Enseigner au XXI siècle

La gratuité, à quel prix ?

L’épisode récente du coût des masques devenus obligatoires en espace clos vient de relancer le débat sur la gratuité. Ou plutôt, je déplore qu’il n’y ait pas davantage de débat, que dans un réflexe pavlovien, des courants de gauche brandissent immédiatement la revendication du « gratuit » comme si c’était une évidence.

A vrai dire, qu’est-ce qu’un gratuit à moins de 100%?

Pour moi, c’est une occasion de remettre sur le tapis le débat sérieux entre équité et égalité formelle. Quelqu’un comme moi qui gagne convenablement sa vie doit-il bénéficier, payé forcément par les contribuables ou les assurés sociaux ce qu’il peut sans peine se payer ? Réserver la gratuité aux plus précaires, jusqu’à un certain seuil qu’on peut discuter, mais qui peut être défini, ou peut-être mieux allouer une somme spécifique destiné à l’achat de masques (lavables et réutilisables) me parait bien plus conforme à des valeurs de gauche qu’une égalité abstraite qui met sur le même plan ceux qui ont les moyens et ceux qui ne les ont pas.

La question est la même par exemple pour les cantines scolaires. Dans ma ville existe un tarif très dégressif et effectivement les classes moyennes paient d’une certaine façon pour les plus pauvres (et ils sont nombreux) et cela me parait une politique de gauche, bien davantage que d’instaurer une gratuité finalement inéquitable, car il y a toujours quelqu’un qui paie. Même chose pour les transports publics, même si on peut discuter ensuite de savoir si ça favorise ou non leur usage, ce qui n’est pas certain d’après diverses études qui parfois se contredisent.

J’entends qu’il est bon que certains biens soient gratuits. L’école publique par exemple. Il faudrait toujours préciser : gratuite pour les usagers, payée par la collectivité solidaire. Les soins médicaux sont financés par les cotisations sociales, mais celles-ci sont également « solidaires », et on finance ceux qui ont des charges lourdes, sans se soucier de savoir d’ailleurs s’ils ont pris ou non soin de leur santé et c’est tant mieux !

On ne peut en fait trancher dans l’absolu sur ce qui doit être gratuit ou pas. On peut déplorer par exemple que ce fameux « gratuit » soit parfois financé par la publicité. La presse gratuite, la circulation gratuite de nombreuses publications ruinent la presse et entrainent des phénomènes pervers de baisse de qualité parfois ou de manque de sélectivité de ce qui circule.  Dans le domaine scolaire, rendre systématiquement gratuits dans l’absolu les sorties scolaires a abouti à leur diminution, alors même que, pourtant enseignant en éducation prioritaire, je pouvais sans problèmes demander une petite somme aux élèves, sans que cela pose problème, même s’il fallait parfois aider certaines familles trop dans le besoin. Même chose pour les livres que je faisais acheter et que j’ai continué à faire plus ou moins clandestinement, pour des sommes d’ailleurs souvent très faibles.

distribution bénévole…de masques

Jusqu’ici, j’ai abordé la question de la gratuité du point de vue de l’offre. Mais de façon en apparence contradictoire, je ferai volontiers l’éloge du bénévolat. Echapper aux rapports marchands, aux « eaux glacées du calcul égoîste » pour reprendre l’expression de Marx,  lorsqu’on donne de son temps et de son énergie pour une cause, des convictions, une participation à un service profitant à tous, cent fois oui. Il faut dire que dans ce cas, il existe des gratifications, dont la fierté d’avoir été impliqué, une satisfaction morale qui n’est de la monnaie de singe que pour ceux qui reprennent à l’envi la fameuse phrase « tout travail mérite salaire ».  Et lorsqu’on propose par exemple de payer le don (qui n’est plus don alors) de sang, des recherches nous montrent que beaucoup se retirent du jeu, ils sont démotivés pour le faire.  Je me souviens de ces collègues venant participer à une aide aux devoirs extérieure au collège de façon purement bénévole, après avoir très peu satisfaisante l’organisation d’études dirigées, pourtant rémunérées.
Mais là encore, il y a tension entre vertus et abus du bénévolat et on ne peut abolutiser les choses d’un côté comme d’un autre, sachant en plus que la distinction professionnalisme/militantisme peut n’être pas si tranchée que cela.

Les lecteurs de ce blog savent bien que j’aime à penser que les solutions les plus simples, « tranchées » sont souvent les moins bonnes…

Il y a quelques années, un des collaborateurs des Cahiers pédagogiques, philippe Lecarme, avait écrit un brillant -et provocateur- billet « A bas la gratuité » Sans reprendre ce slogan, je demande au moins qu’on ne se jette pas tête baissée dans l’éloge du « gratuit » et qu’on réfléchisse à chaque fois à ce que peut être l’équité qui avant tout est un chemin vers l’égalité, contre la fausse route de l’égalité abstraite, celle qui conduit à verser un chèque aux milliardaires  au nom du « revenu universel » ou à ôter des moyens à des universités en baissant pour tous les couts d’inscription. Tant pis si ce que je dis là heurte une certaine démagogie, ou du moins absence de réflexion…Les bonnes réponses ne peuvent être données au nom du « bon sens » pas plus d’ailleurs à l’inverse par une mise en avant abusive des risques d’effet pervers.  Non à Pavlov, au manichéisme, à l’apologie du « simple », oui au débat raisonné et démocratique, qui débouche forcément sur des décisions imparfaites, contestables, mais légitimes si elles sont étayées et argumentées…

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