contagiosité des enfants sortent un peu opportunément, les avis autorisés restent partagés – ni résolu sur un plan pratique et logistique. Nous avons vécu le bazar qu’a entraîné au début du confinement le jusqu’au-boutisme de M. Blanquer et avons bien des raisons de demeurer perplexes sur la capacité de ce gouvernement à atteindre une conception d’ensemble viable. Antoine Prost quant à lui- dont les propos restent autrement sensés – répond tout de même complètement à côté de la question de Louise Tourret quand elle évoque les craintes relatives à un risque accru de contagion. On dirait qu’il a suivi son indignation première plutôt que de chercher à mesurer la difficulté (il avait déjà eu des réponses de ce genre à propos des rythmes scolaires, c’est triste). Bref, attendons d’avoir les idées claires sur les exigences et ressources sanitaires. Si ce premier obstacle est abordé avec sérieux, pour l’enseignement nous pourrions au moins essayer, non ? Voyons donc si M. Blanquer est, cette fois, capable de faire preuve de rigueur plutôt que de rigidité.

  5. Pierre-Yves Refalo

    Les soignants sont formidables, ils doivent souvent s’adapter, bricoler mais ce faisant ils restent dans leur rôle de soignants et être soumis à des risques sanitaires fait partie de leurs missions. Le parallèle avec les enseignants n’est donc pas si pertinent car ce que ces derniers vont devoir mettre en place se rapprochera le plus souvent de la garderie (allez apprendre les gestes barrières en maternelle)… ce qui est déjà le cas dans l’exemple que vous citez de vos amis qui s’occupent depuis le début du confinement des enfants des soignants. Dans le 1er degré, ce n’est pas un enseignement qui est dispensé sur ces temps-là, ne nous leurrons pas. Ces enfants sont gardés et c’est très bien mais ce n’est pas parce que cela se passe dans une école qu’il s’agit d’enseignement.

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