Orientation : le retour de l’expérimentation

L’article 32 B nouveau du Projet de loi d’orientation et de programmation pour la refondation de l’école de la République est ainsi formule :

« À titre expérimental, pour une durée maximale de trois ans, dans des académies et des conditions déterminées par le ministre chargé de l’éducation nationale, la procédure d’orientation prévue à l’article L.  331-8 du code de l’éducation peut être modifiée afin qu’après avoir fait l’objet d’une proposition du conseil de classe et au terme d’une concertation approfondie avec l’équipe éducative, la décision d’orientation revienne aux responsables légaux de l’élève ou à celui-ci lorsqu’il est majeur. Cette expérimentation fait l’objet d’un rapport d’évaluation transmis aux commissions compétentes en matière d’éducation de l’Assemblée nationale et du Sénat. »

 

J’ai déjà écrit sur ce sujet dans un post précédent (Expérimentation des procédures d’orientation en troisième). Ce post est suivi de plusieurs commentaires qu’il est utile de relire également. Je vais donc poursuivre l’examen de cette proposition tout en reprenant les arguments déjà avancés, et en présenter de nouveaux.

 

 

Critiques de ce projet d’expérimentation

 

Je ne reprends pas ici les arguments des opposants. Vous en trouverez un formulé de manière « vive » en commentaire de mon article Pourquoi faut-il supprimer les procédures d’orientation

De mon côté, j’ai fait des critiques sur les risques de cette expérimentation qui ne me semblait pas assez générale. Donner la responsabilité finale de l’orientation aux parents sans modifier tout le processus des procédures au cours du collège me semble une erreur fondamentale. La notion même de procédure repose sur l’idée de l’existence d’un désaccord entre les acteurs. Cette nouvelle répartition de la responsabilité dans la décision sera, ou pourra, être ressenti sur le mode de la revanche pour les uns, et pour les autres du désaveu. Ce n’est pas ainsi que la confiance entre les acteurs peut être construite.

 

Cela dit, il y a un point positif à ne pas négliger : l’expérimentation évoquée jusqu’à présent par la ministre de la réussite éducative, Mme Pau-Langevain, est désormais du domaine de la loi (si le projet de loi est votée tel quel par l’Assemblée). Cette idée ne dépend plus seulement de la volonté d’un des deux ministres de l’éducation nationale.

 

Une évaluation de quoi ?

Et cela m’amène au nouvel argument que je voudrais préciser ici. S’il y a un rapport d’évaluation de prévu dans la loi, sur quoi portera l’évaluation ? Rien n’est indiqué dans l’article de loi. Pour le moment on ne peut que s’appuyer sur les paroles de la ministre que j’ai rappelé dans le post.

Une évaluation d’une mesure porte, entre autre sur l’atteinte des objectifs assignés à l’objet de l’évaluation. Donc quels sont les objectifs présentés ? 

Il s’agit de la lutte contre le décrochage : le lieu du décrochage scolaire étant identifié au lycée professionnel et la cause étant l’orientation subie. Qu’en est-il de ces deux affirmations ?

Le lycée professionnel comme espace de décrochage

Dans le cadre de discussion pour le projet de refondation, le ministère avait publié un texte : Lutter contre le décrochage scolaire : Eléments de comparaison internationale. Pas vraiment de chiffres précis.

Les déchiffreurs, des spécialistes des statistiques ont publié un article au titre évocateur : Décrocheurs : accrochez-vous ! Pour savoir combien il y a de « décrocheurs sans diplôme », il faut vraiment s’accrocher !

L’IFE a proposé un dossier : Le décrochage scolaire, une question complexe. Le décrochage scolaire est un problème social car il est un facteur important de chômage.

