Les procédures d’orientation : préparation à l’orientation tout au long de la vie ?

Poursuite de mes réflexions à partir du livre de Jean-Robert Pitte (voir posts précédents).

Depuis au moins 1890, dans le secondaire, le chef d’établissement, sur avis des professeurs, prend la décision du passage ou du non-passage dans la classe supérieure. Pour une histoire de cette procédure instituant redoublement et orientation, on peut se reporter à mon article « La procédure d’orientation scolaire : une évidence bien française« , TransFormations n° 3 mars 2010, pp. 77-96.

Ce principe se maintien aujourd’hui dans notre système secondaire (je ne parlerais pas ici du primaire) tant dans sa partie obligatoire (6ème, 4ème et 3ème), que post-collège, en seconde de LGT, dernier pallier de nos procédures. A mon sens le problème de sa cohérence se pose avec l’horizon de l’orientation tout au long de la vie. C’est ce que nous allons examiner ici.

Quelques conséquences de nos procédures d’orientation

Pour les enseignants

L’enseignant français se trouve dans l’obligation de production de distinctions entre les élèves et de la justification de celle-ci. La notation et la centration sur la performance et non sur l’apprentissage et la construction de compétences en sont les conséquences. Cette préoccupation de chacun pour la production d’une note acceptable permet de distinguer les extrêmes, et de justifier ainsi les décisions d’orientation.

Dans ce système, chacun protège sa zone de pouvoir. Le conseil de classe repose sur le principe de la confiance et de l’acceptation mutuelles vis-à-vis de l’évaluation pratiquée par chaque enseignant. Remettre en question le système d’évaluation d’un enseignant est très risqué ou bien suppose un accord de tous contre celui qui est remis en cause comme étant désigné comme le faible du groupe, ce qui est très rare d’une manière officielle.

Cette confiance ne peut se tenir qu’à la condition que la distance soit maintenue. Ainsi, le travail enseignant s’exerce dans la solitude, condition nécessaire, et rejette tout travail collectif et collaboratif. Or les pratiques pédagogiques qui seront à développer sans doute réclameront de plus en plus une collaboration et une coopération.

Pour les élèves

La note, la performance, le travail, protègent dans une certaine mesure le soi. Philippe Perrenoud l’avait déjà signalé dans son livre « L’évaluation des élèves: De la fabrication de l’excellence à la régulation des apprentissages. Entre deux logiques », De Boeck Supérieur, 1998 – 224 pages. Mais au fur et à mesure, se développe le principe de rentabilité : je travaille là où ça rapporte et où je réussi.

Jean Guichard avait constaté dès 1982 que l’élève de terminale, alors qu’il n’y a plus de procédure d’orientation, poursuit le principe de celle-ci : le premier critère de choix reste la matière scolaire de la réussite et pas du tout le projet professionnel. Depuis de nouvelles populations de lycéens sont apparues, et en particulier les élèves de bac pro. Pour eux, pour beaucoup d’entre eux, la poursuite d’études en Université relève de la revanche sur le jugement professoral qui les a évincé en fin de troisième en les orientant vers la voie professionnelle.

Pour les parents

Il y a plusieurs types de parents.

  • Les initiés utilisent très bien toutes les ressources des procédures. Pas de problème pour eux et leurs enfants, du moins dans l’immédiat !
  • A l’autre bout des catégories sociales, les parents s’en remettent au jugement professoral ou du chef d’établissement, à celui qui sait, et qui a encore un peu d’autorité sur leur enfant. Beaucoup font encore confiance, mais de plus en plus l’indifférence augmente aussi.
  • Reste une petite catégorie, faible en nombre, mais qui prend de l’ampleur, celle des procéduriers. Le jugement pédagogique est devenu par le développement des procédures d’orientation, une décision administrative. La notation peut-elle motiver une décision ? Il n’existe aucune réglementation précise de la motivation de la décision du chef d’établissement en matière d’orientation. Aucune norme chiffrée ne fut jamais produite. D’où peut-être les résultats des commissions d’appel, des tribunaux administratifs voire du Conseil d’état, qui donnent faveur à la demande des parents.

