L’orientation, terra incognita de Terra Nova

La publication du texte du Think-tank Terra Nova hier Pour une école commune, du cours préparatoire à la troisième (Par Jean-Pierre Obin, Claire Krepper, Caroline Veltcheff, Gilles Langlois, Roger-François Gauthier, Julien Maraval, Jean-Michel Zakhartchouk ) relance la réflexion sur l’organisation de notre système scolaire. Le projet propose une deuxième rupture d’avec le modèle ancien des deux ordres (primaire et secondaire). Après la conception originaire du « côte-côte », puis la succession primaire-secondaire dans la séquence 59-75, dans laquelle nous sommes encore, Terra Nova propose la fusion entre les deux.

Je voudrais ici relever un point aveugle de ces propositions : le silence sur l’orientation.

Accords et désaccord

Je défends également cette école commune, ou école du socle, ou école obligatoire, ou école de base. Peu importe la dénomination. L’important sans doute est de considérer la continuité de l’enseignement obligatoire comme ayant pour objectif l’acquisition par tous les futurs membres de la société de compétences de base, considérées comme nécessaire pour vivre en société. C’est la fonction éducative de tout état : faire en sorte que ses membres puissent vivre ensemble et puissent s’adapter aux évolutions diverses.

L’organisation en formes successives avec les ruptures que signale le texte empêche l’atteinte de cet objectif. L’introduction indique : « Diverses études permettent de repérer deux causes principales de cette dérive : d’une part une ségrégation sociale et ethnique croissante entre les établissements, récemment accentuée par l’assouplissement de la carte scolaire ; d’autre part la triple rupture cognitive, pédagogique et éducative que représente le passage de l’école primaire au collège et le fonctionnement particulièrement inégalitaire de ce dernier, notamment par des processus de choix et d’orientation qui avantagent systématiquement les élèves socialement favorisés. »

 « Le fonctionnement particulièrement inégalitaire » du collège est un fait, et on en connait les occasions : tous les détournements du collège unique qui se sont mis en place dès, et ce dès sa création. On peut rappeler le traitement du soutien, les classes dérogatoires (quatrième technologique, quatrième CPPN), les options, et plus « récemment », les classes européennes (voir le texte adressé aux recteurs CIRCULAIRE N°92-234 du 19-08-1992 (rectifiée) BOEN N°33 du 3-09-1992  lors de leur création). On peut rajouter dans cette liste, l’assouplissement de la carte scolaire. Toutes ces occasions consistant à diversifier l’offre de formation permettent surtout une répartition des élèves selon leurs niveaux de réussite scolaire. Et tout le monde y participe, élève, famille, enseignant, chef d’établissement. L’entre-soi arrange et apaise soi-disant.

Mais on peut se demander pour quelle raison existe cette diversification finalement hiérarchisante. Elle ne tient pas qu’à la « nature humaine » ! Cette diversification permet le classement, tout comme le système de la notation. Et ce classement n’est pas inhérent à la profession des enseignants du secondaire. Il est réclamé par un processus institutionnel : les procédures d’orientation.

Et il me semble que ce soit là le point d’aveuglement de ce texte : l’incompréhension des effets de ce processus sur l’organisation du système et les pratiques qu’il engendre.

La terra incognita

A part l’apparition du terme « orientation » dans l’introduction citée plus haut, nulle trace dans l’analyse de la situation faite par Terra Nova. Il faut attendre la page 17 (sur 26) pour voir apparaître le terme. Et dans quel contexte !

Dans cette deuxième partie, les auteurs écrivent : « Nous avons résolu d’examiner les différents domaines (culturel, institutionnel, pédagogique et budgétaire), où des difficultés de mise en œuvre sont prévisibles, et nous faisons des propositions susceptibles de les éviter. Ces propositions dessinent in fine une stratégie d’action vers une école obligatoire plus juste et plus efficace. » Et la dernière de ces propositions c’est le point 2-5 LE DOMAINE DE LA COMMUNICATION.

« Gagner la bataille de l’opinion est essentiel. Les forces conservatrices sont nombreuses, mais elles sont désunies : familles privilégiées favorables à l’entre soi social et à l’élitisme scolaire (voir le projet actuellement concocté pour elles par l’UMP) ; universitaires et lobbies disciplinaires confondant l’excellence académique et l’élitisme social, et méprisant la pédagogie ; front du refus syndical : SNES et ses alliés de droite et d’extrême gauche réunis sur des positions conservatrices et des revendications démagogiques purement quantitatives. Au travers de la continuité et de la cohérence de l’école obligatoire, c’est au fond toute la question du sens de l’école pour la population, de la confiance dans l’école qui se trouve soulevée. L’école commune est avant tout l’ambition de reconstruire cette confiance. »

On ne peut qu’approuver, un changement réel nécessite une adhésion des acteurs. Mais !

