Les Français et la note

L’IFOP vient de publier les résultats d’une enquête : Les Français et la suppression des notes à l’école, réalisée à la demande de Métro, à la fin aout. C’est un point dans les échanges engagés depuis un an autour de la notation et de sa suppression à l’école ou dans le système éducatif.
En rire ou en pleurer ? Je suis pris entre ces deux réactions à la lecture de ces données.

Le constat

La question était simple : « Vous personnellement, êtes-vous favorable ou pas favorable à la suppression des notes à l’école ? », et sans échappatoire. Pas de réponse du genre « indifférents », ou « n’a pas d’avis ». Il faut donc répondre. Et le résultat est clair : 80% des français ne sont pas favorables à la suppression des notes à l’école ! Ce résultat risque de refroidir le débat engagé, même si Vincent Peillon est resté prudent.
On observe bien sûr quelques variations dans ce pourcentage selon les catégories, qui me surprennent parfois. Ainsi les habitants de l’Ile de France et en particulier de Paris y tiennent plus que ceux de Provence. Bien moins surprenant les « vieux » (+ de 65) tiennent beaucoup aux notes. Rappel du bons vieux temps ? J’en ai bavé, y a pas de raison que cela change pour les jeunes ! Mais lorsqu’on remarque que justement cette génération est celle de 68 comme le rappelle Métro , qui se trouve « à cheval » sur les deux catégories les plus opposées à la suppression (82% pour les 50-64 ans, et 85% pour les + de 65 ans) alors là Je pleure.

Et pendant ce temps…

Pendant ce temps, celui des vacances, le Cafépédagoique a publié sa saga de l’été : À la rencontre du système éducatif suédois en 10 chapitres par Eva Ruaut. A lire d’urgence si vous ne l’avez pas suivi.
Un petit extrait du chapitre 10 intitulé « Nous avons beaucoup à apprendre du modèle scandinave. »

« Jamais, avant ces deux semaines, je n’avais réalisé à ce point combien notre système français s’attache à la « forme » des réalisations, à leur tenue, et donne de l’importance à nos classements permanents (issus de notes, de concours, de compétitions sportives ou même juste alphabétiques !). »
Cet attachement à la forme, et à son repérage est un élément de ce que Bourdieu désignait sous le concept de distinction. Mais s’il y a une attention aux différences il doit bien y avoir également un arrangement pour produire ces différences. Et notre système de notation dans le système scolaire en est un des piliers. Sa simplicité en fait son efficacité (cf. La notation et la procédure d’orientation ).

Simplicité vs complexité

Vincent Peillon, ministre actuel de l’éducation nationale vient de s’exprimer très « prudemment » sur la suppression de la notation en réponse à l’enquête du SE-UNSA.
« Le ministre estime qu’il faut trouver un système d’évaluation – que les spécialistes appellent « formative » – c’est-à-dire « qui encourage à progresser et pas qui décourage et conduit à provoquer l’échec ». « Donc il n’y a pas de suppressions des notes, il y a beaucoup de procédures (possibles), il faut faire évoluer notre façon de noter, cela vaut pour les élèves et pour les professeurs qui sont toujours notés comme les élèves », a conclut M. Peillon. » (extrait d’un article du Monde)
A la question de François Jarraud du Cafépédagogique « Le livret personnel de compétences est très critiqué. Allez-vous prendre une initiative ? », le ministre répond :
« Oui. Le livret actuel est d’une complexité absurde. Je ne veux pas abandonner le principe du socle, d’un ensemble de connaissances et de compétences qui doivent être maîtrisées par tous à la fin du collège. Mais nous devons le transformer et transformer son évaluation – la concertation se penche sur ce sujet. A titre transitoire, j’ai demandé pour cette année que l’on prépare un livret de connaissances et de compétences largement simplifié, qui ne soit pas un casse-tête stérile pour les professeurs. »

Quitter ce malheur français

Une petite phrase, toujours à propos de la notation dans une interview de notre ministre : «Vous savez, les élèves de France, à part les petits japonais, sont les plus malheureux au monde!» a déclenché également quelques interrogations. On trouvera une longue discussion dans l’article de Ludivine Olives « Les élèves français sont-ils les plus malheureux au monde? »

Elle y rassemble les arguments habituels, la pression due aux notes, la peur du redoublement, un manque d’appropriation, des professeurs et parents sous pression et termine son article de la manière suivante : « Au final, les parents et les enseignants sont stressés et désarmés et ont du mal à offrir un cadre stable et rassurant à l’élève. Conclusion de Peter Gumbel: «On est loin d’une communauté heureuse. C’est triste, l’école est tellement importante.» »
Elle est importante, en effet, mais sans doute beaucoup trop. Nous lui avons confiée la fonction de la répartition sociale.

