Enseigner au XXI siècle

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La complexité et ses limites ( à propos du centenaire de 14-18)

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Un album de bande dessinée « uchronique »: les Français ont perdu la bataille de la Marne

Il va s’écrire des tonnes de papiers et d’écrans sur la commémoration de la Grande Guerre, et cela s’ajoute à des tonnes de papiers et d’écrans existants. Beaucoup de choses passionnantes, et à commencer par le dernier prix Goncourt que j’ai découvert il y a trois mois et qui m’a emballé.  Beaucoup de commercial, bien sûr, et beaucoup de raccourcis.  Avec les grandes questions sans réponses : la guerre aurait-elle pu être évité ? qui est responsable ? qu’aurait fait Jaurès s’il n’avait pas été assassiné ?  et si les Allemands n’avaient pas commis des erreurs durant la bataille de la Marne ? Autant de débats, flirtant avec ce genre littéraire que j’aime bien, plus par ses promesses que par ses réalisations, l’Uchronie.

Mais comment en parler à l’école, du primaire au lycée ? Comment insérer de la complexité tout en n’allant pas trop loin dans la subtilité, en tenant compte de l’âge des élèves ? Voilà un beau sujet d’études qui devrait avoir sa place dans les ESPE pour les enseignants d’Histoire notamment , mais pas qu’eux.

Je coordonne, avec mon ami Laurent Fillion, un dossier des Cahiers pédagogiques consacré au sujet, autour de la question : comment enseigner la première guerre mondiale, à l’heure du centenaire ?  Comment faire la part des choses entre les thèses différentes qui s’affrontent ou au moins se confrontent ? Sur l’adhésion ou non de la population ? Sur les violences (plus fortes du côté allemand ?)  Comment conjuguer l’analyse froide et la nécessaire compassion pour tous ceux qui souffraient ? Comment juger l’importance des fraternisations et des mutineries, dont on nous dit, contrairement à nos idéaux peut-être, qu’elles furent très rares ?

Je repense à ma vision de l’admirable film de Kubrick Les sentiers de la gloire. les-sentiers-de-la-gloireL’odeur de souffre quand il est sorti sur les écrans, après une longue période d’interdiction. L’indignation devant l’attitude des officiers et généraux cyniques et impitoyables, la scène de la parodie de justice où Dax ne parvient pas à sauver les pauvres soldats fusillés pour l’exemple. Mais voilà, d’une part, les historiens critiquent certains aspects du film qui  par exemple noircissent le fonctionnement de la justice militaire. Mais surtout, ce qui fait la beauté du film, c’est aussi et on le remarquait moins à la sortie,  les moments de compassion et de fraternité entre soldats (il faut voir et revoir la fin si poignante, j’ai les larmes aux yeux à chaque fois à entendre la chanson Der treue Husar devant les soldats qui vont repartir au combat et qui redeviennent des hommes, après les moqueries brutales et indignes.)

Donc, il faut pouvoir introduire en classe d’Histoire, mais aussi en interdisciplinarité, un peu de complexité par rapport aux jugements péremptoires. Jean-Noel Jeanneney , dans un ouvrage récent, nous livre quelques aperçus des pièges à éviter dans la commémoration.  On est loin de mes cours d’Histoire simplistes où on étudiait en détail les batailles surtout et où on montrait la marche fatale vers la Guerre, dans une vision téléologique et dogmtique. On est loin aussi bien évidemment de l’Histoire rétro patriotarde à la Casali! Et en même temps, on ne peut pas aller trop loin dans les débats historiographiques, ça prend du temps, pour les comprendre, il faut un certain nombre d’acquis, des repères chronologiques, etc. On est bien obligé de simplifier.

Mais on n’est pas dans le tout ou rien. Simplement, faisons en sorte qu’à partir de la troisième, les élèves puissent comprendre qu’il n’y a pas une vérité simple pour un pareil événement historique, la preuve c’est qu’il y a des tonnes de livres qui paraissent, qu’on ne sait pas tout, qu’on découvre chaque jour des aspects nouveaux (en lisant le roman de Pierre Lemaitre par exemple : la question de la démobilisation des soldats et celle du « mais que va-t-on faire des cadavres ensevelis ? »), sans oublier l’émotion qui doit persister. Quand j’étais petit, je détestais le caractère convenu de la cérémonie du monument aux morts où on était quasiment obligé d’aller (mais que je séchais), parce que ça n’avait aucun sens, qu’on ne décodait pas la tragédie qui se cachait derrière ces noms, la souffrance des parents privés de leurs deux ou trois garçons, dans un petit village, etc.

