L’apprentissage, une voie à privilégier pour les non-diplômés ?

Le 16 janvier 2012 je lis ce message sur Twitter relayé par @inffo_actualite: « Faisons de l’apprentissage la voie d’insertion privilégiée des non-diplômés » (CCIP). Après avoir réagi toujours sur Twitter par le message suivant « Attention à ne pas faire de l’#apprentissage la voie justifiant l’échec scolaire », je suis allé rechercher le document de la CCIP intitulé Douze propositions : Contribution de la Chambre de commerce et d’industrie de Paris.

Je me permettrais tout d’abord de rapporter l’introduction de ce document, puis de discuter la formulation  de l’une des propositions de la CCIP, risquée à mes yeux.

Introduction du document de la CCIP

« IL Y A URGENCE.
Animée de cette conviction, la Chambre de commerce et d’industrie de Paris (CCIP) veut apporter sa contribution et des réponses concrètes à la grave crise que traverse notre pays. Il ne s’agit plus de se demander : que faire ? Mais comment le faire ? Comment redresser nos comptes publics, sans affaiblir la croissance, tout en restaurant la compétitivité de la France ?
Trois chiffres illustrent la gravité de la situation à laquelle est confrontée l’économie française :


• 10% le taux de chômage en France
• 85% le niveau de la dette publique
• 75 milliards d’euros le déficit commercial

CELA NE PEUT PLUS DURER.
L’élection présidentielle de 2012 doit être l’occasion d’un large débat national pour proposer les voies d’un sursaut et remettre la France en capacité de profiter de la mondialisation.
La CCIP formule ainsi 12 propositions pour 2012, autour de trois convictions :


– changer notre modèle de croissance pour produire en France ;
– parier sur les jeunes en leur offrant un mode d’insertion plus efficace vers le monde du travail ;
– capitaliser sur la dynamique de nos métropoles, vecteurs d’attractivité privilégiés.

Entreprises, Jeunes et Métropoles, trois leviers à mobiliser pour enclencher une dynamique vertueuse et ramener la France sur le chemin de la croissance. Trois leviers sur lesquels la CCIP estime avoir une parole forte, distinctive et légitime.
Reste que rien ne sera possible tant que ne sera pas rétablie la confiance dans l’euro et notre système financier, et restaurée la crédibilité de la parole publique.
La crise signe le retour de la « contrainte extérieure ». Comme il y a trente ans, faisons-en un levier de modernisation de notre économie et de notre société ! »

Et plus loin, on trouve les précisions suivantes :

« Notre ambition : permettre aux jeunes de s’assumer dans la vie en ayant une activité professionnelle dès 25 ans !
Parce que la jeunesse est notre avenir et que son pessimisme actuel mine les capacités de sursaut de notre économie, cette ambition doit devenir une ambition partagée.
Pour sa part, la CCIP propose de promouvoir trois réformes urgentes :

– évitons d’entraîner les jeunes dans des formations longues et sans perspective de débouchés : faisons émerger une « génération Bachelor » ;
– mettons fin au scandale d’une jeunesse sans qualification à la fin de ses études et faisons de l’apprentissage la voie d’insertion privilégiée des non-diplômés ;
– élargissons le plus tôt possible l’horizon professionnel des jeunes en les ouvrant aux opportunités de l’entrepreneuriat. »

Dans le contexte de la campagne présidentielle il est en effet important d’affirmer quelques objectifs forts. Bien que d’accord avec nombre d’entre eux, je mettrais en discussion la formulation « faisons de l’apprentissage la voie d’insertion privilégiée des non-diplômés ».


Ambiguïté de la formulation

Une voie ?

Qu’est-ce que l’apprentissage ? Voici une réponse parmi tant d’autres trouvée sur le site de la Chambres des métiers et de l’artisanat de Paris.

