Enseigner au XXI siècle

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Haine des médias, haine de la démocratie?

Dans le domaine que je connais le mieux, l’éducation, j’aurais beaucoup de reproches à faire aux médias classiques. En tout premier lieu à ceux qui s’y connaissent fort peu et qui éditorialisent à tours de clavier, énonçant des opinions d’un simplisme parfois consternant. Un jour, un journaliste spécialisé approuvait largement mes propos quand je qualifiais les éditorialistes « le malheur du journalisme » dans le domaine de l’école (et sans doute pas seulement). Quant aux personnes plus spécialisées, en dehors de quelques figures qui se comptent sur les doigts des deux mains si on est généreux, on est frappé parfois par leur méconnaissance de l’histoire de l’école, mais aussi parfois de son présent. Je me souviens d’un débat sur une radio auquel j’avais participé et où un journaliste du Figaro découvrait que tous les élèves de France (ou peu s’en faut) passaient le Brevet des collèges. Concernant les appréciations respectives sur la politique de Najat Vallaud-Belkacem et de Blanquer, que d’approximations et que de contre-vérités, de bonne foi ou mal intentionnées, cela dépend.  La caricature faite des EPI par un pourtant brillant animateur du matin à France Culture, l’adhésion à des idées simplistes concernant les langues anciennes ou les classes bilangues d’un côté, (suite…)

Le petit jeu des références historiques

Qui ne joue pas à un moment ou un autre au jeu des comparaisons entre l’actualité et des événements historiques ? C’est à la fois légitime et dangereux. Légitime, parce que le passé éclaire le présent et nous aide à situer des événements dans le temps long, parce que les acteurs du présent ont souvent besoin de symboles et de références, c’est pourquoi d’ailleurs on aime tant les commémorations. Dangereux car la tentation des analogies rapides et parfois douteuses nous guette constamment. Aussi est-il toujours important d’examiner les faits avec rigueur, de rester lucides sur le passé embelli ou au contraire obscurci par ces comparaisons qui peuvent aussi être rétrospectives (Napoléon, déjà un petit Hitler, Spartacus un quasi combattant des droits de l’homme…) Juger l’événement ou le personnage du passé dans sa complexité, sans que celle-ci soit trop envahissante. La signature de l’édit de Nantes, malgré ses limites, est une page glorieuse de notre Histoire, le combat pour la tolérance de Voltaire n’est pas entaché par les faiblesses d’un écrivain s’alarmant d’une instruction excessive qui pourrait être donnée au peuple, Churchill est une grande figure, qu’on peut admirer même si sa part d’ombre est grande (son colonialisme par exemple). Et même les horreurs commises par les soldats soviétiques en Allemagne en 1945 n’empêchent pas de saluer avec émotion tout ce qu’on doit à l’Armée Rouge en ces années terribles. (suite…)

Etonnante complaisance

Lex comportements arrogants du président de la République, la façon de gérer l’Etat en passant par-dessus les « corps intermédiaires » (une notion un peu vague, qui mériterait d’être précisée), la vision technocratique de la « réforme », le manque d’écoute, tout cela est fustigé à juste titre à l’heure actuelle.  Que la critique soit parfois excessive et qu’on soit passé, selon la formule, un peu vite de « lécher » à « lyncher », qu’on peine à énoncer des alternatives, dont le fameux RIC n’est certainement pas la meilleure ; avec sa logique binaire et ses risques populistes, c’est une autre histoire que je n’aborderai pas ici.
Non, ce qui m’étonne, c’est que le ministère de l’éducation nationale semble échapper aux critiques médiatiques. La gestion Blanquer parait exemplaire aux yeux de nombreux commentateurs et peu se risquent à énoncer des critiques. Et pourtant, que de faits vont dans le même sens que ce qui est reproché à la plupart de ceux qui nous gouvernent !
Arrogance ? : certes, feutrée et toujours courtoise, mais que dire d’un ministre qui ne répond pas aux vraies critiques qui lui sont faites. Par exemple, contre l’avis d’un rapport parlementaire consensuel, supprimer le CNESCO, instance indépendante pour le remplacer par un Haut conseil nommé par le ministre. Déclarer qu’on « n’a rien contre les cycles » et publier des repères annuels qui en démolissent la logique. Proclamer qu’il n’y aura pas de nouvelle loi et en proposer une fourre-tout qui continue le détricotage de la loi Peillon, sans le dire vraiment. (suite…)

La petite flamme de la raison ou les brasiers de la démagogie ?

