De quelques caractéristiques de la forme scolaire du secondaire

Bien sûr on peut faire remonter la forme scolaire au XVIe siècle, mais le phénomène social très récent, c’est la généralisation de la scolarisation et son emprise sur le temps de la vie. Rappelons simplement qu’en 1950 il y avait 5% d’une génération qui accédait au niveau du bac, et nous en sommes aujourd’hui (depuis dix ans) à 64%. La moyenne d’âge de sortie du système scolaire est 19 ans ! (Sur l’atteinte des objectifs voir ici).

Les jeunes sont donc « exposés » à la forme scolaire pendant très longtemps, et tous. Dans les années 1950, 80% de la population des jeunes, au moment de l’adolescence et de la post-adolescence, c’est-à-dire au moment de la construction de l’identité étaient dans un rapport au travail. C’est là la révolution sociale essentielle. L’école est le dispositif obligatoire de formation de tous les futurs membres de la société, et en effet, on peut être inquiet de l’imposition de la forme scolaire à tous !

Donc quelques unes de ses caractéristiques dans notre secondaire.

1/ Le paradoxe de l’évaluation

L’enseignant français se trouve placé dans un drôle de paradoxe. Nous avons attribué aux enseignants dont la tâche est d’enseigner à tous, la responsabilité non seulement d’évaluer, mais également de répartir les élèves entre les différentes voies scolaires, autrement dit de produire nécessairement des différences de réussites. L’enseignant français, jusqu’en seconde est pris dans ce paradoxe. Dans de nombreux pays ces deux fonctions sont distinguées. Les enseignants de la classe enseignent et s’il y a des évaluations, elles servent à améliorer le processus d’apprentissage, et d’un autre côté, il y a des épreuves externes qui mesurent les performances. Ce paradoxe est devenue une évidence, une tradition au sens de Marcel Gauchet. A aucun moment au cours du Grand débat, par exemple, il a été remis en cause, ni par les enseignants, ni par les élèves (ils se plaignent des conditions de l’évaluation, mais pas de l’évaluation elle-même par leurs propres enseignants), ni par les parents !

2/ La diversité des pratiques d’évaluation

La DEP avait ouvert un champ de recherche et d’observation sur les pratiques d’évaluation des enseignants. Elle s’était centrée sur les enseignants en collège, et devait poursuivre le questionnement au lycée, ce qui n’a pas été fait.

Le constat majeur, et la surprise, c’est en fait la diversité extrême de ces pratiques. C’est par des analyse statistiques complexes que les chercheurs ont tenté de repérer quelques grands types de modes d’évaluation. Je ne vais pas les reprendre ici, et ce n’est pas ça qui m’intéresse. Ce qui m’intéresse c’est de me placer du côté de l’élève.

Les pratiques évaluatives impliquent des modes pédagogiques différents, des formes relationnelles différentes entre l’enseignant et les élèves, et entre les élèves. Concrètement cela veut dire qu’un enfant (à moins que ce ne soit un élève) doit être capable toutes les 50 minutes de s’adapter à un nouvel espace relationnel.

Rajoutons, que les membres d’une équipe pédagogique sont capables de prendre une décision d’orientation sur la base d’une évaluation globale de l’élève sans connaître, et sans s’interroger, sur la nature de l’évaluation pratiquée par les autres membres de l’équipe.

Ces pratiques évaluatives sont en partie liées aux disciplines, mais également sûrement à la place des disciplines dans le processus de production du jugement professoral, et sans doute bien sûr dépendent-elles des personnes elles mêmes. On trouve le mode d’évaluation formative surtout en EPS, en Arts plastiques, et en Musique, c’est-à-dire dans des matières qui ne « comptent pas » ! Et comme elles ne comptent pas, et bien elles n’ont pas réellement besoin de compter, c’est à dire de noter.

3/ Un corps unique d’enseignants

Au moment où on a décidé de couper le secondaire en deux organismes, le collège et le lycée, on a créé un corps unique pour le secondaire général, les PLC. Et leurs formation initiale qui est finalement très courte interroge. La pédagogie en collège et la pédagogie en lycée seraient-elles la même ? En tout cas pour le moment, la très grande majorité des sortants de formation, et aujourd’hui de ceux qui rentrent directement dans le métier, sont nommés en collège et souvent dans des établissements difficiles. L’unité du secondaire a ainsi été sauver par ce corps unique, le collège protégeant le lycée et la carrière professionnelle.

Mais l’autre particularité française en ce domaine, c’est de recruter et de tenter de former professionnellement après une formation universitaire. Il y a d’autre manière de recruter et de former possible, et qui existent ailleurs, c’est un recrutement dès l’entrée en Université, de manière à ce que la formation universitaire et professionnelle soient conjointes et peut-être plus cohérentes avec les objectifs professionnels.

La généralisation de la scolarisation a produit un nouveau groupe social, ce qui est nouveau dans l’histoire humaine. Ce groupe social est en fait mis « hors-temps ». Il doit donc bien faire quelque chose, c’est pourquoi il développe une économie et une culture (tout ça au pluriel). La règle de la forme scolaire s’applique maintenant à tous, mais combien sont capables d’en accepter le jeu, et dans quel état en sortent les autres ?

Enfin à propos d’internet on peut dire que c’est la crise des intermédiaires, des enseignants, des bibliothécaires, des professeurs documentalistes, des conseillers d’orientation-psychologues etc… Tous sont affrontés à une modification profonde de leur activité professionnelle. Et notamment sur un point. Jusqu’à présent ils étaient placés en position d’autoriseur à l’accès (et donc de refuser à d’autres), ou d’obligeurs. L’internet annule cette autorisation et cette obligation. C’est l’usager qui décide tout seul, d’une bonne ou d’une mauvaise manière, mais sans demander quoi que ce soit à un tiers.

Comment une forme scolaire basée sur l’imposition pourra-t-elle tenir ?

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This entry was posted on mardi, février 8th, 2011 at 19:29 and is filed under Système scolaire. You can follow any responses to this entry through the RSS 2.0 feed. You can leave a response, or trackback from your own site.

6 Responses to “De quelques caractéristiques de la forme scolaire du secondaire”

  1. christine-vaufrey Says:

    J’ai envie de surligner tout votre article, tant il résonne avec la situation que je vis actuellement avec mon fils de 16 ans, qui rejette violemment l’arbitraire des évaluations, le « hors-temps » surtout avec cette formule : « tout ce temps perdu passé assis sur une chaise et qu’on pourrait utiliser de façon intelligente à l’extérieur! ».
    Quant à Internet, je vous invite à faire un tour sur mon blog, (à quelques pages du vôtre), vous devriez trouver à la fin de mon article sur « L’entre-soi » un élément allant dans le sens de votre réflexion et qui demande le débat…

  2. bernard-desclaux Says:

    Merci beaucoup de cette appréciation. Et je vais m’empresser de lire votre article et peut-être de poursuivre le débat.En tout cas j’ai adoré votre article sur le copier-collé.

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  6. syndicalisme by gtouze - Pearltrees Says:

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