Le numérique, l’intermédiaire et la collaboration

Le 6 avril à la Cité des sciences et de l’industrie à Paris, se tenait le forum Educavox organisé par Michelle Laurissergues sa présidente. Il s’agissait de la première rencontre avec les contributeurs du site. J’y étais invité pour animer une table ronde sur le thème : Outils pour une communauté de veille et de publications.

Pour des raisons que je vais préciser, je n’ai pas présenté l’introduction que j’avais prévue. Je vous propose donc ici de développer ces quelques idées et des remarques plus générales sur les débats du forum.

Merci à Michelle Laurissergues de m’y avoir invité, et je vous encourage très vivement à visiter et explorer le site http://www.educavox.fr/.

Problème de méthodologie

Les organisateurs avaient prévu le dispositif suivant :

« Afin que les processus d’échanges de ce forum fonctionnent, les interventions durant 45 minutes, l’animateur qui est également le gardien du temps exposera la problématique puis donnera la parole aux intervenants.

Ils disposeront alors de la possibilité d’annoncer en « trois » diapositives, trois idées fortes correspondantes à leur perception du sujet, leurs avancées personnelles sur la question et leur vision prospective. C’est extrêmement bref et synthétique. Ensuite les participants peuvent poser des questions ou apporter des éclairages. »

Méthodologie alléchantes, Mais…

  • Mais les discours d’accueil, habituels des forums, très intéressants pour une fois sur la thématique du jour, ont dépassés le temps prévu.
  • Mais les intervenants n’ont pas suivis la consigne. Ils n’ont pas appliqué la formule que Pierre Frakoviack a rappelée dans son intervention dans l’après-midi :  » Le numérique ça doit servir à faire cours court ! »

J’ai donc fait au plus court, et j’ai passé la parole aux intervenants, qui pour la plupart ont poursuivi la dérive temporelle, et le débat fut escamoté afin que la troisième table ronde prévue puisse passer avant le repas.

L’intro à laquelle vous avez échappé

 

La séquence avait pour titre : Outils pour une communauté de veille et de publications. Et Michelle Laurissergues avait précisé : « Enseignants et apprenants doivent vivre « le même âge numérique ».

J’avais prévu une introduction rapide que je vais développer ici en intégrant des discussions de différents points abordés au cours du forum.

 

Il est probable que l’ère de l’enseignant en tant que « nécessaire intermédiaire » entre l’apprenant et les sources du savoir, s’achève.

Avec internet et l’accélération de la production de « savoirs », l’enseignant et l’élève sont confrontés aux mêmes sources, et à une démultiplication de celles-ci.

D’une pédagogie frontale nous devrons évoluer vers une pédagogie du côte à côte supposant une collaboration entre les différents acteurs :

  • entre enseignants,
  • entre apprenants,
  • mais également entre enseignants et apprenants).

Mais cette « collaboration » ne va pas de soi. Elle est l’objet de questions que Michelle Laurissergues avait formulées ainsi :

  • Comment développer des pratiques de veilles et de communication ?
  • Comment faciliter la création collective des communautés en ligne ?
  • Jusqu’où aller dans la communauté de veille avec les apprenants ?

Cette égalisation du rapport au savoir peut être très mal ressentie, et être source d’angoisse chez l’enseignant. Elle tend vers l’annulation de la dissymétrie qui fondait la relation pédagogique classique.

Mais il y a également sans doute un danger ressenti par l’apprenant qui risque de se retrouver seul en position de producteur de son savoir, avec toute la responsabilité personnelle qui en résulte.

Dans ces deux cas, aussi bien pour l’enseignant que pour l’apprenant, la participation, l’appartenance à une communauté peut être une protection, un support, un étayage.

 

Intermédiaire et médiateur

Jean – Marc Merriaux, Directeur national du CNDP, et d’autres au cours de la journée ont utilisé le terme de médiateur pour désigner la nouvelle posture de l’enseignant, transmetteur étant sans doute l’ancienne posture. La discussion auraient sans doute été intéressante.

Je pense en effet que l’explosion de l’accessibilité « directe » des sources d’information remet en question l’enseignant comme seul légitime intermédiaire. C’est sans doute ce que ressentent de plus en plus les élèves, et les apprenants d’une manière générale. Pourquoi avoir besoin d’un intermédiaire ?

Du côté de l’enseignant, qui s’est construit sur ce modèle de légitimité (par la détention d’un savoir qu’il est seul à détenir face à sa classe), c’est sans doute les nouveaux moyens d’accessibilité aux sources qui peuvent le déstabiliser. Bernard Benhamou, Délégué aux usages de l’internet, expert français de l’Internet et spécialiste de la société de l’information a insisté beaucoup sur les problèmes d’ergonomie des interfaces. Les difficultés de maniement peuvent rebuter rapidement l’usager. Jean-Paul Pinte, Docteur en Sciences de l’Information et de la Communication, Maître de conférences et chercheur au Laboratoire d’Innovation Pédagogique de l’Université Catholique de Lille, a présenté un catalogue, qui peut sembler infini, d’outils de recherches sur le web. Chacun se trouve sans doute très vite dépassé, et l’enseignant risque sa crédibilité à vouloir se placer comme médiateur dans l’accès aux sources.