Ce matin, avec d’autres collègues élus de ma commune, nous étions présents pour soutenir l’équipe éducative du gros lycée de notre ville (plus de 3000 élèves), autour de son proviseur (un homme remarquable, capable de garder sa sérénité tout en s’appuyant sur son équipe solidaire) face à l’agressivité d’un petit groupe de 100 à 200 lycéens (ou non-lycéens), prêt à partir à l’assaut de l’établissement et à sans doute détruire et casser, comme cela a été le cas la veille dans un autre lycée proche.  La fermeté du barrage face à l’assaut, il est vrai peu structuré, le sang–froid malgré les feux de pneus et de poubelles, puis l’inévitable intervention policière, avec lacrymogènes (pas très violents), tout cela a permis le rétablissement du calme et l’entrée au lycée de très nombreux élèves. Malheureusement, certains jeunes ont incendié des voitures, tout en jouant au chat et à la souris avec les policiers (rappelons au passage que seule la police nationale peut intervenir , contrairement à ce que pensent des habitants qui reprochent à la police municipale son inaction, quand celle-ci cherche à éviter aussi les agressions sur leurs véhicules notamment), . Des habitants du voisinage quelque peu traumatisés par la violence ambiante et craignant pour leurs enfants (confinés dans leur école pour éviter l’extérieur) (suite…)

Le jaune n’est pas forcément la couleur du soleil

Il n’est évidemment pas question, dans le cadre de ce blog, de se livrer à une analyse du mouvement des Gilets jaunes. Beaucoup le font, certains de façon argumentée et étayée, d’autres à coup d’approximations et de propos de cafés du commerce, citant ici Guilluy comme l’autorité suprême en matière de sociologie ou en s’appuyant sur des sondages qu’on décrie quand ils sont défavorables et qu’on prend pour vérité quand ils vont dans votre sens.

Je voudrais seulement livrer quelques réflexions concernant l’école et l’éducation qui me viennent à propos de ce mouvement et de son écho médiatique (en incluant les réseaux sociaux dans les médias) (suite…)

Réflexions autour d’un 11 novembre particulier

Ce 11 novembre du centenaire si chargé de symboles évoque en moi plusieurs souvenirs :

  • Enfant, j’étais heureux d’échapper aux cérémonies au Monument aux morts qu’à l’école on nous exhortait à suivre ; je craignais qu’on ne remarque mon absence. Tout cela me paraissait vive de sens. Et très tôt, je me régalais à la chanson de Brassens « Celle que je préfère » et voyais la première guerre mondiale comme une histoire du passé, avec anciens combattants radoteurs et massacres inutiles.
  • Plus tard, j’étais plus attiré par la très belle chanson de Zimmerwald (« L’ennemi est dans notre pays » et sentais monter mes larmes quand enfin je pouvais voir ce mythique film longtemps interdit Les sentiers de la gloire. Sur ce dernier point, c’est toujours le cas avec cette fin magnifique qui présente la double face du soldat.
  • Au lycée, l’étude de la Guerre était très abstraite, avec un long développement sur les batailles, mais il est vrai que j’avais un professeur particulièrement médiocre cette année-là. Ce qui ne m’a pas empêché d’avoir 19 au bac, avec une épreuve orale où il s’agissait de recracher des connaissances et j’avais eu, si mes souvenirs sont bons, « l’année 1917 » (sans question problématisante).

(suite…)

Oui, si les vagues réchauffent le climat…

Beaucoup d’écrits, souvent courts (tweets), et de paroles, souvent médiatiques au mauvais sens du terme, autour de l’acte stupide et inadmissible de cet élève du lycée Branly de Créteil. Des annonces de mesures, des rodomontades qu’on a déjà entendues mainte fois (tolérance zéro, il n’y a pas de petite incivilité, il faut renforcer le pouvoir de sanction, multiplier les signalements, assurer les professeurs du soutien de leur hiérarchie, etc ;° On a entendu cela sous Bayrou, sous Darcos, sous Chatel…Un souvenir personnel : en 1979, quelques semaines après mon arrivée au collège Havez de Creil, célèbre dix ans plus tard avec l’affaire des foulards, un matin, j’arrive et on me dit que les collègues se sont mis en grève suite à une gifle donnée par un élève à une enseignante.(relaté dans un dossier des Cahiers pédagogiques sur la « discipline », n°211)
Alors rien de nouveau sous le soleil ? Si, les réseaux sociaux qui amplifient les phénomènes, mais une constante : l’approximation dès qu’il s’agit d’école de la part de commentateurs  et les insultes habituelles envers le « laxisme » et le « pédagogisme » de la part de trolls habituels.Si sans doute, une certaine violence s’amplifiant dans certains quartiers mais qui en l’occurrence est sans rapport avec cet « incident ». Près de chez moi, la même chose ou presque est arrivée au lycée voisin, très bien coté par ailleurs et dessin de Viberg à l'occasion du cahier pédagogique sur les ZEP. venant d’un élève de série S plutôt en réussite. Eh oui, les choses ne sont pas simples , pardon pour ce truisme qui va être le fil directeur des lignes qui suivent. (suite…)

