La saine colère du socle

Depuis quelques jours des articles virulents contre le socle commun de connaissances et de compétences ont entrainé des réponses sur le web. Je vais donc y ajouter ma propre note dans ce concert à plusieurs voix, ou voies… ?

Éléments d’une séquence

Cette séquence (tout en sachant qu’une séquence est une manière de découper un flux continu) s’est ouverte par un article de Denis Paget, de l’institut de recherche de la FSU : « Que faire du socle ? »
Vient ensuite un article d’Henri Baron dans la Tribune de l’Humanite Tribune intitule : « Socle commun version hard ou version light : débarrassons-nous en ! » .
Jean-Paul Brighelli à poursuivi la charge avec un titre délicat « École : Demain les rats, Quand les pédagogistes cesseront-ils de martyriser la pédagogie ? »


Guillaume Touzé, sur Twitter, a signalé l’article de Luc Cedelle qui avait répondu par avance dès 2010 à ces arguments qui sappuyaient sur des interprétations plus que rapides : « Pour une « baisse de la qualité de l’éducation » ? L’OCDE et ses accusateurs peu scrupuleux ».
Annie Di Martino proposa : « Tout le monde peut se tromper », et Jean-Michel Zakhartchouk : « Oui aux compétences à l’école, mais pas n’importe comment ! »
Et Annie Di Martino repris avec « Le Socle et son marteau, par Thor ! ».
Enfin Laurent Fillon proposa dans son blog « Peut mieux faire » : « Et si on jouait au Bingosocle ? »

Je ne vais pas reprendre les arguments déjà énoncés par ces auteurs pour défendre l’idée d’un socle commun, mais je vais essayer de formuler une condition nécessaire à une mise en œuvre réelle du socle.

Condition du socle pour tous

Un petit rappel historique et politique, et pour cela, je m’appuie sur le petit livre ( petit par la taille, mais par la taille seulement) de Claude Lelièvre : L’Ecole obligatoire : Pourquoi faire ? Une question trop souvent éludée, Editions Retz, 2004). Ce livre écrit avant la loi de 2005 instituant le socle, répond à sa question-titre ainsi : « … la scolarité obligatoire, n’a vraiment de sens que s’il existe une définition claire de l’instruction obligatoire, nécessaire à tous et pour tous. » (page 6 de l’avant-propos).
Et dans la conclusion, il écrit : « La tentation peut être grande de prendre le chemin d’une certaine diversification délibérée au collège et de rejoindre de facto l’ensemble des pays du centre de l’Europe aux types d’enseignement nettement différenciés alors même que leurs résultats paraissent pourtant fortement sujets à caution. Ou bien on choisit clairement la voie de l’ensemble des pays du Nord de l’Europe (une Ecole obligatoire clairement affirmée, à structure unique), qui ont des résultats nettement meilleurs. » (p. 133)

Et son livre montre comment cette question politique n’a jamais pu être réellement prise en charge par les politiques (livre publié en 2004).
Au fond c’est la question de savoir si l’école obligatoire doit être sélective ou congruente ? Doit-elle renforcer la différenciation sociale ou bien l’atténuer ? Ce sont bien là des questions politiques de base qui traditionnellement clivent le champ politique en ses deux camps. Et en effet, le texte de Denis Paget s’ouvre par ce paragraphe :

« L’idée du « socle » est historiquement très marquée à droite sous des formes diverses : savoirs de base, smic culturel, kit de survie… et le socle est effectivement la mesure phare de la politique initiée par F. Fillon. Elle résume l’idéal de l’élitisme républicain : l’école sélectionne et dégage les élites mais la société ne peut fonctionner sans une politique « inclusive » qui façonne les attitudes, les comportements et fournit des compétences de base à la masse de ceux qui n’atteindront jamais le niveau d’un baccalauréat. Ce socle serait le lot de consolation de ceux qu’on considère comme a priori incapables de dépasser la scolarité obligatoire à 16 ans et répond aux inquiétudes ancestrales des classes dirigeantes et du Medef qui craignent la présence d’une population marginalisée et potentiellement menaçante. »

Je suis assez sidéré par cette inversion du sens du socle : ce qui doit être commun à tous, devient ce qui va distinguer les uns des autres. Pourquoi le socle deviendrait l’étalon de différenciation ?

Un étalon est nécessaire au principe de l’orientation

Je pense avoir une « réponse » : parce que le raisonnement se fait dans un état du fonctionnement du système inchangé. En effet, si le collège reste la machine à trier pour le lycée, alors le socle, comme la « réussite scolaire » actuellement, sera utilisé pour argument dans le jugement d’orientation. Les enseignants n’auront en effet pas d’autre solution.
Si en effet la refondation se fait sur le principe du socle commun tout en gardant le fonctionnement de la procédure d’orientation au collège alors, en effet les détracteurs du socle auront/avaient raison. J’ai largement défendu ce point de vu dans de nombreux article sur ce blog. Je vous renvoie à un petit article que j’avais écrit « Une condition oubliée pour le socle commun » et publiée le 15 mars 2012 sur le site LE SOCLE COMMUN, promesse démocratique.

Pour réfléchir, encore

Je propose un extrait d’un article de Pascal Le Merrer : « Rapprocher l’école et l’entreprise, oui mais comment ? » afin de poursuivre cette réflexion.