Sur une infographie  d’après des sources de l’OCDE, Direct matin   indique que 32% des décrochages se font au niveau de la seconde. Cela peut donc en effet montrer les dégâts de l’orientation de fin de troisième. Mais si on cumule les sorties avant ce niveau, et donc au cours du collège, on arrive à un chiffre équivalent au précédent : 33% ! Autrement dit, incriminer seulement les procédures de fin de troisième est un peu rapide. C’est sans doute l’ensemble du fonctionnement du collège et des procédures qu’il faut mettre en cause dans ce processus de production du décrochage.

Orientation subie et affectation subie

Pour cet après troisième, l’effet procédures d’orientation est sans doute pertinent, mais pas suffisant pour tenter de comprendre la production du décrochage. L’orientation subie est une chose, mais l’affectation subie est aussi dévastatrice pour la motivation scolaire. Le choix des formations professionnelles par l’élève ou ses parents n’est pas un objet de décision du conseil de classe. Mais, les demandes doivent être hiérarchisées, et plusieurs facteurs sont à prendre en compte : le dossier scolaire (les notes), les motivations de l’élève, ses intérêts ou ce qu’il en connaît, et la répartition géographique et quantitative des formations envisagées. L’application qui gère l’affectation prend en compte pour l’essentiel les notes et la hiérarchisation des demandes (une formation dans un établissement). D’où pas mal de déconvenue pour les élèves.

Mais, même si les élèves se trouvent dans un lycée éloigné, dans une formation non désirée, les probabilités de décrochages varient surtout selon le fonctionnement des établissements et en particulier de la vie scolaire. Une étude dans l’académie de Versailles l’avait montré il y a quelques années. A situation identique pour les élèves, c’est le fait d’avoir une vie scolaire qui signale aux parents immédiatement l’absence de l’élève, qui ne « le lâche pas », qui réduit la tendance à l’absentéisme puis le décrochage.

 

L’évaluation de cette expérimentation sera donc sans doute bien difficile à interpréter.

Il y aurait bien d’autres raisons à supprimer les procédures d’orientation

Pour moi, la raison essentielle qui nécessite la suppression des procédures d’orientation, ne tient pas à la lutte contre le décrochage scolaire, ou à la liberté parentale.

 La raison est essentiellement dans la recherche d’une réelle modification du fonctionnement de notre système scolaire.

La réduction de la fonction sélective est nécessaire pour envisager un changement pédagogique au collège permettant d’atteindre réellement l’objectif de l’acquisition par tous d’un socle commun, et cela quel que soit sa définition ou son contenu.

Cela suppose alors une réorganisation de la deuxième partie de notre secondaire, qui devra, non pas assumer la fonction sélective, mais permettre la différenciation des choix de formation.

Bernard Desclaux

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This entry was posted on mercredi, mai 29th, 2013 at 14:09 and is filed under Orientation. You can follow any responses to this entry through the RSS 2.0 feed. You can leave a response, or trackback from your own site.

5 Responses to “Orientation : le retour de l’expérimentation”

  1. Lionel Jeanjeau Says:

    En théorie, nul besoin d’expérimentation pour mettre en place l’orientation choisie. Il suffit qu’un principal de collège décide d’en faire la politique de sont établissement et le présente comme tel à ses enseignants.
    La difficulté principale est que si le collège est décisionnaire, il faut surtout préparer les lycées à l’arrivée d’un « nouveau » public (encore que dans les faits cela soit le cas déjà depuis longtemps). C’est là qu’intervient la nécessité d’harmoniser, au moins à l’échelle d’une agglomération, voire d’un département (car le recrutement de certains LP peut s’avérer extrêmement large géographiquement). Et c’est sans doute là que se trouve la principale difficulté de ce dispositif, qui dans le principe reste excellent.

  2. Desclaux Bernard Says:

    Merci Lionel de ce commentaire.