Mais c’est dans cette bataille qu’apparaît la question de l’orientation : « Donner aux familles davantage de pouvoir et de responsabilités dans les processus d’orientation ».

Penser l’évolution de l’orientation seulement de ce point de vue est bien décevant, et faire l’impasse sur le rapport entre « élitisme » et procédures d’orientation c’est rater un niveau d’analyse essentiel de notre système scolaire.  C’est parce que le collège doit sélectionner les élèves, les orienter vers les voies de formations, générale et technologique d’un côté et professionnelle de l’autre, qu’il utilise les ruptures pour discriminer les élèves, que certains parents cherchent les meilleurs parcours, et que les enseignants du secondaire se focalisent plus sur l’évaluation des performances que sur l’acquisition des compétences, ils ne peuvent faire autrement.

 

 

Oublier dans un tel projet de supprimer les procédures d’orientation dans cette école commune, c’est finalement lui laisser sa fonction sélective exactement contraire à l’idée d’une acquisition par tous d’un socle commun. Comme disait Antoine Prost, l’orientation fonctionne à l’échec. C’est son carburant, sa justification.

 Bernard Desclaux

 

Be Sociable, Share!

Tags: , ,

This entry was posted on samedi, mars 8th, 2014 at 16:47 and is filed under Système scolaire. You can follow any responses to this entry through the RSS 2.0 feed. You can leave a response, or trackback from your own site.

5 Responses to “L’orientation, terra incognita de Terra Nova”

  1. La note de Terra nova sur l’école commune | Enseigner au XXI siècle Says:

    […] souhait est en tout que cette note donne lieu à des débats de qualité ( comme celui que lance le billet de Bernard Desclaux) et non provoque les réactions des éternels pourfendeurs du « libéralisme » armés de […]

  2. Viviane Micaud Says:

    La proposition de supprimer le travail sur l’orientation dans le collège se heurte à la réalité du fonctionnement cognitif des homosapiens. Le chemin cognitif qui consiste pour un jeune à se projeter comme adulte dans le monde des adultes se fait dans la durée. Les représentations du fonctionnement du monde des adultes doivent se mettre en place avant l’adolescence.
    J’ai appelé la théorie sous-jacente de cette proposition de Terra Nova : le « miracle de la 2nd de détermination ». Sachant qu’il faut un trimestre pour trouver ses marques dans un nouvel établissement, un trimestre pour la procédure d’orientation, cela laisse un trimestre pour faire ce chemin cognitif. C’est clairement une vue de l’esprit.

  3. Viviane Micaud Says:

    Il est étonnant de voir que Terra Nova ne parle pas du premier dysfonctionnement actuel du collège. L’inadaptation des programmes (et des contrôles qui sont associés) aux classes hétérogènes. Un élèves avec des fortes lacunes en lecture ou en expression écrite ne peut pas réussir les devoir de 4ème et de 3ème quels que soient les efforts qu’il fait. Il se retrouve en fin de 3ème avec une estime de soi détruite et des savoirs extrêmement faible.
    Accepter ces élèves au lycée, est les mettre en souffrance une année de plus.
    Je précise que je suis favorable à un collège unique avec une suppression du redoublement jusqu’en 3ème. Cependant, il est nécessaire auparavant d’adapter les programmes.

  4. bernard-desclaux Says:

    Je pense qu’il y a une grande différence entre le travail sur l’orientation que je traduirais par l’éducation à l’orientation (le ministère vient de publier la circulaire sur une réorganisation du parcours d’information et d’orientation qui sera intégré dans les enseignements au collège), et les procédures d’orientation qui gèrent la circulation des élèves dans le système éducatif (en France), et encore l’information et le conseil. J’ai essayé de formaliser cela voir Pour une conception ternaire de l’orientation
    http://blog.educpros.fr/bernard-desclaux/2010/09/07/pour-une-conception-ternaire-de-lorientation/
    Demander la suppression des procédures d’orientation ne suppose pas de supprimer les deux autres notions.

  5. bernard-desclaux Says:

    Et oui nous avons chacun notre étonnement, moi c’était l’orientation, vous c’est les programmes.
    Nous sommes donc d’accord pour un réel collège unique. C’est bien, mais s’il garde sa fonction sélective et répartitive…

    En tout cas merci de ces échanges.

Leave a Reply