Je crois qu’aujourd’hui, on enseigne bien mieux l’Histoire qu’avant, mais qu’il reste beaucoup à faire pour qu’une vraie pédagogie de l’apprentissage rende cet enseignement pleinement efficace et vivant. Pour cela je renvoie à mon billet précédent.

Un professeur est-il un « transmetteur de connaissances » ? Oui, si…

cahier apprendre  à chercher

le dossier que je viens de co-coordonner: apprendre à chercher, essentiel!

Je suis souvent surpris qu’on oppose deux camps : ceux qui seraient pour la transmission des connaissances et ceux qui seraient des tenants de (au choix) la pédagogie, la construction des savoirs, l’épanouissement de l’enfant à l’école. Faussement surpris car je sais bien qu’il s’agit d’une opposition polémique qui veut réduire le champ des débats sur l’école à une opposition binaire qui en réalité est biaisée.
En fait, je me perçois comme tout à fait attaché à une transmission des connaissances, mais celle-ci ne peut se faire sans pédagogie, sans reconstruction des savoirs et n’est en rien contradictoire avec un épanouissement de la personne apprenante.

Transmettre ne peut être un acte unilatéral. Enseigner, c’est bien s’assurer que la transmission s’opère, ce qui veut dire que l’élève s’approprie des connaissances avec ses représentations propres, son histoire, son identité sociale et culturelle laquelle peut se transformer au contact des savoirs mais lentement et parfois de façon tortueuse et surprenante. Ceux qui défendent « l’instruction » au fond pensent que la tâche de l’enseignant se termine quand celui-ci a « bien enseigné » alors qu’elle ne fait que commencer, ou plutôt qu’elle n’a de sens que si les savoirs sont assimilés, c’est-à-dire mis en œuvre, mis en pratique. La pédagogie active, qui implique les élèves, qui utilise des dispositifs dont le cours magistral peut être une composante d’ailleurs (et l’est à un moment donné), est la seule manière de rendre effective la « transmission ». J’avais écrit il y a quelque temps un ouvrage baptisé volontairement Transmettre vraiment une culture à tous les élèves. Même si le mot « vraiment » ne dit pas grand-chose sur ce qui doit être pratiqué, il indique en tout cas que la volonté de transmettre ne suffit pas. Pour moi, par exemple, prendre au sérieux la transmission culturelle signifie utiliser toutes les ressources de la pédagogie, toutes les astuces du « professeur passeur culturel » pour jeter des ponts entre les cultures familières aux élèves et la culture dite classique. Oui, les pots de yaourt La laitière peuvent être utilisés pour introduire à Vermeer, oui, comme le chantait Ferrat « je twisterai les mots/ s’il fallait les twister »…

Je pense que la formule « construction des savoirs » employée par ceux qu’on appelle de façon parfois confuse « constructivistes » (un mot polysémique employé dans d’autres contextes), n’est pas bonne sur le plan de la communication. Le mot fait penser que l’élève va reconstruire de lui-même tout un savoir alors qu’il vaudrait mieux parler d’une appropriation qui passe par moments par une fiction de reconstruction (se mettre dans la posture d’un écrivain pour écrire, expérimenter en sciences à la manière d’un chercheur, etc.)

Mais le problème est aussi de savoir ce qui se transmet. Les connaissances ne sont pas des objets, qu’on « possède » et j’insisterai encore sur la nécessité de surtout transmettre des « liens ». Quand un élève sait relier des connaissances entre elles, là commence le savoir. Sinon, l’école est un vaste « Questions pour un champion », et c’est ainsi que trop d’usagers se l’imaginent en fin de compte. Prendre au sérieux les savoirs (mot sans doute préférable à « connaissances ») est bien plus exigeant que ce que font croire les adversaires de la pédagogie active, ou alors que ceux-ci admettent qu’ils sont finalement élitistes. Car, ou bien les élèves ont été préparés, par leur milieu culturel, à recevoir passivement un savoir et celui-ci est réservé à un petit nombre, la pédagogie n’étant alors plus aussi indispensable (encore que…), ou bien les élèves ne le sont pas et au mieux ( ?) ils retiendront par cœur des savoirs vite oubliés, dont ils ne feront rien pour la plupart.

