Enseigner au XXI siècle

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La démocratie et l’Education nationale

Différentes affaires où des enseignants sont rappelés à l’ordre ou sanctionnés suite à des critiques des décisions ministérielles, le vote de la loi « pour la confiance » élaboré par un ministre qui avait pourtant déclaré qu’il n’y aurait pas de nouvelle « grande loi » sur l’école,  des annonces très médiatisées sur la réduction d’effectifs et des petits déjeuners gratuits en REP,  tout cela m’incite à écrire ce billet. Il se trouve que parallèlement, j’ai lu un ouvrage très stimulant de Pierre-Henri Tavoillot Comment gouverner un peuple-roi ? traité nouveau d’art politique (Odile Jacob) qui traite notamment des fondements d’un régime démocratique. Un livre clair, mais tout en nuances et à l’écriture fluide et agréable, qui fait réfléchir, même si on n’est pas d’accord sur tout, mais qui me semble bien supérieur à tous ces ouvrages récents, dont certains visiblement bâclés sur la crise actuelle de notre démocratie. Cela me fournit une grille de lecture en matière de politique éducative que je voudrais partager ici.

Pour Tavoillot, la démocratie digne de ce nom, c’est-à-dire « libérale » (elle s’oppose à ses diverses négations : l’anarchisme de la remise en cause permanente sous couvert de démocratie directe -illusoire-, la fausse monnaie de l’illibéralisme et la pseudo-démocratie théocratique) repose sur quatre piliers :

  • L’élection équitable
  • La délibération suffisante
  • La décision ferme
  • La reddition régulière de comptes

Qu’en est-il du fonctionnement actuel de l’Education nationale ? (suite…)

Des choix syntaxiques très idéologiques ?

Est-il indifférent d’évoquer « les » syndicats, « les » enseignants ou « les » Gilets jaunes au lieu de « des » syndicats, « des » enseignants, « des » Gilets Jaunes ? On sait bien que non, et voilà une belle occasion d’enseigner à la fois les subtilités de la grammaire de manière vivante et concrète et de faire de l’éducation aux médias et à l’information.  Le caractère défini ou indéfini du déterminant a toute son importance. A propos des Gilets Jaunes, il est cocasse de voir certains de leurs défenseurs inconditionnels préférer l’indéfini lorsqu’il s’agit de violences intolérables et le défini lorsqu’on a trouvé que sur les ronds-points, il y avait une grande harmonie et une volonté d’associer les préoccupations écologiques et sociales. A l’inverse, les détracteurs peuvent avoir la tentation de faire l’inverse.

Je me souviens d’un texte de Brecht (mais je ne retrouve pas la référence exacte) décortiqué dans un séminaire de Roland Barthes, où il démontait le discours de Hitler, à propos notamment de la référence à « les » Allemands, ou « le peuple allemand ». Un seul être vous manque et tout est dépeuplé pourrait-on dire : un seul élément peut démentir une loi absolue, un seul comportement différent des autres interdit alors l’emploi du « les » qui veut dire « tous les ».

Reste que des outils de la langue existent dans la série des déterminants indéfinis (ou locutions jouant ce rôle) pour apporter des précisions : « la plupart », «la majorité de », « beaucoup de », « quelques », « quelques rares », « certains », etc.  A manier avec précaution.
A vrai dire, le « les » englobant renvoie aussi à une conception qui fait fi des nuances d’appréciation. Le peuple est unanime, n’est-ce-pas ? Qu’on me permette de préférer la belle formule de Pierre Rosanvallon pour qui « le peuple », c’est un ensemble de minorités. (suite…)

Pourquoi il faut lire Steve Pinker

Un titre provocateur, dans une période où le sommeil de la raison semble réveiller les monstres : « le triomphe des Lumières », un livre épais (plus de six cent pages, mais un prix modique : moins de 25 euros) bourré de chiffres, de schémas et de données, telle est la somme produite par ce chercheur americano- canadien, professeur de psychologie à Harvard, dont l’objectif est de nous montrer que non, tout ne va pas vers le pire, bien au contraire, que le déclinisme est une absurdité, qu’on a des raisons d’être (mais « raisonnablement » justement) optimiste.