Je ne parle pas ici des quelques « profs geeks » capables et surtout déjà dans cette posture ayant élaboré et élaborant en continu cette/ces compétences. Ils sont les héros sans doute encore un peu solitaires de cette évolution fondamentale du modèle de l’enseignement.

C’est pourquoi je parle d’une pédagogie du côte à côte et non pas d’une pédagogie latérale. Au fond la pédagogie du côte à côte suppose que l’enseignant comme le soi-disant enseigné s’affrontent ensemble aux mêmes difficultés techniques et de compréhension. C’est une situation de fait et non pas une posture choisie et élaborée.

Collaboration ?

Ce terme fut largement utilisé au cours de cette journée. Mais j’ai le sentiment que c’est encore un terme d’espoir.

Anne Lehmans, Professeur documentaliste à l’IUFM d’Aquitaine, a indiqué combien les nouveaux usages travaillaient les territoires qui semblaient établis. Beaucoup de frontières deviennent poreuses, affaiblissement de la distinction public vs privé, simultanéité de l’usage des canaux d’information (écrit, image, son), etc. Mais reste sans doute comme elle l’indiquait les frontières sociales, les distinctions sociales. Elle donnait l’exemple de la différence entre les sujets choisis pour les TPE entre des élèves de lycée professionnel et de lycée. Mais cette solidité des frontières et des distinctions sociales ne concerne sans doute pas seulement les élèves.

Collaboration, coopération supposent la coprésence dans un temps commun. Notre conception institutionnelle (seulement ?) en France de l’enseignant ne l’engage pas dans cette pratique, dans cette attitude. Sa propre formation s’est faite dans un bel individualisme (évaluation, sélection, concours) qui suppose peu de collaboration entre les participants à cette compétition. Les situations de travail sont pour l’essentiel des situations individuelles, un enseignant face à une classe. Et son temps de travail contraint est celui des heures de cours. Comment penser que la collaboration soit une activité « normale » de travail ? Les quelques communautés que l’on peut observer sont pour la plupart des communautés hors de la vie professionnelle. Ce sont les syndicats, les associations, la participation aux réseaux sociaux. Mais dans son établissement l’enseignant innovant reste isolé, entre une posture héroïque et marginale et va rentrer en réseau la plus part du temps hors de son établissement.

Philippe Chavernac, professeur documentaliste au LP Gustave Ferrié Paris, présentait des collaborations entre enseignants de disciplines différentes. Très intéressant, mais c’est une activité très soutenue pour exister par le GIPTIC de l’académie de Paris.

Il sera nécessaire, pour accompagner cette évolution de faire tomber certaines normes de travail et d’organisation du travail enseignant. Problème, ces normes ne sont pas que des contraintes, elles sont également des protections individuelles. Tout le monde ne peut pas être un héros. Et la protection nécessaire à chacun devra venir d’une nouvelle organisation managériale, coopérative, collaborative, basée sur la confiance (Yan Algan, Pierre Cahuc, André Zylberg, La fabrique de la défiance… et comment s’en sortir, Albin Michel, 2012).

 

Bernard Desclaux

 

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This entry was posted on lundi, avril 8th, 2013 at 9:40 and is filed under Système scolaire. You can follow any responses to this entry through the RSS 2.0 feed. You can leave a response, or trackback from your own site.

2 Responses to “Le numérique, l’intermédiaire et la collaboration”

  1. Jean-Paul PINTE Says:

    J’ai développé dans mon exposé les quelques pratiques de veille collaboratives avec mes étudiants. J’ai aussi évoqué le frein à l’inertie d’un grand nombre d’enseignants durant ces quinze dernières années pour rentrer dans le flux des innovations en termes d’outils et de démarche de veille pour aujourd’hui aboutir au métier d’enseignant-curateur.

    Aujourd’hui le décalage est énorme et lorsque je parlais de veille pédagogique il y a juste 11 ans on ne comprenait pas ce que je voulais dire… Aujourd’hui on court après.

    Mes outils ne sont pas à l’infini mais nécessitent justement une veille technologique sur ces derniers de la part des enseignants et j’ai depuis 1998 toujours ajuster ces outils au contexte de recherche.
    Car, à chaque recherche correspondent desoutils …

    On est en est malheureusement rendu en France à la simple Googlisation qui, faute de vouloir s’y intéresser en temps utile donne aux enseignants comme aux apprenants un seul chemin d’accès à la connaissance et l’impression qu’Internet c’est le Web.

    Je suis un migrant du digital pas un GEEK en tout cas, plutôt un éveilleur de consciences, un « tendanceur » en ce domaine.

    Ce qui m’amène à dire qu’au moment où tout le monde semble s’intéresser à un enseignement avec des réseaux sociaux, des plateformes, on est en réalité avec 5 ans au moins de retard et la situation est bien ailleurs déjà et nos étudiants aussi.

    C’est cela la nouvelle compétence de l’enseignant à mon sens.

    Seuls celles et ceux ayant vécu toute l’histoire du Web et ses évolutions depuis 20 ans peuvent dire aujourd’hui que rien ne s’inscrit dans la durée dans ce domaine.

  2. bernard-desclaux Says:

    Merci Jean-Paul PINTE pour ce commentaire détaillé. J’espère que ce retard français pourra un peu se rattraper.

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