Rapport de Jean-Robert Pitte sur l’orientation : ce que ne dit pas le texte

Jean-Robert Pitte, DIO, vient de remettre au Premier Ministre son Rapport sur l’activité et les propositions de la Délégation à l’Information et à l’Orientation en 2010-2011. Nous ouvrons notre série de posts de lecture critique sur le thème de l’histoire des idées.

Malgré une lecture très intéressante pour avoir quelques idées sur l’état des lieux de l’existant et les évolutions envisagées à propos de l’orientation, je développerai tout d’abord quelques critiques, en particuliers sur les « creux » de ce rapport, ce qu’il ne dit pas de cette histoire.

Une histoire des idées tronquée ?

Le rapport s’ouvre sur une première partie très intéressante sur le cheminement de l’idée d’orientation tout-au-long de la vie dans les instances politiques. D’une manière générale, la Délégation ou le Délégué reçoit une lettre de mission qui lui demande une réflexion, des propositions, ou la mise en œuvre à partir d’une thématique proposée par le politique.

L’auteur y rappelle ainsi que la création de la DIO en 2006 se fait à la suite de l’échec du CPE. « Cette commission avait été réunie en réponse aux manifestations d’opposition à la création du Contrat première embauche (CPE) durant le printemps 2006 » (p. 5). Quelques temps avant je me rappelle avoir entendu le Président de l’époque, Jacques Chirac, réclamer dans un entretien sur A2 le 26 juin 2006 la création d’un grand service public d’orientation. Certains lui font remarquer à l’époque que ce service existe déjà . Dans ce premier temps l’orientation est celle de la jeunesse.

Il faut attendre 2009 pour un élargissement de la mission du DIO. Il est placé auprès du Premier Ministre et son titre officiel est désormais « Délégué à l’information et à l’orientation ». Il est chargé de coordonner la politique d’orientation tout au long de la vie.

Chose curieuse dans cette histoire racontée : l’absence de référence aux travaux européens sur ce thème.

Donc une autre histoire

Lors de l’organisation du colloque international de l’AIOSP en septembre 2001, le groupe de pilotage auquel je participais avait pris contact avec la Commission européenne. Il y avait déjà à l’époque plusieurs textes sur le LLL (long-life-learning) qui impliquaient une conception de l’orientation tout au long de la vie et des organismes d’AIO basés sur le libre accès des personnes à l’information.


Nous avions rédigé à l’époque un texte que l’on peut consulter sur mon site personnel à la page « Préparation du Congrès de l’AIOSP de septembre 2000 ». Vous trouverez sur cette page les CONCLUSIONS DE LA PRÉSIDENCE CONSEIL EUROPÉEN DE LISBONNE 23 ET 24 MARS 2000 (téléchargeable), divers documents produits pour la préparation du séminaire du 7 juillet 2000 par la Commission européenne, et en fin de page notre contribution à ce séminaire soutenue par Jacqueline Chinier, directrice du CIO Mediacom, et rédigée par Jean-François Taillandier (directeur du CIO de Sarcelles), et Bernard Desclaux (directeur du CIO de Pontoise) au titre du comité de pilotage du congrès de l’AIOSP.


Le rôle de l’étranger

Il faut donc attendre 8 ans pour que cette notion soit intégrée par le politique français ! Comment expliquer ce délai, ce retard ? Indifférences aux productions de la commission européenne, résistance passive/active par rapport à l’« Europe » ? Fierté nationale ? On peut repérer une tradition française : ne pas apparaître comme dépendante de l’extérieur. Deux exemples dans l’éducation nationale :


le socle commun de compétence et de connaissance a été présenté comme une exigence française. Il était préconisé depuis fort longtemps par l’OCDE ;
le pdmf (parcours de découverte des métiers et des professions) fut également présenté comme un objectif franco-français. Une lecture des CONCLUSIONS DE LA PRÉSIDENCE CONSEIL EUROPÉEN DE LISBONNE 23 ET 24 MARS 2000 montrait qu’elle réclamait une préparation sérieuse des élèves dans le cadre scolaire à savoir piloter le travail d’orientation qu’ils auraient à faire en temps qu’adulte.


Sur ce rapport à l’Europe, Jean-Robert Pitte, auteur du présent rapport, formule les choses ainsi :


« La DIO a préparé pour l’Union européenne dont la France assurait la présidence en 2008 une résolution pour inclure l’orientation tout au long de la vie dans ses stratégies d’éducation et de formation. La coopération européenne est renforcée à travers le réseau européen pour les politiques d’orientation (ELGPN) où la France est représentée par la DIO. Le réseau permet la comparaison et l’échange de bonnes pratiques en contribuant à la création de structures nationales et locales pour faciliter l’accès à un service de l’orientation amélioré. La DIO a participé au pilotage du réseau en 2010 et 2011 à Bruxelles, Budapest et Varsovie. Dans ce réseau la France copilote également avec l’Islande le groupe de travail chargé de faciliter l’accessibilité des services aux usagers. Elle a accueilli à Paris le réseau européen le 29 novembre 2010 pour la diffusion de ses résultats. Elle l’accueillera en novembre 2011 à Toulouse autour des portefeuilles d’expériences et de compétences (PEC). La lutte contre le décrochage scolaire est devenue une préoccupation prioritaire du réseau au cours de ses dernières rencontres. » (p. 27)


La résolution de 2008 est en effet pilotée par la France, et en particulier par Xavier Darcos, ministre de l’EN à cette époque. La DGESCO porte cette résolution, et en tire un avantage en interne semble-t-il : reprendre la question de l’éducation à l’orientation délaissée (1995 lancée sous le ministère Bayrou) sous la forme du pdmf (voir quelques-uns de mes anciens posts : « Les causes de l’échec de l’EAO » , « Nouvel objectif de l’éducation nationale : l’orientation tout au long de la vie » et « Au revoir l’EAO, bonjour le pdmf ».

Au fond lorsque la France est maitresse du jeu elle peut avancer des idées, mais pas question de les subir, ou d’apparaître comme les subissant.

Bernard Desclaux

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This entry was posted on lundi, novembre 28th, 2011 at 17:46 and is filed under Orientation. You can follow any responses to this entry through the RSS 2.0 feed. You can leave a response, or trackback from your own site.

2 Responses to “Rapport de Jean-Robert Pitte sur l’orientation : ce que ne dit pas le texte”

  1. Le blog de Bernard Desclaux » Blog Archive » Rapport de Jean-Robert Pitte sur l’orientation : le discours tenus aux personnels d’orientation Says:

    […] trouve dans le rapport du DIO (voir post précédent) une attention particulière portée aux personnels de l’éducation nationale. Que leurs […]

  2. GACHET Says:

    Quleqques correctifs, A2 est remplacé par France 2 depuis la fin des années 90. PDMF ( parcours découverte des métiers et des formations).
    Néanmoins, la France sur ce sujet comme tant d’autre prend du retard parce que très justement installée dans un conformisme lié à une caractéristique culturelle quand elle n’est pas porteuse, mais surtout peu encline à repenser la méritocratie à la française, modèle d’atribution des places des groupes sociaux.

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