Avec de grandes qualités argumentatives et en s’appuyant sur des données nombreuses mais multi sources, de façon très accessible, Pinker met en avant tous les progrès qui ont été accomplis par l’humanité et réhabilite donc les Lumières et le libéralisme dans son sens outre-Atlantique, exalte la connaissance, les sciences, la culture, l’ouverture d’esprit, contre les renfermements identitaires et les populismes. (suite…)

Si loin du réel

Lorsqu’il est question d’école, il y a souvent un tel décalage entre la réalité vécue sur le terrain et les déclarations à l’emporte-pièces ou les décisions qui peuvent être prises par l’institution qu’on doit contenir sa colère tout en se posant la question de la bonne foi ou de la mauvaise foi de ceux qui proposent ou décident.

Ainsi, dans le débat sur l’école dite de la confiance au Parlement, on a atteint les rivages du surréalisme (dans le sens appauvri du teme, sans la poésie et sans le charme de ce mouvement littéraire, bien sûr !) avec les amendements sur le drapeau et sur la carte de France. à afficher dans toutes les salles de classe. Il y a d’abord le fait qu’en période d’économie et de bonne gestion demandée de l’argent public, les dépenses engendrées par le vote de ces amendements sont insupportables. Sauf que sans doute cela finira-t-il par une vague affiche, plus ou moins mise dans les salles de classe, selon le zèle des responsables chargés d’appliquer cette loi dérisoire. Comment peut-on d’ailleurs prôner en même temps l’autonomie des établissements ?   On est cependant toujours un peu le centriste de plus extrémiste : Ciotti n’a pas proposé le drapeau européen, on l’a rajouté, le gouvernement était défavorable à la carte de France, mais les députés ont passé outre (les rares présents dans l’hémicycle à ce moment -là). Et grâce à quelques élus de la « gauche macroniste » et semble-t-il à l’intervention de l’Elysée, on a échappé à l’interdiction du voile pour les mères accompagnatrices, ce qui là aurait été beaucoup plus important et aurait eu dans des villes comme la mienne (zones défavorisées) des conséquences catastrophiques (suite…)

Liberté pédagogique, une notion douteuse

Dessin de Pol Le Gall pour les Cahiers pédagogiques

Beaucoup d’enseignants, de convictions très différentes, revendiquent hautement la « liberté pédagogique ». Evidemment, elle est surtout mise en avant lorsque les directives officielles, venues d’en haut, ne plaisent pas. Hier, on proclamait son opposition à la réforme du collège, on ne mettrait pas en œuvre les EPI, l’accompagnement personnalisé, on n’appliquerait pas les programmes de cycle, on se fichait du socle commun et pour mener la juste lutte contre au choix le triomphe du libéralisme, la destruction de la culture ou le totalitarisme des fous furieux qui nous gouvernent, on validerait les compétences de tous les élèves quel que soit leur niveau, on tricherait sur les relevés de services ou le cahier de textes, on proclamerait sa glorieuse « désobéissance » . Avant-hier, les autoproclamés (suite…)

Haine des médias, haine de la démocratie?

Dans le domaine que je connais le mieux, l’éducation, j’aurais beaucoup de reproches à faire aux médias classiques. En tout premier lieu à ceux qui s’y connaissent fort peu et qui éditorialisent à tours de clavier, énonçant des opinions d’un simplisme parfois consternant. Un jour, un journaliste spécialisé approuvait largement mes propos quand je qualifiais les éditorialistes « le malheur du journalisme » dans le domaine de l’école (et sans doute pas seulement). Quant aux personnes plus spécialisées, en dehors de quelques figures qui se comptent sur les doigts des deux mains si on est généreux, on est frappé parfois par leur méconnaissance de l’histoire de l’école, mais aussi parfois de son présent. Je me souviens d’un débat sur une radio auquel j’avais participé et où un journaliste du Figaro découvrait que tous les élèves de France (ou peu s’en faut) passaient le Brevet des collèges. Concernant les appréciations respectives sur la politique de Najat Vallaud-Belkacem et de Blanquer, que d’approximations et que de contre-vérités, de bonne foi ou mal intentionnées, cela dépend.  La caricature faite des EPI par un pourtant brillant animateur du matin à France Culture, l’adhésion à des idées simplistes concernant les langues anciennes ou les classes bilangues d’un côté, (suite…)