« L’apprentissage est un contrat de travail qui assure une formation en alternance au sein d’une entreprise artisanale sous la responsabilité d’un maître d’apprentissage étant autorisé à former et en centre de formation d’apprentis(CFA).
Le contrat d’apprentissage est un contrat de travail de type particulier qui donne à l’apprenti le statut de salarié, rémunéré selon un pourcentage du smic, ou du salaire minimum conventionnel.
A l’issue de la formation, dont la durée varie de 1 à 3 ans selon le métier et le niveau préparé, l’apprenti reçoit un diplôme s’il a subi les examens avec succès. »

Remarque : la restriction ici à l’entreprise artisanale est propre au champ de la formation de ce site.

Il est dangereux à mon sens de parler de voie pour caractériser l’apprentissage qui est d’abord un contrat de travail. Parler de « voie » pourrait laisser entendre l’idée qu’à côté de la scolarité, de la formation initiale, dans laquelle il y a des voies de formation, il y aurait la « voie de l’apprentissage ».  Ce qui pourrait conduire, certains l’évoquent déjà, à l’idée que l’apprentissage pourrait être une voie de formation proposée dans le cadre des procédures d’orientation. Ce qui n’est pas le cas aujourd’hui, d’autant plus que toutes les propositions d’orientation doivent être scolaires.


Une voie d’insertion

Ah bon ? Le contrat d’apprentissage est un contrat à durée déterminée, déterminée par le temps de la formation à laquelle il est lié. Aucune assurance de poursuite dans la même entreprise. Et même, on peut être certain que s’il y a embauche, sur un autre type de contrat (CDD ou CDI) ce sera dans une autre entreprise. En particulier dans l’artisanat, le poste occupé par l’apprenti fait partie de l’organisation du travail. Il ne peut être occupé que par un apprenti. La structure financière l’impose également.


Même si, statistiquement le diplômé par l’apprentissage a de grande chance de trouver un emploi, il n’y a aucune assurance à cela. Les exonérations de charges décidées par le gouvernement afin de développer l’apprentissage ont été prolongées pour éviter un effondrement de l’embauche sous ce type de contrat. On peut se demander si pour les entreprises, en général, l’apprentissage est un dispositif de formation favorisant l’insertion, ou simplement un dispositif financier pour générer les postes de travail ?
On pourra se reporter à un de mes billets sur ce blog : « Apprentissage : le contexte historique français ».

Une voie d’insertion privilégiée pour les non-diplômés

Lorsque l’apprentissage ne préparait qu’au CAP il était juste de dire que cette formation ne recevait que des non-diplômés. Mais depuis les années 90, il est possible, par l’apprentissage, de préparer l’ensemble des diplômes de formation professionnelle, du CAP au diplôme d’ingénieur. Et si l’apprentissage voit ses effectifs progresser depuis, c’est surtout pour la préparation des diplômes du supérieur, la quasi-totalité de ces apprentis étant déjà diplômés.

Les risques de cette formulation du côté de l’éducation nationale

Rappel des objectifs législatifs

Pour mémoire, la loi de 1989, a notamment donné à l’éducation nationale l’objectif de 100% de qualifiés. Et celle de 2005 a repris cet objectif. J’ai déjà commenté cela dans un post intitulé « Rappel des trois objectifs quantitatifs de l’Education nationale ».


On sait que cet objectif n’est toujours pas atteint, entre 60 000 et 150 000 jeunes sortent du système scolaire sans diplôme qualifiant. Pour ceux qui sortent avant la fin du collège ou juste après, les résultats sont catastrophiques. Leur insertion professionnelle et sociale sera très difficile et très longue. Quelques-uns signent un contrat d’apprentissage, mais combien le terminent ? L’échec scolaire qui les fait sortir du système n’est pas que scolaire, il provoque également des dégâts sur la sociabilité, pour le dire poliment. Et ces jeunes s’insèrent très difficilement dans le jeu des contraintes du monde du travail. Quelques-uns sont « sauvés » comme ils le disent eux-mêmes parce que, sur ce chemin, un rapport humain va pouvoir se construire malgré les difficultés.


Présenter l’apprentissage comme la voie pour ces « élèves » là leur assurant une insertion, est non seulement faux, mais risque de renforcer le mode actuel du fonctionnement de notre collège. Puisqu’il existe une solution positive en dehors du collège, à quoi bon essayer de maintenir ces élèves dans le système. Ils seraient tellement mieux ailleurs. On connait cette tendance.


