Hypothèses sur l’évolution du métier de conseiller d’orientation

Il serait sans doute utile en ce début de XXIème siècle de repenser le métier de conseiller d’orientation. Pour cela, il est nécessaire de prendre une perspective historique pour repérer les conceptions de l’orientation qui dépendent des conceptions du sujet et de la société dans laquelle il vit et vivra.

Le passage d’une société rurale à une société industrielle

Il semble bien que l’apparition du thème de l’orientation professionnelle des personnes est apparu comme un problème social au début du siècle dans tous les pays occidentaux. Il s’agissait de répondre à un ensemble de problèmes provoqués par le passage d’une société rurale à une société industrielle.


Dans une société rurale, la question de l’orientation se résout en fait localement dans le groupe et par le groupe familial-social. Par contre, dans une société industrielle, et en particulier au cours de son apparition, les liens sociaux traditionnels sont détruits, et ne peuvent plus faciliter la « répartition » des personnes par rapports aux activités de travail, qui deviennent des activités professionnelles.

Alors que dans le monde rural, chacun exerce une multitude d’activités de travail différentes, dans le monde industriel, chacun devient un « spécialiste » d’une activité.


Comment assurer un lien entre la personne et son activité, et comment faire pour le rendre « permanent » dans le temps, alors que ces travailleurs industriels sont issus de cette société rurale caractérisée on peut dire par une conception holistique du travail ? La variabilité dans les activités étaient normales et constitutives de l’acte de travailler.


La psychologie des aptitudes

La « théorie scientifique psychologique » qui se construit à l‘époque est partout la même : celle des aptitudes. On peut bien sûr expliquer cette convergence par le développement de la science elle-même, mais on peut y voir une autre raison : cette théorie répond à la question du lien. Et avec beaucoup d’avantages.


Jusque-là, cette conception était essentiellement utilisée dans la classe sociale « favorisée », (vocation, don…), comme souvent, c’est une forme en usage chez les dominants qui se trouve généralisée. Mais surtout l’avantage essentiel réside dans son fondement « naturaliste », « essentialiste ». C’est la nature qui distribue les aptitudes. Les tests d’aptitudes et l’orientation professionnelle se sont développés et institués sur cette base.

Dans les années 40, Pierre Naville formule une théorie de la construction sociale des aptitudes. Cette théorie apparaît très dangereuse, puisqu’elle réintroduit le social, le relatif dans ce qui fonde l’orientation, alors que l’institutionnalisation des personnels d’orientation commence à peine. Quinze ans plus tard, Antoine Léon, cherche à appliquer cette conception au sein de l’école (c’est la première formulation d’une « éducation à l’orientation pourrait-on dire). Ces deux acteurs seront exclus successivement de l’INOP, l’institut de formation des conseillers d’orientation tenu par Henri Piéron, le père de l’orientation professionnelle en France.

Les évolutions actuelles

D’une certaine manière on retrouve un peu le même problème aujourd’hui. Pour Jean Guichard et Michel Huteau, la responsabilité de l’adaptabilité est renvoyée au sujet, à sa capacité à produire, construire, déconstruire et reconstruire un projet. A partir des années cinquante, dans les pays développés, il semble que la tâche sociale de l’identification de ce que l’on est, de ce « pour quoi » on est, est attribué au sujet, et non plus à un professionnel-expert de la reconnaissance des aptitudes cachées. Le sujet doit choisir, et bien choisir, pour s’investir totalement. Le professionnel dont il a besoin est un « conseilleur », quelqu’un qui l’aide à la décision, à l’engagement.

On est encore dans le temps de la permanence sociale de l’activité professionnelle. Il y a engagement, identification de la personne vis-à-vis d’une activité professionnelle, et même d’un emploi. En tout cas, en France c’est ainsi et sans doute dans pas mal de pays européens.


La période dans laquelle nous entrons, ressemble à cette dernière : la responsabilité repose toujours sur le sujet, mais il ne s’agit plus de la même responsabilité, il ne s’agit plus d’assurer la permanence et l’engagement, mais au « contraire » la variabilité et l’adaptation.

La formation pour un « nouveau » métier

Ce contexte devrait éclairer le débat sur le rapport entre la formation professionnelle des conseillers d’orientation et la psychologie. Bien sûr, il y a un discours général qui s’installe pour dire que la demande sociale de conseil s’enfle, justifiant ainsi la centration du métier de conseiller d’orientation sur la psychologie et la relation d’aide. Mais si on regarde le comportement de la nouvelle génération, on s’aperçoit que le besoin d’aide ne porte pas sur la rencontre d’un professionnel de l’aide. L’aide se réalise dans et par le réseau social que la personne s’est constitué, ou cherche à se constituer. Et il semble bien que le besoin d’aide porte sur le repérage des opportunités externes plutôt que sur les caractéristiques personnelles, ou les aides à « décider ».

Décider n’a plus les mêmes conséquences temporelles. Le temps n’est plus celui de la permanence, mais du renouvellement des opportunités.


Autrement dit, s’il y a un nouveau professionnel de l’orientation (dans les pays européens), ce ne sera pas un professionnel du conseil, mais un professionnel de l’éducatif. Il s’agit de favoriser l’acquisition des compétences, développer les attitudes permettant ce fonctionnement dans un environnement beaucoup moins permanent et générant sans aucun doute beaucoup d’incertitudes. Bien entendu, cette conception de l’orientation ne peut se substituer aux systèmes de solidarité sociale nécessaires pour maintenir le lien social.

L’allongement du temps de la formation initiale

Un autre élément important du contexte social est à prendre en compte. Il n’y a pas seulement l’organisation du monde du travail qui change. Jean Guichard et Michel Huteau insistent sur la complexité de la formation initiale. C’est très juste. Mais, en tout cas en France, il y a un autre aspect central, c’est le fait que la formation initiale s’allonge dans le temps, et surtout, ce qui est caractéristique de la France, c’est que ce temps se trouve à l’abri du monde du travail réel. La construction de soi se fait en référence à tout autre chose que celle du travail.

Comment préparer les futurs membres d’une société à être pleinement acteurs dans le travail, alors que cette préparation se fait à l’écart de ce « monde du travail » ? Une réelle éducation à l’orientation doit être conçue et organisée, mais elle ne peut être efficace sans une ré élaboration de nos formes pédagogiques et scolaires qui étaient adaptées à l’ère industrielle.


Références utiles

Jean Guichard, Michel Huteau : Psychologie de l’orientation, chez Dunod, seconde édition 2006

Un entretien avec les auteurs : http://inetop.cnam.fr/servlet/com.univ.collaboratif.utils.LectureFichiergw?ID_FICHIER=1295877016262

Christine Delory-Momberger, « J. Guichard & M. Huteau. Psychologie de l’orientation », L’orientation scolaire et professionnelle [En ligne], 36/1 | 2007, mis en ligne le 08 décembre 2009, URL : http://osp.revues.org/index1344.html

Bernard Desclaux

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This entry was posted on dimanche, février 19th, 2012 at 12:03 and is filed under Orientation. You can follow any responses to this entry through the RSS 2.0 feed. You can leave a response, or trackback from your own site.

One Response to “Hypothèses sur l’évolution du métier de conseiller d’orientation”

  1. Le blog de Bernard Desclaux » Blog Archive » PsyEN, la psychologie de l’orientation Says:

    […] Jean Guichard et Michel Huteau ont écrit un livre en 2001, Psychologie de l’orientation chez Dunod  puis une 2ème édition augmentée en 2006. Je l’ai déjà évoqué dans un petit article « Hypothèses sur l’évolution du métier de conseiller d’orientation ». […]

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