Enseigner au XXI siècle

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Mais que veulent-ils au juste ?

En ce moment de réouverture partielle et difficile des établissements et d’interrogations sur le devenir immédiat et à moyen terme de l’Ecole, les indignations, proclamations enflammées et dénonciations furieuses se multiplient, souvent sans nuances. Le problème est que souvent, on ne voit pas très bien où ceux qui en sont les porteurs, tout particulièrement sur les réseaux sociaux, veulent vraiment en venir, car ils paraissent vouloir tout et son contraire.

Ainsi, on proteste contre le protocole sanitaire très strict et ridiculement volumineux qu’on impose aux écoles. Mais qu’est-ce qu’on propose en alternative ? Un protocole plus souple, plus réaliste, celui d’ailleurs qu’un certain nombre d’enseignants mettraient en œuvre de fait, car il y a loin du travail réel au travail prescrit -voir cet article sur le site des Cahiers pédagogiques ? Ou la preuve qu’il ne fallait pas reprendre l’école, le protocole devenant dès lors un merveilleux alibi pour justifier cette exigence ? D’où la scandaleuse utilisation d’une photo décontextualisée qui présente une cour de récréation comme un univers carcéral effrayant (alors même que les témoignages d’enfants ne vont pas du tout dans ce sens, d’ailleurs un des parents dont l’enfant est en photo proteste contre cette manipulation d’une image. Notons que les mêmes qui réclament à juste titre qu’on éduque les élèves à l’image, à la vérification des sources, se lâchent complètement quand ça les arrange, méprisant les efforts des municipalités et des écoles pour concilier sécurité sanitaire et accueil vivable. (suite…)

Fakes, trilemme et loi des grands nombres

Chacun sait combien se répand le virus des fausses informations en ces temps incertains. La liste serait longue. Il faudrait d’ailleurs distinguer les mensonges pur et simple des déformations d’une information relativement avéré et du passage abusif du conditionnel à l’indicatif (à tous les temps)

Mensonge, honteux, c’est celui par exemple qui a circulé récemment concernant le soi-disant décès d’une enseignante ayant eu en charge des enfants de soignants en Alsace. Le plus consternant est que le message ait été relayé y compris par des gens par ailleurs raisonnables, mais pas au point de vérifier si c’était ou non étayé par des recoupements de sources. De plus, on constate le cynisme de ceux qui sont prêts à tout pour justifier leur indignation à ce que les écoles rouvrent (même sous certaines conditions, bien évidemment nécessaires) ou leur haine des gouvernants et qui semblent se réjouir de ces malheurs supposés qui confortent leur opinion. (suite…)

Puisqu’on a plus de temps pour lire…

Nulle envie d’évoquer directement toutes les polémiques autour du confinement, lassé des donneurs de leçons, de ceux qui s’érigent en experts en viriologie, de ceux qui n’ont jamais eu de responsabilités de décideurs et qui sont très forts pour écrire l’Histoire au futur antérieur (amis uchroniciens, bonjour !). Nulle envie de dénoncer les complotismes en tous genres, les ignareries intellectuelles de ceux qui ne savent pas lire les chiffres (mais surtout prétendent savoir) par exemple en matière de courbes ou de manières d’évaluer des remèdes, plusieurs excellents sites ou médias le font très bien, de hoaxbuster à Check news ou les Décodeurs, sans oublier l’excellente chronique quotidienne de ce cher Nicolas Martin sur France Culture.  On peut aussi écouter au passage la belle chanson de Jacques Brel « c’est trop facile ! »

Je préfère ici, au cas où cela pourrait être utile et puisqu’on peut quand même commander des livres (en évitant Amazon !) indiquer quelques « conseils de lecture », même si je n’aime pas trop le mot « conseils », disons une invitation à lire trois ouvrages qui m’ont intéressé très récemment, et qui ont peut-être quelque chose à nous dire sur la situation actuelle, même de façon très indirecte

Rouge vif ou l’idéal communiste chinois (suite…)

Le monde enseignant et l’épidémie

Il n’est guère original de dire que la situation de fermeture des écoles pose de gros problèmes à tout le monde.  Elle interroge aussi sur le sens et les missions du métier.

En négatif, il y a par exemple l’indécent communiqué de Sud Education qui « « refuse catégoriquement que le télétravail puisse être imposé à la va-vite et en dehors de tout cadre réglementaire (…). Le virus ne saurait être le cheval de Troie de l’enseignement à distance. » Elle rappelle « que le télétravail n’est aucunement obligatoire ».

Bien sûr que le télétravail n’est pas mentionné explicitement dans ce mythique contrat qu’auraient les enseignants avec l’Etat, mais celui-ci existe déjà largement et se développe. On n’en est plus à la surprise d’élèves à qui il y a quelques années j’envoyais, étant malade, un travail à effectuer…par fax (eh oui, moyen moderne à l’époque !) ou à ces profs refusant de communiquer par téléphone avec les familles.  Est-on vraiment dans un métier de cadre ? (suite…)

Séparatisme ?

