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La note de Terra nova sur l’école commune

J’ai participé à un travail collectif du think tank Terra Nova, depuis plusieurs mois, qui a abouti à une note présentée à la presse jeudi 6 mars. On peut lire diverses réactions et un renvoi à la note dans la revue de presse des Cahiers pédagogiques.
Je ne vais pas ici développer tout ce que nous proposons dans cette note, que je vous invite à lire sans forcément passer par le filtre de commentaires de presse plus ou moins rigoureux ou tendancieux. Je mettrai seulement ici l’accent sur cinq remarques.

  • Une note d’un groupe de réflexion a un statut bien particulier : il s’agit de lancer des idées pour que les politiques les reprennent, ou plus modestement puissent s’en inspirer. Ce n’est pas un programme. Même si ces idées sont étayées et en l’occurrence j’apprécie l’apport d’un autre groupe de Terra Nova qui a travaillé sur le coût de l’échec scolaire, toujours compliqué à évaluer, mais qui est de toutes façons considérable
  •  Les auteurs de la note sont bel et bien des acteurs engagés. Certes, on entend en ce moment les habituelles critiques sur le soi-disant éloignement du terrain de ceux qui réfléchissent sur l’école. A l’heure où un célèbre essayiste médiatique livre ses sentences sur l’école (à la Une du Point par exemple) étayées par trois ou quatre lettres reçues d’enseignants (les mêmes sont citées depuis dix ans, ou peu s’en faut), j’avoue qu’on pourrait accorder plus de crédibilité à des personnes fortement engagées avec des équipes : chefs d’établissement, directeur d’école, syndicalistes au contact avec les adhérents qui sont enseignants, et moi-même qui, certes, n’ai plus d’élèves depuis quelques mois mais ai enseigné auprès de publics difficiles plus de trente ans….
  • escalier copie Certains des points soulevés dans la note sont en débat et doivent être abordés avec nuances. D’où l’importance de ne pas isoler telle ou telle phrase. L’école commune, à laquelle nous aspirons, n’est sûrement pas le primaire étendu au secondaire. On est plutôt dans l’idée d’apports réciproques. La discipline dans le second degré n’est un carcan que si on l’envisage comme cloisonnée, et il ne s’agit pas de jouer le transversal contre le disciplinaire. La fusion en un seul corps des enseignants de l’école commune pose bien évidemment des questions considérables, dans tous les cas, il faut tenir compte du réel (ce qui fait qu’il est impensable de toucher à l’agrégation pour l’instant). Comme j’aime bien les oxymores, je dirais que la note est « modérément iconoclaste » et s’inscrit dans les « utopies raisonnables » dont je parlais dans mon précédent billet.
  •  Un des points qui a été noté par la presse, ce sont les critiques adressées à la FSU et particulièrement au SNES. Il aurait été plus simple évidemment de taire la question du rôle de ce syndicat dans la conservation d’un système désormais inadéquat. Or, il faut bien dire que les mots-clé du discours du SNES depuis au moins les réformes tentées dans les années 80 par Savary sont « attaques contre les enseignants », « résister », « inadmissible », « pour un moratoire », « nous n’acceptons pas et nous n’accepterons jamais ». Contre le tutorat en collège, contre les dispositifs transversaux comme les itinéraires de découverte, contre l’approche par compétences, contre le socle commun (dans l’absolu, pas seulement contre une conception réductrice du socle), aujourd’hui contre une certaine autonomie laissée aux équipes, contre l’idée de curriculum : la liste est longue, et lassante. Comment ne pas voir en ce syndicat un obstacle à de vrais changements ?  Je sais qu’il existe beaucoup de « pédagos » au sein du SNES et la grande erreur de Allègre a été de ne pas le reconnaitre et connais pas mal d’adhérents SNES qui sont un peu schizophrènes : ils défendent une ligne conservatrice alors que dans la pratique réelle, ils mettent en œuvre des dispositifs honnis par leurs dirigeants. Mais il faut bien dire que, dès l’arrivée de Peillon au ministère, malgré certaines modérations dans le discours, le SNES s’est opposé à la plupart des initiatives un tant soit peu novatrices, en entrainant d’ailleurs la FSU. Bien sûr, je sais, il représente aussi ce que pensent beaucoup d’enseignants, mais à certains égards, ce discours conforte les plus conservateurs et leur donne en plus un merveilleux alibi « de gauche » : admirable, défendre l’agrégation telle qu’elle est, l’élitisme, la « discipline » par-dessus-tout, ce serait le comble du progressisme « anti-libéral » ! Et on a droit à une inconditionnelle défense de « l’examen » contre tout contrôle continu, en oubliant qu’il est aussi bien souvent ce « baptême bureaucratique du savoir » que fustigeait le jeune Karl Marx.
  • Est en jeu également toute une conception du syndicalisme : celui-ci se contente-t-il d’une pure défense de la corporation, sans prise en compte du contexte national, de la compatibilité des revendications avec le champ des possibles ou d’une vision globale de la société, même si tout cela est enrobé d’un discours lyrique et généreux à peu de frais, ou est-il plus réaliste et en même temps plus ambitieux paradoxalement, plus en prise avec le possible ? Faut-il hypocritement prétendre qu’il n’y aucune contradiction entre les intérêts , des enseignants, des élèves, des parents, de la société dans son ensemble ou assumer la réalité de ces contradictions et arriver à les résoudre par des compromis acceptables par tous, jusqu’à un certain point ? Et est-il légitime qu’il existe un syndicalisme catégoriel qui s’inscrit de manière assez tenue dans un cadre fédéral qui reste à l’intérieur de la corporation ou préfère-t-on un syndicat général, lui-même appartenant à une grande confédération de salariés, laquelle lui donne une légitimité qui va au-delà de sa représentation aux élections professionnelles de l’éducation nationale ? On voit bien où vont mes choix en faveur d’un syndicalisme réformiste et je souhaite ardemment qu’on arrive un jour à unifier les organisations qui travaillent dans le même sens et qu’on retrouve au sein de ce groupe de Terra Nova (pour être clair, le SGEN-CFDT et le SE-UNSA)…
  •  Un dernier point : certains journaux ont aussi mis l’accent sur la critique explicite qui est faite dans la note sur l’utilisation des 60 000 postes créés par le ministère pendant le quinquennat. Là encore, il faut regarder de près ce qui est dit et la note n’est pas en opposition à la refondation Peillon, bien au contraire. Ce qui est remis en cause, c’est la part énorme prise par la formation initiale, « mangeuse de moyens », alors même que l’effort aurait dû être au moins égal (à moyens globaux constants) pour la formation continue, indispensable pour bâtir cette école commune, à condition qu’on développe un professionnalisme accru, qu’on  fasse émerger des pratiques pédagogiques nouvelles (en fait pas si nouvelles que cela dans l’absolu !) pour que les enseignants puissent gérer les classes hétérogènes,  jouer un rôle de « passeurs culturels » et préparer les élèves à affronter les défis de demain (dont le numérique et la société de surinformation), pour qu’ils puissent faire face aux problèmes d’aujourd’hui (inattention des élèves, nécessité de combattre le décrochage, lutte contre les incivilités…)