Évaluation, notation : compter ou rendre compte ?

Tel est le titre d’un paragraphe du rapport de l’Inspection générale de l’éducation nationale, et de l’Inspection générale de l’administration de l’éducation nationale et de la recherche : Les acquis des élèves, pierre de touche de la valeur de l’école ? Juillet 2005 N°2005-079

J’en reprends ici un large extrait (p. 45-46), qui fermera ce billet.
« Contrairement à ce qui se pratique à l’école primaire, la note demeure reine dans le second degré; malgré ses faiblesses. Celles-ci sont bien connues : inconsciemment, même avec un barème, les correcteurs notent différemment un élève supposé bon ou mauvais, un garçon ou une fille, une copie située au début ou en fin de correction.
Consciemment, un enseignant utilise la note pour encourager un progrès ou sanctionner une attitude ; il note donc différemment des prestations comparables. D’un contrôle à un autre, la même note peut rendre compte de qualités différentes : rapidité et technicité un jour, inventivité et expression un autre. Sur le même devoir, la même note recouvre des compétences différentes selon qu’elle résulte d’un grappillage minutieux ou d’une partie du devoir traitée avec brio. Le même élève, lent, émotif, ne donne pas la même prestation en temps (trop) limité qu’en temps libre, etc. Enfin, cause maintes fois dénoncée de la relativité de la note, l’enseignant s’efforce le plus souvent de fabriquer un contrôle et un barème qui étalent les notes et répartissent les élèves en trois groupes : les bons, les moyens, les faibles29. Il serait suspect que tous ses élèves réussissent…
La note est donc relative, peu fidèle, peu explicite. Et pourtant elle est admise par tous, élèves, parents, enseignants, chefs d’établissement. C’est le support de (presque) tout dialogue sur les acquis des élèves. Il est vrai qu’elle se communique aisément, qu’elle permet des classements, des moyennes, des agrégats, des traitements statistiques.
Même lorsque l’évaluation porte sur des critères explicites, le retour à la note s’impose (pour la moyenne, pour l’examen etc.). En EPS, par exemple, la performance de l’élève est appréciée soit sous forme d’une valeur mesurable soit sous forme d’une valeur déterminée à partir de critères de maîtrise propres aux compétences attendues. Les enseignants d’EPS font une utilisation permanente de l’évaluation critériée associée à une évaluation normée, avec la difficulté supplémentaire d’apprécier des prestations uniques et fugaces (par exemple en danse, en gymnastique). La discipline cherche aussi à rapporter une performance à un potentiel physique. Il y eut même une tentative de notation du progrès et de l’investissement de l’élève. D’où des grilles, des barèmes et, dès les débuts de l’informatique, des programmes de conversion et de notation assistées par ordinateur. C’est aussi en vue du brevet des collèges que se réfléchit aujourd’hui la possibilité d’attribuer une « note de vie scolaire », une « note de découverte professionnelle » avec des critères et des pondérations difficiles à préciser. Dans le domaine professionnel on sait apprécier la maîtrise des compétences, mais l’examen exige un retour à la note. Prenons un exemple : de nombreux critères permettent d’apprécier la qualité d’une coupe de cheveux. Comment dire si elle vaut ou non la moyenne ? Dans ce cas précis, il a été décidé de noter au-dessus de dix si la coupe est rattrapable, au-dessous sinon. Ce choix arbitraire a le mérite d’être explicite. Il faudrait poursuivre l’investigation pour savoir quand elle vaut plus ou moins de douze, de quinze, de dix-huit…
Puisque c’est la note qui compte, « avoir la moyenne » devient insidieusement une norme et le salaire escompté d’un effort justement mesuré. Ce minimum, lorsqu’il est atteint, apporte une certaine tranquillité à l’élève vis-à-vis du professeur, à l’enfant vis-à-vis de ses parents et garantit le passage dans la classe supérieure. On est loin de l’élève « acteur » de sa formation, loin du sens des apprentissages et d’un rapport fructueux au savoir.

28 Celui qui a eu à expliquer à des étrangers notre système de notation et à avouer qu’un excellent devoir mérite, selon les matières, 14, 16 ou 18, reconnaîtra là la spécificité française.
29 Ce que André Antibi, directeur du laboratoire de didactique des sciences de l’université P. Sabatier à Toulouse appelle « la constante macabre » »

Bernard Desclaux

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This entry was posted on dimanche, septembre 9th, 2012 at 18:03 and is filed under évaluation, Système scolaire. You can follow any responses to this entry through the RSS 2.0 feed. You can leave a response, or trackback from your own site.

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