De la pureté du rôle de l’enseignant français

Dans son dernier article sur son blog de Mediapart de l’année 2012, Jean-Pierre VERAN pose la question : Assistants d’éducation : comment les appelle-t-on ?

Au cours de cet article, on voit pointer une particularité de notre organisation de l’enseignement : il y a les enseignants et les autres, subalternes par définition. Robert Ballion dans son livre « la démocratie au lycée » de 1998 avait écrit un chapitre intitulé : « La vie scolaire, une particularité bien française ».

Le cours, la cour et les couloirs

Je reprends ici un extrait un peu long, mais très éclairant de cette question dans le monde secondaire.

« En 1985, le doyen de l’Inspection générale de la Vie scolaire déclarait à Michel Soussan … : « La vie scolaire, c’est tout ce qui se passe dans l’établissement, sauf ce qui se passe dans la classe quand il y a transmission des connaissances. ». Cette distinction entre la situation strictement pédagogique et les autres situations dans lesquelles les élèves sont impliqués a, répétons-le, quelque chose d’artificiel qui ne se comprend que par la prégnance, en permanence nourrie par des conduites de l’intérêt corporatiste, du modèle professoral tel qu’il existe en France. Selon ce modèle, tout ce qui est périphérique à l’organisation des apprentissages cognitifs et à leur évaluation, ne relève pas de la compétence des enseignants et doit donc être pris par des professionnels chargés de ces secteurs subalternes. Il en est ainsi de l’orientation qui dans la quasi-totalité des pays est assurée par les enseignants, bénéficiant ou non d’une décharge, sauf en France, de même qu’en Belgique où la fonction est assumée par un corps particulier, celui des conseillers d’orientation psychologues. C’est aussi le cas de la fonction d’éducation que l’on spécifie puisque l’on parle de personnel d’éducation, ce qui fait de l’acte essentiel de la situation scolaire qu’est l’acte pédagogique, un domaine miraculeusement autonomisé et ce qui, comme on le constate dans le rapport de l’Inspection générale sur les CPE, contribue à confronter les enseignants dans leur attitude de refus d’une prise en charge plus globalisée de l’élève. » (p. 135)

Je reviendrais sur la question des conseillers d’orientation-psychologues.
Le noble et le subalterne caractérise donc les « professionnels », mais aussi les espaces. La salle de classe est la partie noble de l’établissement, et le reste n’est que fonctionnel. D’où peut-être la tristesse de ces espaces, longtemps négligés. Depuis la régionalisation, les constructions des collèges, et surtout des lycées ont évolué, et les architectes ont introduit une attention plus grande à la qualité de ces espaces « intermédiaires ». Jean-Louis Auduc avait écrit sur le site Cafépédagogique un article très intéressant : Pour un grand concours national d’architecture scolaire. L’architecture scolaire influe sur les usages. Or elle ignore les usages des jeunes et les pratiques des enseignants du XXIème siècle.

Mais à quoi tient cette particularité française ?

Toujours dans le livre de Robert Ballion, la première note de bas de page de ce chapitre qui m’a attiré l’attention. Je vous la rapporte :

Le texte tout d’abord : « En France, dans l’enseignement secondaire, car le primaire n’a jamais connu la distinction entre instruction et éducation, il convenait de confier la mission de surveillance à un professionnel autre que l’enseignant. »

Et la note est la suivante :

« Ceci est encore plus manifeste à propos de la punition. Dans les collèges jésuites, la tâche de corriger les élèves à la demande du professeur était confiée à un laïc : cuisinier, jardinier, portier rémunéré pour cette fonction de « correcteur ». Ignace de Loyola en traitera à diverses reprises : « Il sera … recommandé, qu’on ne manque pas de corriger comme il faut ceux qui en ont besoin, mais jamais par les mains de quelqu’un de la compagnie. », E. Pairal, Eduquer et punir, (1994).

Cette pratique des jésuites s’appuie sur une conception chrétienne de l’exercice de la justice : l’église fait le procès, le bras séculier exerce la sentence. Pur et impur. Il y a le travail noble, celui de la pensée, et le travail vil, celui qui touche au corps, au sang, à la violence.

Il semble que l’église anglicane ne reprenne pas cette mise à distance de l’exercice de la punition, ce qui pourrait « expliquer » cette conception moins « puriste » de l’enseignant et de ses rôles. Hypothèse.

Trois réactions des subalternes

Devenir professeur, la documentation

Dans les établissements scolaires, nous connaissons aujourd’hui le CDI, animé par un professeur documentaliste recruté par un CAPES. Françoise Chapron a écrit l’histoire de ce dispositif dans : Les CDI (centres de documentation et d’information) des lycées et collèges. Paris : PUF, 1999. – XV-237 p. ; 22 cm. – (Éducation et formation : L’Éducateur) ; une présentation de ce livre par Marie-Hélène Dougnac . Depuis les années 50, on est passé des bibliothèques, au service de documentation (pour les enseignants), puis à l’actuel Centre de documentation et d’information. Il faut attendre la loi de 1989 pour que les personnels de documentation deviennent des « professeurs documentalistes » recrutés par un CAPES. Ces « professeurs » sont sans classes et n’exercent pas en classe. Ils luttent régulièrement pour éviter que le CDI soit transformé en salle d’étude ou de garderie en cas d’enseignants absents par exemple.

Affirmer son champ, l’éducation

Le surveillant général est devenu le conseiller d’éducation puis conseiller principal d’éducation. A la surveillance, la gestion des absences et des punitions, ce nouveau corps créé en 1970, suite aux événements de 68, ajoute très fortement un « nouveau champ » dans le monde secondaire, celui de la vie scolaire et de l’éducation comme acte professionnel. Le ministère a cherché à ramener ce corps du côté de l’administration, mais celui-ci a toujours refusé, affirmant ainsi l’autonomie de ce champ.

Se rattacher à une profession extérieure, l’orientation

Les conseillers d’orientation étant extérieurs à l’établissement scolaire, étant rattachés à un CIO, ressentent sans doute moins (c’est sans doute très relatif) cette position subalterne. En 1985, une loi encadre l’attribution et la reconnaissance du titre de psychologues. Les psychologues scolaires (dans le primaire, des instituteurs spécialisés), et les conseillers d’orientation (dans le secondaire) se lancent à l’assaut d’un nouveau statut leur reconnaissant le titre de psychologues. Pour les conseillers, cela leur sera reconnu par un nouveau statut, celui de conseiller d’orientation-psychologue en 1991. Dans ce cas, le repère identificatoire est dans un champ extérieur à l’école.

Voilà trois manières de répondre à cette structuration hiérarchique des professionnels de l’enseignement :

  • s’identifier à la position haute
  • créer son champ d’identification propre
  • s’identifier à un champ externe.

Bernard Desclaux

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This entry was posted on lundi, janvier 7th, 2013 at 12:23 and is filed under Système scolaire. You can follow any responses to this entry through the RSS 2.0 feed. You can leave a response, or trackback from your own site.

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