peurMon souhait est en tout que cette note donne lieu à des débats de qualité ( comme celui que lance le billet de Bernard Desclaux) et non provoque les réactions des éternels pourfendeurs du « libéralisme » armés de slogans qui sont souvent des empêcheurs de penser. Pour certains, l’affaire est classée : Terra nova est une « secte néo-libérale », on renvoie à une note ancienne qui aurait prôné l’abandon des classes populaires au profit des « bobos » (avec une lecture très tendancieuse de cette note, voir à ce sujet la tribune du regretté Olivier Ferrand) et on évacue dès lors une discussion pourtant indispensable. Car pendant ce temps-là, PISA et pas seulement (d’autres évaluations nationales, comme le rappelle la note, font le même constat) nous montre une école française plus élitiste, moins démocratique mais aussi moins efficace, y compris pour l’élite. Tout cela ne se résoudra ni pas une augmentation de moyens, ni par un retour nostalgique vers un passé mythifié, ni par la croyance en des solutions magiques. Bâtir l’école commune n’en est pas une, car cela demande persévérance, courage politique, vision  à long terme et confiance dans les acteurs. Ces ingrédients manquent un peu aujourd’hui, non ?

(illustrations de Martin Vidberg, parues dans le numéro des Cahiers pédagogiques: l’entrée en sixième