Les lecteurs de ce blog savent combien j’ai de l’aversion pour la pensée binaire et pour les extrêmes. Cela peut conduire à des postures somme toute confortables, mais aussi valoir des critiques de bords opposés. En fait, il ne s’agit nullement d’adopter un je ne sais quel « juste milieu » ou de se considérer comme étant d’« extrême-centre », mais plutôt d’inviter à la complexité, celle-ci cependant ne devant pas être un alibi pour ne pas trancher lorsque sont en jeu des  « valeurs », lorsqu’en fin de compte, la logique binaire reprend ses droits.  Il ne s’agit pas par exemple de ménager son rejet du fascisme, du terrorisme ou du stalinisme au nom par exemple du contexte et encore moins de la complexité (qui doit être utilisé pour les analyser pas pour en amoindrir la condamnation).

Je voudrais donc ici, dans le prolongement de billets précédents, évoquer la question de ce que le président de la République a appelé récemment « le séparatisme islamiste ». (suite…)

Réflexions autour de « l’affaire Matzneff »

Je n’ai pas lu une ligne de Matzneff, je crois (sauf peut-être des articles), ce genre d’écrivains m’attirant peu. En revanche, dans les années 70, j’avais un peu lu Tony Duvert ou René Schérer, même si ce n’était pas spécialement ma tasse de thé. J’avais aussi des échos de comportements pour le moins indignes de grands intellectuels qui étaient des secrets de Polichinelle dans certains milieux sans qu’on s’en offusque trop et sans d’ailleurs que ce soit étayé par des preuves ou des « aveux ». Après tout, Gide, L’immoraliste, les jeunes maghrébins déjà… Les propos rapportés récemment de Françoise Dolto durant ces années-là sont également bien choquants, même s’il ne faut pas se précipiter sur des informations hâtives, comme l’exprime de façon à demi-convaincante un billet de blog sur Médiapart.

Ce qui s’est déclenché autour du livre de Vanessa Springora me suggère au moins trois réflexions : l’une sur les relations entre Droits et Enfants, l’autre sur les relations homme/œuvre et enfin sur la « pensée 68 » comme bouc-émissaire.

Droits et enfants (suite…)

Les Misérables ou vive la complexité !

Nous sommes un peu gâtés en ce moment au cinéma avec quelques très bons films. J’ai déjà parlé ici de « J’accuse », on pourrait citer le magnifique « Traitre » de Bellochio et d’autres encore. Mais l’œuvre de Ladj Ly dépasse l’appréciation esthétique, puisque le film a engendré un « bruit » médiatique fort, pour le meilleur (le plus souvent) comme pour le pire (les révélations de la part d’organes de presse mal intentionnées sur le réalisateur, avec des déformations de la réalité, semble-t-il, sur lesquelles la justice devrait trancher puisqu’il y a eu plainte en diffamation). (suite…)

J’ai des points forts, moi ? (à propos de PISA 2019)

Depuis quelques jours, en dehors des discussions autour des grèves et de l’écho dérisoire qu’a la COP 25 qui devrait pourtant être au centre de nos préoccupations, on lit pas mal de commentaires autour des résultats PISA. Je ne reviendrai pas ici sur le score général et le classement de la France ni sur la confirmation du côté inégalitaire de notre école (voir par exemple l’analyse fort pertinente de Philippe Watrelot). Non, je voudrais ici mettre l’accent sur quelques aspects finalement assez peu relevés, alors même qu’ils devraient faire réfléchir les enseignants et inciter à l’action.

Ainsi, » les élèves en France sont parmi ceux qui indiquent co-opérer le moins tout en étant aussi ceux qui se sentent aussi le moins en compétition avec les autres élèves de leur établissement scolaire en 2018. En France, seuls 45 % des élèves ont déclaré que les élèves coopèrent entre eux dans leur établissement (moyenne OCDE : 62 % » (voir ici)

De nombreux rapports soulignent l’efficacité de la coopération, du travail collectif. Or, elle reste peu pratiquée dans notre pays où la verticalité des relations enseignant-enseigné fait souvent obstacle à l’horizontalité du travail entre élèves. On peut certes se demander si tous les élèves des territoires de l’OCDE comprennent la même chose sur ce mot et on peut s’étonner du second résultat concernant la compétition. Mais cela ne signifie-t-il pas au fond que les élèves français, ne se sentant pas en « compétition » sont prêts à coopérer avec d’autres ? Souvenir personnel d’un entrainement collectif convivial et efficace en classe prépa littéraire contrairement aux idées reçues sur le climat de compétition forcément induit par les concours. D’ailleurs, comme le soulignent plusieurs chercheurs dont Sylvain Connac, la coopération peut être compatible tout autant avec une idéologie libérale, dès lors qu’on a compris que l’individualisme forcené n’était efficace souvent qu’à court terme. (suite…)