Le monde à part des EREA

Le rapport sur les EREA de Didier Jouault, Inspecteur général de l’éducation nationale a été publié en septembre 2013 : Les EREA en 2012 : après 50 ans, des établissements oubliés ou des structures porteuses d’avenir ?

L’auteur remarque en fin de son introduction du rapport « … après cinquante ans d’existence et alors que le dernier texte les concernant (une circulaire de 1995) n’a été appliqué que dans moins de 15 % d’entre eux, des décisions nationales fortes semblent s’imposer, ainsi que leur déclinaison active par les autorités académiques.

L’objet du présent rapport est de les préparer,… ». Le rapport de 250 pages se termine par un récapitulatif des 16 recommandations (pp. 124- 127). Mais la lecture du rapport me laisse perplexe quant à la faisabilité de la mise en œuvre de ces recommandations.

 

Un EREA, c’est quoi ?

L’auteur présente les EREA ainsi dans son introduction : « Créés pour 80 % d’entre eux depuis une cinquantaine d’années, les établissements régionaux d’enseignement adapté (EREA) sont supposés prendre une part active dans le traitement de ces sujets, autant par les publics scolarisés – relevant de la difficulté grave et persistante – que par la spécificité de leur fonctionnement. Ce sont, en effet, les seuls établissements où enseignent majoritairement des professeurs des écoles – théoriquement spécialisés – au profit d’élèves relevant tous du second degré. Ce sont, aussi, des établissements au sein desquels l’internat joue un rôle éducatif déterminant, très au-delà d’un simple hébergement.  Enfin, ils se donnent pour objectif d’assumer une double fonction de prévention de l’échec scolaire et de conduite vers l’autonomie sociale, qu’ils assument en particulier grâce à des taux d’encadrement très favorables et des projets adaptés – dont les « activités et ateliers éducatifs ». » (p. 1)

 

La partie historique, un peu trop rapide (mais un précédent rapport l’avait développée : Analyse de l’organisation et du fonctionnement des Établissements régionaux  d’enseignement adapté (EREA) )  est assez surprenante. Il y a deux ans, j’avais commencé une série d’articles sur l’autorité au sein de l’éducation nationale, en rapportant quelques résistances dans l’application de directives ministérielles[1]. Ici, dans ce secteur de l’éducation, la lecture de cette partie semble indique que cette résistance n’est pas exceptionnelle, mais continuelle, d’où un constat aujourd’hui très disparate sur les territoires. L’auteur essai bien de construire une typologie de ce qu’il observe, mais le résultat me semble sans pouvoir dégager une logique.

 

J’ai essayé de comprendre les 16 recommandations que l’auteur formule. J’ai beaucoup de mal, d’une part à les comprendre, j’ai sans doute un manque de connaissances précises de ce domaine de notre système, mais j’ai aussi beaucoup de mal à penser qu’elles puissent être opérationnelles. On cherche à colmater les brèches, sans chercher à savoir pourquoi il y a ces brèches, qu’est-ce qui les provoque ?

 

Donc quelques pistes-hypothèses expliquant en partie cette résistance…

 

L’ordre primaire

L’enseignement spécial, spécialisé, puis aujourd’hui adapté, est né dans le primaire à la suite de la mise en œuvre de l’obligation scolaire. Le Binet et Simon, le célèbre test,  est la réponse à la commission de 1911 : comment distinguer les élèves qui peuvent suivre l’enseignement de ceux qui ne le peuvent pas ? Que faire de ceux qui ne peuvent pas suivre alors qu’ils sont soumis à l’obligation scolaire ? L’enseignement spécial est la réponse. Le secondaire ne se pose pas cette question, il lui suffit de rejeter l’élève (circulaire de 1880, voir mon article Aux origines du conseil de classe . Il semble donc que cet enseignement et son organisation soit resté du côté de l’ordre primaire. La mise en système en 1959 n’a pas opéré dans ce champ. Une grande partie des personnels enseignants est restée primaire ; le directeur n’est pas chef d’établissement, il ne note pas.

On a donc là des établissements du secondaire, qui doivent suivre les objectifs du secondaire, avec des élèves du secondaire, avec des ressources en personnels du secondaire. Comment les gestionnaires académiques, départementaux peuvent s’y retrouver ? Il y a là deux mondes.

Le nombre

Ces établissements sont très, très peu nombreux comme le signale l’auteur du rapport. Cela peut tout à fait expliquer l’absence de pilotage. Le niveau académique ou départemental pilote les grandes masses. Ici, nous sommes dans l’exception, dans le particularisme, dans le particulier. Le nombre réduit, fait que le « général » disparait au profit du particulier. Ce que l’on entend le plus souvent quand on visite un établissement scolaire, quelconque, c’est « Ici,  ce n’est pas pareil ! ». Et bien dans ces EREA, en effet, « ce n’est pas pareil », et cette singularité balaye toute tentative de généralisation. Il y a toujours une bonne raison pour faire comme on fait ici depuis….

L’implication personnelle

Enfin, il me semble que la dimension personnelle est primordiale. On ne devient pas personnel enseignant, éducateur, ou directeur dans ce champ, par hasard. On le cherche, on le réclame, et sans doute pour des raisons très personnelles. Cette caractéristique renforce sans doute un processus classique dans l’éducation nationale, celui de l’interprétation locale des textes administratifs. Et ce processus renforce l’effet précédent. Non seulement ici ce n’est pareil, mais en plus, ici, on ne pense pas pareil.

Enfin l’utilité

L’auteur du rapport insiste beaucoup sur le fait que le recrutement des élèves est en fait extrêmement disparate. Et cela ne teint pas seulement au fait que les objectifs éducatifs et sociaux de ces établissements soient flous. Il note également que le pilotage académique du recrutement est peu développé. Faisons l’hypothèse que cela arrange bien. Cela arrange sans doute les EREA eux-mêmes et leurs personnels qui peuvent plus ou moins contrôler les entrants, mais cela arrange aussi sans doute les autres établissements qui peuvent ainsi évacuer ou éviter certains élèves.

 

Mais méditons sur l’histoire du funambule de Paul Watzlawick : pour tenir en équilibre il ne doit pas être parfait. Bloquer le balancier en voulant lui faire prendre une position d’équilibre parfaite, et le funambule tombe.

Bernard Desclaux

 

 

 


[1] Premier article : La résistance de l’Education nationale face aux décisions politiques . Les articles sont dans la catégorie « Autorité ».

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This entry was posted on vendredi, janvier 24th, 2014 at 18:01 and is filed under Autorité. You can follow any responses to this entry through the RSS 2.0 feed. You can leave a response, or trackback from your own site.

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