A quoi sert le conseil de classe ?

Dans le secondaire, en cette fin d’année scolaire, la période des conseils de classe touche à sa fin. Dans ce blog nous remettons souvent en question le rôle des procédures d’orientation qui imposent à l’enseignant français de privilégier le rôle de juge scolaire devant celui de « coach » scolaire. Nous nous interrogerons ici sur le fonctionnement des conseils de classe, espace-lieu de l’exercice de ce jugement.

A quoi servent les conseils de classe : à la production de ce jugement ou à tout autre chose ?

Une contradiction non problématique

Marie Duru-Bellat et François Dubet , Claude Lelièvre , Jean-Louis Dérouet , etc disent tous la même chose. Le collège unique, français, a reçu deux objectifs contradictoires : assurer l’obligation scolaire jusqu’à 16 ans, sans définir politiquement ce que certains appellent la culture commune, et d’autre part, sur la base de la « réussite scolaire » fonder la répartition dans les voies de formation à l’issue du collège . La Loi n°2005-380 du 23 avril 2005 d’orientation et de programme pour l’avenir de l’école ( dite Loi Fillon) introduit la nécessité de l’acquisition du socle commun à la fin de la période le l’obligation scolaire. Ceci aura sans doute des conséquences sur l’évaluation des élèves et les décisions d’orientation, mais à ce jour (juin 2012) nous attendons toujours les décrets d’application concernant l’orientation des élèves.

Ainsi l’objectif de faire acquérir par tous les élèves un « contenu » d’enseignement se trouve nécessairement réduit par le besoin de produire des différences dans la réussite pour fonder le « tri » des élèves. On peut affirmer que tous les sociologues de l’école posent le problème ainsi. Mais il ne semble pas qu’il en soit de même de l’opinion publique si on en croit le Grand débat qui s’était tenu il y a quelques années : aucune remise en cause des procédures d’orientation.

Cette contradiction traverse le conseil de classe qui est défini comme à la fois le lieu de la coordination pédagogique et le lieu de l’élaboration de l’orientation. On pourrait donc s’interroger, sur les « raisons » qui peuvent expliquer que malgré cette contradiction qui le travaille le conseil de classe ne se trouve à aucun moment remis en cause.

Des fonctions non-attribuées et pourtant essentielles

Notre hypothèse : le conseil de classe sert à bien d’autres choses qui assurent une régulation du fonctionnement de l’établissement scolaire.

Cinq fonctions s’y exercent et sans être prévues :


– la mise en visibilité du travail ;
– l’appréciation de la compétence des autres acteurs ;
– la régulation des activités individuelles
– l’atténuation des offenses.


La visibilité du travail

Les trois types d’acteurs (chef d’établissement, enseignant, conseiller d’orientation-psychologue) ont une particularité : leur travail se fait habituellement dans un espace protégé à la vision des autres. E. Goffman avait indiqué que l’une des grandes activités des travailleurs consistait à produire le semblant de travail , et cela en particulier chez les travailleurs qui sont sous la visibilité permanente. L’attitude de travail doit être continue. Pour des travailleurs pour qui la production matérielle prouve qu’il y a continuité dans le travail, cela ne pose pas trop de problème. Pour certain, et notamment les travailleurs du tertiaire (bureau) c’est la constance de l’attitude qui doit être manifestée. La difficulté se pose pour des travailleurs qui exercent dans un espace protégé, non-visible, et dont la production n’est pas matérielle. Leur problème est comment rendre visible leur travail ?

Pour des enseignants, le travail des élèves est la preuve de leur propre travail (cours effectué et en partie compris, production d’interrogations, de devoirs, d’épreuves, de corrections-notations). Ces actes sont accomplis, mais il faut encore les rendre visibles, et l’on peut penser que les résultats exprimés en conseil de classe servent de signes de ce travail.


L’appréciation de la compétence des autres acteurs

Celle-ci est possible en partie parce qu’il y a nécessité pour chacun de manifester son travail. Mais l’occasion de juger et d’être jugé, on le sait est une situation dangereuse pour toute personne. Or le jeu qui s’instaure à ce sujet dans le conseil de classe est particulièrement protégé et protégeant. L’ensemble du rituel permet à chacun de montrer sa compétence mais d’une manière « pré-formatée » pourrait-on dire. Chacun étant catégorisé par son statut, son rôle, sa discipline, ce qui est montré est déjà par avance apprécié, catégorisé, hiérarchisé, interprété.