Pour l’objectif du socle commun

Par la loi Fillon, l’objectif de l’acquisition par tous les élèves du socle commun de connaissances et de compétences s’impose à l’école obligatoire, du primaire au collège. J’ai montré dans un article la contradiction entre le principe des procédures d’orientation et l’acquisition du socle commun. Le paradoxe pédagogique français se trouve ainsi accentué : faire réussir tous les élèves, et être capable de les distinguer pour les orienter.

Il me semble donc de plus en plus nécessaire de rejeter toutes les procédures d’orientation hors du collège. Le maintien d’une orientation en fin de troisième implique celui des paliers antérieurs et des classes à profils. Cela permet une moindre culpabilité des derniers décideurs qui seront en position de simplement confirmer un état de fait. Voir mon post : Conséquences du collège unique .

Le développement de l’éducation à l’orientation contre l’orientation

J’inaugurais ce blog en septembre 2010 par un article intitulé : Nouvel objectif de l’éducation nationale : l’orientation tout au long de la vie . Et plusieurs autres articles sont également consacrés à ce thème.

En tant que responsable durant dix ans de la formation à l’orientation à l’éducation dans l’académie de Versailles, j’ai tenté avec difficulté de distinguer l’orientation de l’éducation à l’orientation. J’affirmais que l’éducation à l’orientation concernait l’acquisition de compétences à utiliser dans le futur et non pas l’amélioration de l’orientation scolaire. Mais tout ceci en peine perdue, et je crains que pour ce qui en est du pdmf (parcours de découverte des métiers et des formations), il en soit de même. Au fond, si les élèves choisissaient de leur plein grés l’orientation que les conseils de classe leur attribuent, la culpabilité des acteurs en serait amoindrie.

Un choix politique sera donc nécessaire : faire en sorte que le fonctionnement du système scolaire participe à la préparation du futur membre de la société, et pour cela il sera nécessaire de supprimer l’espace de contraintes des individus que génère les procédures d’orientation.

Si « Connaître les procédures d’orientation à la fin de la scolarité du collège » (Orientation pour tous. Bien se former et s’épanouir dans son métier », sous la direction de Jean-Robert Pitte, p. 44), est sans doute un excellent conseil pour les élèves et les familles engagées actuellement dans la scolarité, il ne peut soutenir la pensée du politique. Même si nos procédures sont une armature très anciennes de notre système scolaire, elle ne doivent pas être « naturalisées » et considérées comme le fondement de notre système.

Bernard Desclaux


Une nouvelle logique pour l’école in Travail par compétences et socle commun (http://crdp.ac-amiens.fr/IMG/pdf/competence_et_socle_30_34.pdf), Par Jean-Michel Zakhartchouk et Rolande Hatem 2009

Pour une présentation de cette problématique on peut se reporter au compte rendu de la conférence de Jean Guichard intitulée : Qu’est-ce que s’orienter aujourd’hui ?

http://propos.orientes.free.fr/dotclear/index.php?post/2010/10/03/Qu-est-ce-que-s-orienter-aujourd-hui

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This entry was posted on jeudi, octobre 27th, 2011 at 14:59 and is filed under Orientation. You can follow any responses to this entry through the RSS 2.0 feed. You can leave a response, or trackback from your own site.

One Response to “Les procédures d’orientation : préparation à l’orientation tout au long de la vie ?”

  1. Le blog de Bernard Desclaux » Blog Archive » « Se perdre dans le maquis de l’information » Says:

    […] Améliorer l’information et le conseil, et l’accès à ceux-ci, comme l’espère Jean-Robert Pitte en développant le SPOLTV, suppose une interprétation de l’orientation comme tâche individuelle et personnelle. C’est sans doute l’horizon qu’il faut se fixer. Mais ne faire que cela, cache la réalité de la conception française de l’orientation en tout cas dans le monde scolaire secondaire. Et nous l’avons déjà dit cette conception est structurante pour chacun (Voir un post précédent “Les procédures d’orientation : préparation à l’orientation tout au long de la vie ?“). […]

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