« Du côté de l’Education nationale on a de longue date privilégié l’acquisition des connaissances avec pour corollaire, la notation, l’orientation « sélective », l’angoisse de l’échec et le décrochage précoce. Problème, cet élève qui fait un long parcours de la maternelle jusqu’à l’enseignement professionnel ou supérieur intègre l’idée que seuls les meilleurs ont une chance de s’en sortir. Pour cela il vaut mieux ne rien dire quand on n’a pas compris et montrer, si tout va bien, que l’on peut répéter le discours du professeur. Résultat, on apprend peu aux élèves à coopérer, à construire de la confiance entre eux et en eux. Enfin on néglige l’acquisition des compétences. Finalement, l’image du système éducatif se dégrade comme celle de l’entreprise. »

Mais il s’agit d’un économiste… enseignant à l’ENS de Lyon voir sa page.

Bernard Desclaux

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This entry was posted on Dimanche, novembre 11th, 2012 at 16:53 and is filed under Orientation, Système scolaire. You can follow any responses to this entry through the RSS 2.0 feed. You can leave a response, or trackback from your own site.

5 Responses to “La saine colère du socle”

  1. Annie Di Martino Says:

    Bref, on a encore de quoi réfléchir, de quoi écrire, de quoi mettre en œuvre. Un vrai et intéressant chantier.

    Merci,
    A Di M

  2. Quairel Jean marie Says:

    Le problème c’est que les adversaires du socle sont les mêmes qui préconisent des orientations précoces et un pouvoir accru des enseignants en la matière ….Donc, s’ils combattent l’idée du socle , c’est bien qu’ils ont compris que , utilisé intelligemment , sans détruire les connaissances , il peut amener plus d’élèves à réussir …

  3. Bernard Desclaux Says:

    Tu as raison Jean Marie de signaler cette jonction. Mais je pense que beaucoup s’y trouvent contraint par le rôle qui leur est confié par notre système.
    D’autre part ce principe malthusien ne peut être tenu trop fortement par ceux-ci, car il aboutirait à la réduction des postes d’enseignants au lycée d’enseignement général et technologique, or beaucoup des enseignants du collège espèrent un poste en lycée. C’est pourquoi je pense que mon argument peut, peut-être, être compris par beaucoup. Enfin j’espère !

  4. Bernard Desclaux Says:

    Tu as en effet raison Jean Marie de signaler cette jonction. Mais je pense que cette jonction est peu consciente pour la grande majorité, et qu’elle repose sur le pouvoir de jugement institutionnel incorporé depuis plusieurs générations par les enseignants français.
    D’autre part pousser cette idée et elle devient malthusienne, et pas seulement pour les élèves, mais pour les enseignants eux-mêmes. En effet réduire la poursuite d’étude, accentuer la sélection, c’est réduire le nombre de postes en lycée, or nombre d’enseignants en poste en collège espèrent un poste en lycée.

  5. Viviane M Says:

    La première mission du collège est de permettre à chaque élève de réussir sa vie. Ce qui nécessitent : 1) Un métier qui ne déplaît pas et qui permet de vivre décemment; 2) Une ouverture d’esprit qui permet de s’insérer dans la vie sociale et de pouvoir évoluer.
    Aujourd’hui ceux qui arrivent en maîtrisant insuffisamment la lecture, après avoir redoublés deux fois sans résultat, sont condamnés à être devant dans des cours dont ils ne peuvent rien tirer et être devant des devoirs que, quelle que soit, leur bonne volonté ne peuvent pas réussir. Ils arrivent en fin de 3ème avec des acquis très faibles et une estime de soi détruite. Ceci perdure depuis plus de 20 ans.
    Pourquoi, à cause du refus de pragmatisme de certains. Ils imposent leur idéologie basé sur un déni qu’il existe des « pré-requis en connaissance et compétence » pour tirer parti d’un cours et pour réussir des exercices. Et les pré-requis d’ordre littéraire sont infiniment plus discriminants que ceux d’ordre scientifique. (Tous deux ayant un rôle complémentaire).
    Je n’utilise pas le mot socle de connaissance.
    Mais, un enseignant de Français de 6ème n’a pas la possibilité de réserver un quart d’heure par cours à l’apprentissage de la lecture de ceux qui savent pas lire et écrire. Il y a un niveau 1 de fondamentaux (lire, écrire, compter) pour lesquels il n’est pas envisageable de laisser dans le même groupe classe que les autres élèves du niveau en Français et/ou en Maths. Il ne s’agit pas de tri car un surdoué qui se débloque pourra faire des études supérieures mais du pragmatisme sur la réalité des élèves, et le niveau d’hétérogénéïté qu’il est possible de gérer.
    De la même manière, tous les élèves n’ont pas le même goût pour les challenges intellectuels. Vu la diversité des profils des jeunes, il est totalement impossible d’envisager les mêmes études pour tous après la Troisième. Certains pays ont essayé: ce fut un échec. Il est légitime de se demander quels sont les « concepts », « connaissances » pour lesquels ont va utiliser des techniques sophistiquées pour qu’ils soient ancrés durablement dans la mémoire. Il s’agit de construire « l’identité culturelle » du pays. Cette démarche est appelée SMIC du socle de connaissance par ses détracteurs.

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