On peut rajouter également une règle particulièrement appliquées dans le conseil de classe : le principe de non-agression qui permet d’assurer que personne ne risque de perdre la face . Avec une précision d’importance : cette règle s’applique en priorité à ceux qui font « vraiment partie » du conseil de classe. Dans toute institution il existe une classe de personnes qui ne possèdent aucune autorité sur les autres. Dans l’école, si le parent et l’élève n’ont plus tout à fait cette position (existence de droits de plus en plus importants) beaucoup pensent que c’est bien regrettable…

Enfin, et dans le même sens, toute critique éventuellement d’un membre de la corporation est aussitôt bloquée, car interprétée comme une critique possible de la corporation elle-même.


Le conseil de classe est donc un lieu possible, relativement public, de l’exhibition et de l’appréciation de la compétence, mais sans grand risque, et donc très utile.

La régulation des comportements individuels

Fondamentalement l’enseignement est une activité non-normée. Il n’y a aucune réalité reproductible. La notation est un jugement, une appréciation, elle n’a rien d’automatique. Toutes les études de docimologie montrent qu’il s’agit d’une activité extrêmement variable, extrêmement dépendante du champ. Les chefs d’établissement qui démarrent un nouvel établissement avec une nouvelle équipe d’enseignants savent bien qu’il y a, au début, une très grande variabilité des manières d’apprécier. Une hypothèse qui, à notre connaissance, n’a jamais été travaillée, serait que le conseil de classe par la confrontation des résultats des systèmes individuels de notation permet à chaque enseignant de se réguler par rapport au groupe.

Il semble exister un premier niveau de régulation purement individuel concernant la distribution des notes. Une expérience assez classique en docimologie consiste à faire noter un paquet de copies. On obtient alors une distribution « normale » (courbe de Gauss) des notes. Ensuite on fait un extrait par la moitié de ces copies, la moitié des notes supérieures. Puis on donne à noter ces copies à d’autres enseignants, et l’on obtient à nouveau une distribution « normale ». Il semble que la distribution normale des notes est en quelque sorte la distribution « normalement » attendue, et que chacun s’y conforme . Mais les bornes, la moyenne, des notes est très variable entre les notateurs.On retrouve la loi de Posthumus, formulée dès 1947. M. Crahay l’exprime de cette manière : « Un enseignant tend à ajuster le niveau de son enseignement et ses appréciations des performances des élèves de façon à conserver d’année en année, approximativement la même distribution (gaussienne) des notes ».

On peut penser que pour un groupe de notateurs, une manière d’objectiver la notation serait de la rendre « consistante », c’est-à-dire que la variabilité des systèmes de notation individuels (propre à chaque enseignant et à chaque discipline) ne soit pas trop importante. Sauf que cet effort ne peut être poursuivi officiellement. Son officialité montrerait au contraire sa non-consistance de base. Cela ne peut donc se faire qu’à « l’insu de son plein gré » comme le diraient Les guignols. L’humour parfois désigne des processus psychologiques ou sociologiques fondamentaux. Le conseil de classe par cette situation normale de confrontation des notes et des systèmes de notation permet cette régulation, qui n’est pas bien sûr immédiate, mais qui se construit au fur et à mesure.

De temps en temps un acteur « craque », et remet en cause la consistance des notes. En général un tir de barrage s’installe alors pour protéger le système. Et il est réclamé de rechercher un système plus objectif, une recherche d’un accord entre les enseignants pour réaliser des devoirs en commun, pour échanger les copies… Nous n’avons jamais entendu accepter cette critique de base, que la notation est fondamentalement un jugement subjectif et non une mesure objective. Le mouvement qui se développe autour de la constante macabre d’André Antiby touche précisément à cette question.

Le conseil de classe comme atténuateur de l’offense

Ce passage est inspiré par la lecture d’un article d’Erving Goffman peu connu . On peut sans doute interpréter la procédure d’orientation comme une méthodologie de l’apaisement. L’orientation consiste à modifier le statut d’une personne, et globalement cette modification peut être positive ou négative pour la personne elle-même.

Toutes les étapes de la procédure consistent à apaiser la perte narcissique possible qui peut en résulter :

– la demande de la famille ou de l’élève consiste à engager, impliquer la personne dans le processus ;

– l’évaluation scolaire, c’est-à-dire, le travail scolaire, les notes, la notation, le conseil de classe, tout ceci consiste à  » justifier  » la décision, aux deux sens de justice et de pertinence.

– les différents recours, tels que la rencontre avec le professeur principal, le conseiller, le chef d’établissement, et finalement la commission d’appel, sont autant d’occasions d’apaisement.