Le petit jeu des références historiques

Qui ne joue pas à un moment ou un autre au jeu des comparaisons entre l’actualité et des événements historiques ? C’est à la fois légitime et dangereux. Légitime, parce que le passé éclaire le présent et nous aide à situer des événements dans le temps long, parce que les acteurs du présent ont souvent besoin de symboles et de références, c’est pourquoi d’ailleurs on aime tant les commémorations. Dangereux car la tentation des analogies rapides et parfois douteuses nous guette constamment. Aussi est-il toujours important d’examiner les faits avec rigueur, de rester lucides sur le passé embelli ou au contraire obscurci par ces comparaisons qui peuvent aussi être rétrospectives (Napoléon, déjà un petit Hitler, Spartacus un quasi combattant des droits de l’homme…) Juger l’événement ou le personnage du passé dans sa complexité, sans que celle-ci soit trop envahissante. La signature de l’édit de Nantes, malgré ses limites, est une page glorieuse de notre Histoire, le combat pour la tolérance de Voltaire n’est pas entaché par les faiblesses d’un écrivain s’alarmant d’une instruction excessive qui pourrait être donnée au peuple, Churchill est une grande figure, qu’on peut admirer même si sa part d’ombre est grande (son colonialisme par exemple). Et même les horreurs commises par les soldats soviétiques en Allemagne en 1945 n’empêchent pas de saluer avec émotion tout ce qu’on doit à l’Armée Rouge en ces années terribles. (suite…)

Etonnante complaisance

Lex comportements arrogants du président de la République, la façon de gérer l’Etat en passant par-dessus les « corps intermédiaires » (une notion un peu vague, qui mériterait d’être précisée), la vision technocratique de la « réforme », le manque d’écoute, tout cela est fustigé à juste titre à l’heure actuelle.  Que la critique soit parfois excessive et qu’on soit passé, selon la formule, un peu vite de « lécher » à « lyncher », qu’on peine à énoncer des alternatives, dont le fameux RIC n’est certainement pas la meilleure ; avec sa logique binaire et ses risques populistes, c’est une autre histoire que je n’aborderai pas ici.
Non, ce qui m’étonne, c’est que le ministère de l’éducation nationale semble échapper aux critiques médiatiques. La gestion Blanquer parait exemplaire aux yeux de nombreux commentateurs et peu se risquent à énoncer des critiques. Et pourtant, que de faits vont dans le même sens que ce qui est reproché à la plupart de ceux qui nous gouvernent !
Arrogance ? : certes, feutrée et toujours courtoise, mais que dire d’un ministre qui ne répond pas aux vraies critiques qui lui sont faites. Par exemple, contre l’avis d’un rapport parlementaire consensuel, supprimer le CNESCO, instance indépendante pour le remplacer par un Haut conseil nommé par le ministre. Déclarer qu’on « n’a rien contre les cycles » et publier des repères annuels qui en démolissent la logique. Proclamer qu’il n’y aura pas de nouvelle loi et en proposer une fourre-tout qui continue le détricotage de la loi Peillon, sans le dire vraiment. (suite…)

La petite flamme de la raison ou les brasiers de la démagogie ?

Ce matin, avec d’autres collègues élus de ma commune, nous étions présents pour soutenir l’équipe éducative du gros lycée de notre ville (plus de 3000 élèves), autour de son proviseur (un homme remarquable, capable de garder sa sérénité tout en s’appuyant sur son équipe solidaire) face à l’agressivité d’un petit groupe de 100 à 200 lycéens (ou non-lycéens), prêt à partir à l’assaut de l’établissement et à sans doute détruire et casser, comme cela a été le cas la veille dans un autre lycée proche.  La fermeté du barrage face à l’assaut, il est vrai peu structuré, le sang–froid malgré les feux de pneus et de poubelles, puis l’inévitable intervention policière, avec lacrymogènes (pas très violents), tout cela a permis le rétablissement du calme et l’entrée au lycée de très nombreux élèves. Malheureusement, certains jeunes ont incendié des voitures, tout en jouant au chat et à la souris avec les policiers (rappelons au passage que seule la police nationale peut intervenir , contrairement à ce que pensent des habitants qui reprochent à la police municipale son inaction, quand celle-ci cherche à éviter aussi les agressions sur leurs véhicules notamment), . Des habitants du voisinage quelque peu traumatisés par la violence ambiante et craignant pour leurs enfants (confinés dans leur école pour éviter l’extérieur) (suite…)