Une tendance congénitale de notre système scolaire

Au début du siècle précédent, on a cherché à repérer ceux qui ne seraient pas capables de recevoir l’enseignement primaire, et le test d’intelligence Binet-Simon fut créé. Et tout ceci se faisait dans un « système » dans lequel les enfants du peuple allaient à la communale pendant que les fils de notables fréquentaient les petites classes du lycée. Et aujourd’hui, notre collège n’est toujours pas unique. Voir notre post « Les « J’voeux » présidentiels au monde de l’éducation »

Certains voudraient le rendre encore moins unique. Les uns (J.-F. Coppé)  envisagent de rétablir les examens d’entrée en sixième, abandonnés en 1956, d’autres de rendre possible une sortie vers l’apprentissage durant la scolarité du collège (Loi Cherpion), et notre président actuel voudrait que les élèves de baccalauréat professionnel fassent la dernière année sous le régime de l’apprentissage !


Dans ce contexte il me semble donc très dangereux de formuler cet objectif qui peut apparaître comme très « social », mais qui au contraire renforcerait des tendances élitistes.

Vous trouverez une argumentation plus développée à partir de mon billet : « L’apprentissage favorise l’insertion : thématique du gouvernement » qui ouvre une série de trois autres sur ce blog.

Bernard Desclaux

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This entry was posted on mardi, janvier 24th, 2012 at 12:05 and is filed under Apprentissage. You can follow any responses to this entry through the RSS 2.0 feed. You can leave a response, or trackback from your own site.

3 Responses to “L’apprentissage, une voie à privilégier pour les non-diplômés ?”

  1. Charles André Says:

    Parmi les auteurs du blog « La Machine à trier », je partage évidemment votre constat que la seule lecture des faits impose.

    Quant aux solutions, votre défense du collège unique vous honore. Néanmoins, une question : en quoi l’idée d’une terminale pro en apprentissage serait contraire au collège unique?! Au-delà de la sémantique, la vraie question : en quoi une terminale pro en apprentissage serait « anti-républicaine »? Ce n’est pourtant pas en terminale qu’on acquiert le « socle commun de compétences » ni la culture « républicaine » de base, me semble-t-il.

    Cécile Van de Velde, pas UMP pour un sou si je ne m’abuse, souligne pourtant l’importance des allers-retours école-entreprise et vice-versa (http://www.manpowergroup.fr/valoriser-le-travail-dans-les-etudes/).

    Votre souci serait-il qu’une fois cette « orientation » engagée, elle soit irréversible? Si oui, il paraît évident que école-formation-orientation-emploi doivent être vus comme formant un ensemble cohérent. Les passerelles étant, à l’intérieur de cet ensemble, un sujet majeur.

  2. bernard-desclaux Says:

    Bonjour Monsieur Charles André et merci de votre commentaire.

    Et effet la proposition de notre président n’avait pas grand chose à voir avec la critique du collège unique. Je me suis laisser emporter à propos de la thématique ambiante : l’apprentissage est la solution à la fois aux difficultés du système scolaire, et aux difficultés d’insertion des jeunes.
    Je vais lire le texte de Cécile Van de Velde.
    Mon « soucis », concernant la terminale bac pro sous le régime de l’apprentissage ne concerne pas ce que vous indiquez, mais le fait tout simplement qu’un contrat d’apprentissage, qui est un contrat de travail, ne peut pas être imposé à un élève. Il y a là un coup de force sur le domaine privé, me semble-t-il.

    Bernard Desclaux

  3. Patrick Says:

    Il est difficle de réagir à votre article qui contient des vérités mais aussi des approximations…
    L’apprentissage peut être une voie (oui une voie) de formation intéressante mais elle ne sera pas forcèment la panacée à tous les problèmes en effet… Par contre, je suis un fervent partisan du développement de l’alternance dans ce pays, pour différentes raisons. Pourquoi ne parle-t-on jamais de l’alternance sous statut scolaire par exemple qui pourrait très bien venir compléter l’apprentissage ?
    On en parle quand vous voulez…

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