– penser enfin à la temporalité. Ce processus se déroule sur toute une année et donne l’occasion de multiples modifications  » insensibles  » et donc non-problématiques pour le sujet.


Le conseil de classe, en tant qu’ensemble de personnes identifiées-identifiables est l’origine de la décision. Elle ne provient pas d’un « ailleurs » inhumain. Et en même temps, le conseil de classe en tant que collectif ne peut être « attaqué ». Sauf à basculer dans une paranoïa, il est un espace où le pour et le contre ont été débattus. Même si la décision peut être discutable, en aucun cas elle peut être considérée comme arbitraire.

Une conclusion ?

Au regard de ces cinq fonctions que nous avons ébauchées, il semble que le conseil de classe soit nécessaire au bon fonctionnement de notre système scolaire. En effet. Mais il faut rajouter que cette nécessité semble reposer sur notre mode très particulier de fonctionnement des établissements scolaires. Sans doute qu’une organisation plus coopérative réduirait en partie cette contrainte.

Références :

François Dubet, Marie Duru-Bellat : l’Hypocrisie scolaire. Pour un collège démocratique. Le Seuil, 2000.

Claude Lelièvre : L’école obligatoire : pour quoi faire ? Une question trop souvent éludée. Editions Retz, 2004.

Sous la direction de Jean-Louis Dérouet : Le collège unique en question. PUF, 2003.

Erving Goffman, La mise en scène de la vie quotidienne, 1. La présentation de soi. Les éditions de Minuit, 1973. Concept développé dans le chapitre 3 (pp. 105-135), les régions et le comportement régional.

Erving Goffman : Les rites d’interaction. Editions de Minuit. 1988.


Bernar Desclaux

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This entry was posted on lundi, juin 11th, 2012 at 15:44 and is filed under Système scolaire. You can follow any responses to this entry through the RSS 2.0 feed. You can leave a response, or trackback from your own site.

3 Responses to “A quoi sert le conseil de classe ?”

  1. Lionel JEANJEAU Says:

    Bel article, qui n’oublie rien ou presque de ce rituel laïque qu’est notre Conseil de Classe. Je voudrais toutefois, en complétant de ma propre analyse, porter un bémol sur la conclusion, que je ne partage pas complètement.

    A quoi sert le conseil de classe ? Ce peut éventuellement être une instance de sanction ou de récompense (les fameux « avertissements », « félicitations » et « encouragements »). Mais là se pose la question du sens : l’avertissement de conduite (édité sur un document distinct du bulletin trimestriel) a une valeur éducative qui me semble extrêmement faible, puisqu’il est déconnecté de toute action précise dont l’élève pourrait facilement avoir à rendre compte. Les « félicitations » ont une vertu pédagogique tout aussi faible, puisque si elles flattent le récipiendaire, elles heurtent ou vexent ceux qui estimaient le mériter et qui n’y accèdent pas. Souvent, ces avertissements ou ces encouragements fonctionnent comme des moyens de trier les élèves : dégager les méritants des autres, et parmi les méritants, les « très méritants » ; identifier, stigmatiser, des élèves perturbateurs, qui ont le plus souvent déjà été sanctionnés à plusieurs reprises durant le trimestre écoulé.
    Au delà de tout cela, je dirai que de mon point de vue, le Conseil de Classe sert essentiellement d’instance de régulation et de dialogue (ce qui est abordé dans l’article pour l’aspect « régulation des systèmes de notation »). Discuter des mérites, des marges de progression d’un élève, des conseils à lui prodiguer, des reproches à lui faire (ce qui ne devrait normalement pas avoir droit de cité) : tout cela se fait au quotidien dans les salles des professeurs, dans les réunions diverses et variées, dans le bureau des CPE, des chefs d’établissement, des COP, à table le midi. Mais tout cela se fait de façon informelle et non accessible à l’élève. Le Conseil de classe a donc le mérite, en fédérant et en régulant cette parole, de la porter à la connaissance de l’élève et de ses parents. C’est peu et c’est beaucoup …