Une autre façon de voir l’évaluation

Heureuse surprise que le rapport parlementaire qui vient d’être publié, dû au comité d’évaluation et de contrôle des politiques publiques, sur « l’organisation de la fonction d’évaluation du système éducatif » ! Il contraste avec le discours dogmatique et simpliste qu’on retrouve souvent dans les déclarations ministérielles récentes et dans les directives diverses qui les accompagnent. Le fait que les deux rapporteurs soient de bord différent (LREM et ex-socialiste proche de Hamon) montre aussi que les clivages peuvent être dépassés en matière éducative, dès lors qu’on est vraiment centré sur la réussite de tous les élèves et sur l’efficacité en long terme du système. Des personnes qui me sont proches ont participé à des tables rondes consultatives et ont apprécié la qualité d’écoute des parlementaires qui ont fait appel à de vrais experts, de façon pluraliste. On ne peut là encore que s’en féliciter. On peut aussi regarder la passionnante vidéo sur le site de l’Assemblée nationale, loin des polémiques de certaines séances plénières.

On peut ne pas être d’accord avec tous les constats et toutes les propositions du rapport. Certains (comme Marc Bablet sur son blog) trouvent sévère l’affirmation d’une absence d’évaluation pertinente des établissements scolaires alors que des efforts ont été faits en la matière, d’autres contestent un rôle d’évaluateur donné aux directeurs d’école, ou trouvent ambiguë la formulation sur l’encouragement donné aux professeurs les plus engagés (qui ne doit pas cependant être lié à des résultats de tests, précisent les rapporteurs !) et regrettent que la dimension collective ne soit pas davantage mise en avant dans cet engagement. (suite…)

Orwell, Weber, Hugo…

Je vais inaugurer en cette saison V de mon blog (bientôt 200 billets) une nouvelle formule en alternance avec des points de vue sur un sujet précis : quelques réflexions qui me viennent au fil de lectures ou auditions médiatiques, toujours en lien plus ou moins direct avec l’éducation. Occasion de signaler des éléments intéressants qu’ils soient déplorables ou stimulants…

La guerre, c’est la paix ! »

On connait les fameux slogans du monde de Big Brother dans 1984, dont celui-ci. Certes, des paradoxes judicieux peuvent prendre la forme de ces formules saugrenues, qui sont en quelque sorte des « contre-tautologies ». Mais c’est aussi une grande facilité de pensée et une astuce de la com, qui nourrit parfois de vains slogans, empêcheurs de penser tout autant que leur plat envers. (suite…)

Si ça vous amuse !

Les propositions faites par de très sérieux linguistes et grammairiens belges de mettre fin à l’obligation d’accorder différemment le participe passé selon qu’il est employé avec «être » ou « avoir » risquent à nouveau de déclencher une polémique (si ce n’est déjà fait). Après la querelle du prédicat, il faut bien se mettre quelque chose sur la dent. On va évoquer la défiguration de notre belle langue française, la beauté du « es » des « fleurs qu’on a cueillies », dénoncer le laxisme qui va mener inéluctablement à une écriture phonétique et accentuer la déjà dangereuse pente de la paresse généralisée et du renoncement à tout effort. On croirait par moments entendre d’ailleurs des discours du bon vieux Maréchal… Et puis ces Belges ne veulent-ils pas ainsi se venger de leur défaite en coupe du monde en s’en prenant à un quasi symbole national, eux qui, en Wallonie du moins, prétendent toucher à une langue dont ils ne sont que des dépositaires, avec leurs bizarreries (pourtant bien rationnelles parfois tel le « septante » et le « nonante »….)

Je sais, j’ai déjà utilisé ce dessin de Charb, mais je ne résiste pas à le mettre à nouveau (paru dans les Cahiers pédagogiques)

Les toujours-déjà nostalgiques d’un passé rêvé qui constamment regrettent le piétinement de la belle langue sont fatigants. Savourons la délicieuse réplique de Victor Hugo après la déclaration de Victor Cousin : « la décadence de la langue française a commencé en 1789 » : « à quelle heure s’il vous plait ? ». Ces tristes personnes qui « contre les mœurs du temps se mettent en peine » (suite…)