    Je ne suis pas sur de la légalité de ta proposition sauf à faire qu’à la suite de la rencontre chef d’établissement/parents, avant la commission d’appel, le chef d’établissement “donne raison” aux parents.
    A mon avis le point essentiel est dans l’établissement de la confiance, et pour cela, il faut que l’ensemble des acteurs sachent par avance leur droit.
    Une personne qui sait qu’elle sera en position de décider, pourra alors être attentive aux conseils qu’elle recevra.
    Mais cette confiance ne peut pas s’établir en fin de parcours du collège. Elle doit être installée dès l’entrée en sixième. C’est pourquoi je revendique la suppression des procédures d’orientation telles qu’elles existent sur l’ensemble du collège.

  3. Desclaux Bernard Says:

    sur son blog, Lionel Jeanjau vient de publier : Orientation choisie : un dossier qui avance bien
    http://lioneljeanjeau.canalblog.com/archives/2013/05/30/27286029.html

    Espoir…

  4. jm quairel Says:

    Si la « réduction de la fonction sélective » est une nécessité justement soulignée par Bernard , pour faire évoluer tout le collège , on peut se demander pourquoi elle a tant de mal à s’imposer et pourquoi sa simple évocation déclenche autant de résistances ? Dans la mesure , où , de toutes façons , la sélection finit toujours par s’imposer , il est simplement question de créer les conditions pour qu’elle s’opère de façons non stigmatisante et dans une certaine clarté et objectivité , c’est à dire à l’inverse de ce qui se pratique depuis toujours . Contrairement aux idées reçues , les élèves et les parents ne sont pas contre la sélection : Ils veulent simplement qu’elle s’établisse sur la base d’une « égalité de droit » , c’est à dire , sur une reconnaissance du droit à essayer et à se tromper et non pas sur un interdit à priori, basé sur les seules notes scolaires d’une année . Cette simple reconnaissance , ne pourrait que provoquer , même en cas d’échec , un sentiment de confiance et d’appartenance à une communauté d’intérêt ( celui du devenir de la jeunesse) qui manque tellement à notre pays . C’est simple à comprendre et si ça ne se met pas en place , cela voudra dire que nos intentions de « réussite pour les jeunes » ( du CAP à Bac + 10 ) ne sont que « poudre aux yeux » : Globalement,dans notre système , on s’intéresse vraiment à celles et ceux qui réussissent en respectant les codes des enseignants ; les autres sont tolérés ou écartés ….Pourquoi changer un système qui garantit la réussite prioritaire des enfants d’enseignants et celles des enfants de décideurs ? D’autant qu’il n’y a pas assez de travail pour tous ! Plutôt que de s’évertuer à rechercher une illusoire adéquation « formation/emploi » qui ne peut pas exister , sans tomber dans un système ultra dirigiste qui ne concernerait évidemment que « les enfants des autres » , ne faudrait il pas se fixer comme objectif d’élever le niveau général de connaissance et de compétences du plus grand nombre possible de jeunes , en repoussant majoritairement les choix de qualification professionnelle , le plus tard possible ( 18 ans ? ) et d’observer les effets que cette politique aurait sur l’insertion et l’emploi ? A condition , évidemment et parallèlement , que les conditions de travail , intègrent enfin le respect de la personne qui travaille : On pourrait alors pratiquer une « orientation tout au long de la vie » , avec passion et confiance , dans une société vraiment décidée à faire une place à l’immense majorité de sa jeunesse , en la réunissant et non pas en la séparant .

  5. Le blog de Bernard Desclaux » Blog Archive » La place du lycée professionnel dans notre système scolaire Says:

    […] Aujourd’hui, il existe trois paliers d’orientation au collège (6ème, 4ème, 3ème). Avec le projet de nouveaux cycles (voir mon article), sans doute on aurait seulement 6ème et 3ème comme paliers. Il y a également l’expérimentation de « donner la mains aux parents » dans quelques établissements, mais seulement après toutes les phases de la procédure habituelle en troisième, et celles de 6ème et de 4ème. Cela ne supprime pas l’intégration du jugement dévalorisant sur soi, ou au contraire le renforcement du conflit (voir mon article). […]

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