Enseigner au XXI siècle

Fakes, trilemme et loi des grands nombres

Chacun sait combien se répand le virus des fausses informations en ces temps incertains. La liste serait longue. Il faudrait d’ailleurs distinguer les mensonges pur et simple des déformations d’une information relativement avéré et du passage abusif du conditionnel à l’indicatif (à tous les temps)

Mensonge, honteux, c’est celui par exemple qui a circulé récemment concernant le soi-disant décès d’une enseignante ayant eu en charge des enfants de soignants en Alsace. Le plus consternant est que le message ait été relayé y compris par des gens par ailleurs raisonnables, mais pas au point de vérifier si c’était ou non étayé par des recoupements de sources. De plus, on constate le cynisme de ceux qui sont prêts à tout pour justifier leur indignation à ce que les écoles rouvrent (même sous certaines conditions, bien évidemment nécessaires) ou leur haine des gouvernants et qui semblent se réjouir de ces malheurs supposés qui confortent leur opinion.

Déformations de l’information lorsqu’on vante tel remède au nom de son efficacité supposée, sans examiner les effets secondaires signalés, au nom de cette « science non officielle » dont les « dominants » voudraient cacher les réussites. Ou lorsqu’on compare la situation de différents pays en matière de rentrée scolaire en ne citant que ceux qui « arrangent ».  Ou qu’on confond difficile et impossible (l’application de protocole sanitaire dans les écoles). Le danger nous guette tous bien sûr de succomber aux biais cognitifs, le remède étant la prudence dans l’expression et l’écoute des arguments contraires quand ils sont sérieux et de bonne foi.

Ce second point implique donc de prendre garde à ne pas affirmer trop vite et de saisir l’occasion pour réviser les conjugaisons du conditionnel, présent ou passé ou d’utiliser ces adverbes modalisateurs tels peut-être, apparemment. C’était un travail que je menais souvent en classe au collège, montrant aux élèves que le assez mal nommé conditionnel devait beaucoup servir dès lors qu’on n’était pas dans la certitude. D’ailleurs, on pourrait dire que tout futur est un conditionnel qui s’ignore la plupart du temps. J’adore (si j’ose dire) ceux qui affirment avec autant de virulence que le covid 19 que ce dernier sera encore là dans un an, ou à l’inverse qu’on aura un vaccin en fin d’année, que la rentrée n’aura pas lieu ou qu’elle se fera dans de bonnes conditions (le ministre penche de ce côté-là, mais il est vrai qu’on lui reproche tout et son contraire, le flou ou les trop grandes certitudes, il faut choisir et pour ma part, c’est le ton péremptoire qu’il utilise souvent qui me gêne, mais ce n’est pas vrai que dans la situation actuelle !)

Trilemme

manifestation aux usa contre le confinement

Une autre observation me vient concernant la situation actuelle et m’amène à utiliser ce mot que je ne connaissais pas et que j’emprunte à Paul-Olivier SIbony (voir l’émission 28 minutes) ; c’est l’élargissement du dilemme qui peut conduire à l’exclusion d’un des trois termes. On connait sans doute la blague des opposants au nazisme : les Allemands sont nazis, bons et intelligents, mais jamais les trois ensemble. Mais dans le trilemme, on peut non pas exclure l’un des trois termes, mais savoir établir des priorités. En l’occurrence entre santé et sécurité, libertés publiques et bon fonctionnement de l’économie. Mais il y a plusieurs acceptions du terme « priorité » : ou bien il s’agit d’un absolu radical et qui peut ici conduire à une politique ultra-sécuritaire au nom de la santé (modèle chinois) ou à la revendication de « l’économie d’abord »  et des libertés brandie par les manifestants pro-Trump au Kentucky ou Georgie, ou au mépris total de la nécessaire reprise économique disqualifiée car confondue avec les seuls intérêts du CAC 40 (les patrons de PME, les travailleurs au chomage apprécieront, surtout quand c’est proféré par des personnes bénéficiant de la protection de leur emploi).  Plus difficile est sans doute d’appliquer une politique d’arbitrage, d’équilibre difficile et toujours contestable. Mais lorsqu’il s’agit de mettre en avant la santé, il faut sans doute ne pas oublier la santé psychique et mentale. Lorsqu’il s’agit de l’économie, ne pas oublier bien sûr les considérations écologiques et la nécessité que n’en profitent pas ceux qui sont déjà des nantis (suppression des dividences aux actionnaires ou régles concernant les paradis fiscaux, etc.)  On peut être aidé dans les choix par une utilisation pertinente des chiffres et statistiques et ce sera mon troisième point.

Les grands nombres

Je suis persuadé qu’il faudrait former les élèves très tôt à manipuler les données chiffrées et à faire peu à peu comprendre ce que signifie la loi des « grands nombres ».  Quand un des chefs de l’opposition parlementaire met en avant les cas d’enfants victimes du syndrome dit de kawasaki pour justifier son refus du plan de réouverture des écoles, comment ne pas lui répondre qu’on ne peut extrapoler pour une information qui reste à vérifier (quant au lien avec le covid) mais surtout que cela ne concerne que quelques cas, dans un pays de 66 millions d’habitants, où d’après ce que j’ai lu on compte plus de 500 décès par an dûs aux accidents domestiques ?  Sans parler des risques que vont courir de toutes façons les enfants hors école sauf s’ils restent encore strictement confinés de longs mois.