L’école démocratique, de la réussite, a besoin de la pédagogie et les enseignants dans leur formation ont besoin de s’approprier des techniques, des manières de faire qui rendent la transmission possible. Finalement, je revendique pleinement d’être un vrai défenseur des savoirs et de la culture, bien plus que ceux qui s’en gargarisent ou préfèrent s’envoler au milieu d’effusions lyriques, car concrètement, je prends en compte les élèves tels qu’ils sont et tels que l’acte d’enseigner-faire apprendre les change. J’essaie du moins…

Adèle : ambition instit !

 

Je viens de voir le film La vie d’Adèle et je voudrais en parler ici évidemment non d’un point de vue cinématographique (la Palme d’or, pourquoi ? Kechiche un génie ou pas ? chef d’œuvre ou film ennuyeux ?…) encore moins d’un point de vue people (la polémique Léa Seydoux/réalisateur), mais parce que voilà encore un film français où il est question d’école (pas autant que la précédente Palme française Entre les murs, bien entendu), ce qu’on ne souligne peut-être pas assez. Et un film où me semble valorisée une orientation vers le métier d’enseignant, métier qui y apparait dans toute sa noblesse .
Auparavant, Adèle est au lycée en première . Voilà une œuvre de fiction où on ne nous montre pas des élèves ignorants, qui seraient en série L par défaut, où les élèves d’un lycée lillois suivent à peu près le discours professoral (un peu magistral, mais intéressant et faisant des ponts avec la vraie vie), où une jeune fille d’un milieu visiblement modeste où on mange surtout des pâtes  et où on ne néglige pas le gras du jambon peut trouver La vie de Marianne de Marivaux « trop bien » et réussir presque à faire lire ce gros livre à un élève (de section scientifique) plus ou moins amoureux, lui qui ne lit jamais.

Adèle parle de son orientation, de ses projets à son « amante » Emma et à la famille de celle-ci. Elle veut passer une licence de sciences de l’éducation et devenir professeure des écoles après l’IUFM. Gêne visible de la famille plutôt artiste devant la médiocrité de ce choix. Là encore pour une fois qu’au cinéma, on valorise (car on est du côté d’Adèle) de tels choix, c’est à saluer..

Et ensuite, après une ellipse assez étonnante (on suppose qu’on est sept ou huit ans plus tard), voilà Adèle devant des enfants de maternelle, qui adore son métier, qui le fait toujours avec conscience et passion, malgré ses peines personnelles qui sont intenses., qui côtoie un collectif de « collègues » dont un homme (qui aura un certain rôle dans la fiction) Adèle qui aime, dit-elle à la fin, s’occuper de ceux qui réussissent le moins bien, les plus fragiles (elle enseigne alors en cours élémentaire, je crois), y compris pendant des vacances scolaires. Adèle qui a du mal à faire comprendre à Emma que cela puisse être sa passion, que cela puisse être son horizon de vie, plutôt que de chercher à écrire je ne sais quelle autofiction ou journal intime comme lui suggère son ex-compagne.  

Tant de films ou autres œuvres fictionnelles présentent une image dégradée de l’enseignement ou très pauvre des rapports enseignants-élèves ! Au mieux lorsqu’ils évoquent un enseignant (plus souvent une d’ailleurs), ou bien c’est une malheureuse victime, ou bien sa vie professionnelle est un vague décor, un arrière-fond, loin de l’essentiel de sa « vraie vie ». Alors qu’ici la grandeur du métier d’enseignant, auprès des plus petits, est mise en avant avec beaucoup de justesse et de finesse. La passion qui anime l’héroïne pour ce métier n’est nullement un aspect secondaire, mais un trait marquant de son identité en construction.

Tout cela pour dire qu’au fond, la vie d’Adèle est un bon film de promotion pour s’engager dans la voie du professorat des écoles.

Les pièges qui nous guettent

 

J’ouvre ce blog pour participer au débat d’idées, pour apporter quelques éléments de réflexion sur l’école, la formation, l’éducation aujourd’hui et demain, tout cela fondé sur mon expérience d’enseignant de terrain, resté par choix en zone très défavorisée, de formateur d’enseignants depuis de longues années et de membre actif de la revue Les Cahiers pédagogiques, dont j’ai été rédacteur en chef. (suite…)