    2e chose : une petite remarque tirée d’un extrait de l’article :
    « Enfin, et dans le même sens, toute critique éventuellement d’un membre de la corporation est aussitôt bloquée, car interprétée comme une critique possible de la corporation elle-même.  »
    remarque intéressante. Il n’est pas rare en effet que les enseignants fassent corps (parfois, et même assez souvent, soutenus par le personnel de direction qui préside le conseil) contre une « agression » manifestée par les délégués de parents et/ou d’élèves. Mais ce n’est pas nécessairement des intervenants du conseil que vient l’agression. Mon dernier exemple ne remonte pas à plus tard … que ce soir. Les parents ont pris à partie, dans un 1eS, le professeur d’histoire car il n’avait pas terminé le programme. Connaissant les enjeux de cette question, je suis intervenu pour soutenir le professeur, et expliquer que la faute était structurelle, que je pouvais d’autant plus facilement le dire que la lourdeur et « l’infaisabilité » du programme de 1eS sont reconnues jusque dans les rangs de l’inspection générale de la discipline … Ici l’agression envers le professeur vient de l’Institution, et il m’a semblé que c’était de ma responsabilité de le dire, et d’en tirer argument pour défendre l’enseignant. On voit donc ici que la critique peut justifier, en retour, la nécessité de « faire corps ». Là aussi il s’agit de régulation et, comme l’écrit Bernard, d’un processus d’apaisement. En effet, soulever le caractère inachevé d’un programme a 48 heures de l’arrêt des cours m’avait tout l’air d’un exutoire un peut brutal à un stress qui est celui qu’apportent les épreuves écrites du Bac à des élèves peu habitués à ce genre de pression.

    Enfin, 3e point sur lequel je voudrais insister : Au fond, pour ce qui concerne les procédures d’orientation, de décision concernant la scolarité des élèves, je crois que le Conseil de classe oscille entre utilité zéro (puisque dans la réalité ce sont soit les parents soit les chefs d’établissement qui sont décisionnaires en matière d’orientation, pas les Conseils de classe, qui jouent un rôle … de conseil) et utilité purement « communicante ». Je pense par exemple que le Conseil de classe est LE lieu dans lequel est en train de s’imposer, peu à peu, l’idée que le redoublement est une pratique archaïque, sauf en de très rares occasions. Il n’est plus rare, et même très fréquent, d’entendre aujourd’hui des enseignants dire que le redoublement ne servira à rien « parce que redoubler, ça se mérite » ou parce que « redoubler, ça doit avoir un sens ». Je ne suis pas persuadé que l’opinion collective (en tout cas très majoritaire) des acteurs du système aurait été celle là si l’on en était resté à des procédures de décision informelles autour du repas du midi ou dans la salle des professeurs. Là aussi c’est bien de régulation qu’il s’agit. Pour avoir expérimenté les deux formules, je sais que les enseignants admettent bien plus facilement qu’un chef d’établissement leur impose une décision d’orientation pendant une séance de conseil de classe que lorsqu’il le fait après, dans son bureau, et hors de leur présence. Et dans le même ordre d’idée, j’ai pu expérimenter à plusieurs reprises la puissance d’une idée transmise lors d’un conseil de classe, au moment d’aborder la situation d’un élève concerné : constante macabre, relativité et subjectivité de la note, absurdité de l’orientation subie … tout cela passe merveilleusement bien dans ces instances qui sont, effectivement, plus passifiées que toutes les autres réunions que peut produire un établissement scolaire.

  2. bernard-desclaux Says:

    Merci Lionel pour ce beau et long commentaire. Tes remarques vont sans doute me permettre de poursuivre ma réflexion sans doute dans un prochain article.
    Merci encore, et bon courage pour cette fin d’année.

  3. Christine Vallin Says:

    Merci Bernard de m’avoir montré ce que j’ai eu pourtant pendant des heures et des heures sous les yeux.
    Goffman, ça donne vraiment envie… Ce passage : « Les trois types d’acteurs (chef d’établissement, enseignant, conseiller d’orientation-psychologue) ont une particularité : leur travail se fait habituellement dans un espace protégé à la vision des autres. E. Goffman avait indiqué que l’une des grandes activités des travailleurs consistait à produire le semblant de travail , et cela en particulier chez les travailleurs qui sont sous la visibilité permanente. L’attitude de travail doit être continue. Pour des travailleurs pour qui la production matérielle prouve qu’il y a continuité dans le travail, cela ne pose pas trop de problème. Pour certain, et notamment les travailleurs du tertiaire (bureau) c’est la constance de l’attitude qui doit être manifestée. La difficulté se pose pour des travailleurs qui exercent dans un espace protégé, non-visible, et dont la production n’est pas matérielle. Leur problème est comment rendre visible leur travail ? »
    J’ai particulièrement apprécié ce passage. « L’attitude de travail doit être continue. » : bel éclairage d’une impression que j’avais, en tant que « permanente »…

    Merci donc !
    Christine

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