J’avais entendu il y a quelque temps une belle analyse tout à fait « contre-intuitive » sur la soi-disant prolifération des enfants sans bras dans l’excellent « superfail » de Guillaume Erner.

Etudier le contre-intuitif, s’opposer au bon sens, à l’idéologie du « zéro risque » et aux dérives du principe de précaution dénoncées par Gérald Bronner,  (même si on n’adhère pas forcément à tout ce qu’il développe à ce sujet), tout cela me semble vital dans un monde où les chiffres circulent de façon sauvage.
Combien de personnes continuent à s’étonner que lors d’un rassemblement d’invités pour un anniversaire, on a pour un nombre très faible de participants une chance très sérieuse d’avoir ? Dans un groupe de 50 personnes, il y a plus de 95% de chance que deux personnes aient leur anniversaire le même jour. Et 50% dans un groupe de 25.

Les grands nombres servent aussi à relativiser les choses. Comment ne pas être bien tristes de constater tous ces décès en EPHAD ? Mais parler d’ « hécatombe » (un terme qui indigne certains directeurs comme je l’ai entendu dans des médias) est-il juste si on prend en compte du nombre de personnes concernées (600 000) ?  De même l’INSEE note une augmentation de décès en 2020 globalement : Au total, le nombre de décès survenus entre le 1er janvier et le 13 avril 2020 s’élève à 202 328 ; il est supérieur à celui enregistré sur la même période en 2019 (191 342) ou en 2018 (195 085). Les écarts sont significatifs mais pas aussi considérables qu’on pourrait le croire. Bien évidemment, il faut ensuite prendre en compte de nombreux paramètres dont les grandes différences d’une région à l’autre et se dire que ce chiffre qui reste modéré est un résultat du confinement sans quoi on serait dans d’autres courbes, avec les effets d’exponentialité qu’il faut aussi expliquer pour éviter de tordre le bâton dans l’autre sens, celui de relativiser les dangers de l’épidémie.

Rappelons encore les ravages que font dans le monde des maladies comme le paludisme (mais qui ne frappe pas les pays occidentaux). Et pour faire les choix cités plus haut dans le « trilemme » infernal, comment ne pas considérer les dégâts de l’arrêt de l’activité pour des pays qui ont besoin d’une large importation de produits alimentaires (que cela soi dû à un climat peu propice à l’agriculture comme en Egypte ou à une organisation déficiente du capitalisme international ne change rien dans l’immédiat), ce qui fait dire qu’en Afrique, la faim va tuer beaucoup plus que le virus. Et on a des gens qui osent proclamer, forts de leur potager local et de leur sympathique vélo « la croissance, le commerce international , on s’en fout » (oui, j’ai lu ça dans un document qui déconsidère l’écologie politique tel que je m’en revendique). Oui, il faut une autre organisation du monde de demain, pour faire face à l’urgence écologique dont j’ai déjà beaucoup parlé sur ce blog, mais cela ne peut se faire que si on sait, là aussi, arbitrer entre exigences sinon contraires, du moins en tension.

Et comme ce blog  est avant tout orienté vers les questions éducatives, il est à réfléchir dans les programmes et pratiques scolaires pour que les élèves s’en emparent, se les approprient. Et cela passe par autre chose que des cours magistraux, sans doute nécessaires à certains moments bien choisis , mais qui ne remplacent pas le débat et l’organisation de controverses documentées et organisés. J’y reviendrai.

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Commentaire (1)

  1. Le prof efficace

    « surtout quand c’est proféré par des personnes bénéficiant de la protection de leur emploi ».

    J’ignorais que M. Zakhartchouk était désormais stipendié par l’institut Montaigne. Un bon coup de latte dans la gueule de ces feignasses de fonctionnaires, ça fait du bien, Jean-Mi, hein ?

    Dans mon lycée, les méthodes nocives et dépassées des pédagolâtres dogmatiques ont progressivement cédé la place (il faut le dire, grâce à des chefs d’établissement éloignés du modèle habituel de courroie de transmission servile) à des projets efficaces. Eh oui ! Ils ont fini, les adeptes du CRAP et des délires de Mérieux-Zakhartchouk, par sortir de leur zone de confort ! Bilan : un bond de 7 points dans les indicateurs attendus de réussite au bac.

    Ne vous inquiétez pas trop, bien que vos groupies continuent à détruire l’Ecole Publique (mais ça finira aussi par leur passer), vous ne pouvez plus guère nuire.
    Vous n’allez pas m’empêcher bien longtemps de pratiquer les seules méthodes qui permettent aux élèves des familles pauvres de réussir leur formation : l’exigence, la sévérité et le respect du silence dans mes cours magistraux.

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