L’orientation entre projet affiché, projet caché, projet oublié

L’expérimentation de l’orientation à la main des parents en fin de troisième vient d’être commentée par Bruno Magliulo sur Educpros. Il s’interroge avec ce titre : « Orientation : un projet de réforme peut en cacher un autre »  . Il y développe deux arguments que je vais essayer de commenter.

La réduction de la voie professionnelle

En donnant la main aux parents, on aura nécessairement une réduction des orientations vers la voie professionnelle. Pas faux sans doute.

On doit se rappeler que lors de la promulgation de la loi de 1989 et l’affirmation de l’objectif des 80% niveau bac, on a assisté à une augmentation des demandes des parents vers la fameuse seconde de détermination, le bac étant compris comme le bac général. On doit également se rappeler que le résultat fut une stagnation des décisions d’orientation fin de troisième vers la seconde GT, et un plateau de plus de dix ans sur le taux d’accès d’une génération au niveau du bac (voir mon article sur ce blog Rappel des trois objectifs quantitatifs de l’Education nationale ).

Cet objectif des 80% niveau bac (tout bac confondus) est atteignable, mais comment ? Jusqu’à présent, le « rendement » de la voie professionnelle est moindre que celle des autres voies. Les taux de décrochages y sont importants. Dans un document publié par le Ministère pour la préparation de la discussion de la refondation, on trouve ceci   :

« Suite à la réforme de la voie professionnelle engagée en 2009, l’orientation en fin de classe de 3e se fait désormais soit vers un baccalauréat professionnel en 3 ans (au lieu de 4 auparavant), soit vers un CAP en 2 ans.

En 2012, le taux d’accès en terminale professionnelle des élèves issus de 3e ayant emprunté le cursus bac pro 3 ans dépassera les 65 %, alors qu’il était de 40 % pour le cursus en 4 ans. On observe également une baisse sensible des sorties sans qualification.

Cependant, le pourcentage des jeunes en situation de décrochage scolaire issus du lycée professionnel demeure très élevé : ils représentent aujourd’hui un tiers des décrocheurs.

De plus, si l’on prévoit un afflux de bacheliers professionnels dans l’enseignement supérieur à la rentrée 2012, en particulier en BTS, une proportion importante des bacheliers professionnels engagés vers un BTS abandonnent avant la fin du cursus et leurs taux de réussite sont nettement inférieurs à ceux des autres bacheliers. »

Si donc rien ne bouge au niveau de l’orientation fin de troisième ce n’est ni encourageant pour l’atteinte de l’objectif des 80%, ni pour celui des 50% de diplômés de l’enseignement supérieur (niveau L). Bruno Magliulo écrit : « En 2012, il y a eu 28% d’orientation post-troisième vers la voie professionnelle, mais 10% seulement l’ayant demandé en premier vœu. Ainsi, les deux tiers des élèves orientés en seconde professionnelle s’y retrouvent par défaut. Or la volonté affichée par le ministère de l’Éducation nationale est que ce taux d’orientation vers la voie professionnelle augmente significativement. » Il me semble que cette volonté soit disant affichée du ministère est contradictoire avec les deux objectifs des 80% et des 50%.

Mais on peut également « penser » qu’il ne suffira pas que ces 10% d’orientés malgré-eux choisissent la seconde GT pour y réussir. Le collège devra mieux les y préparer. Or ce chiffre de 30% d’orientés vers la voie professionnelle est stable depuis plus de trente ans. Quelle que soit finalement la nature de la population scolaire, il y avait déjà 30% avant la réforme Haby, c’est-à-dire lorsqu’en fin de 5ème 25% ne passaient pas en 4ème, ce taux de 30% s’applique. C’est un exemple de la constante macabre. C’est comme si le collège, propédeutique du lycée, avait droit à « 30% de perte ». Cela ne pourra durer dans un contexte de passage massif en seconde GT.

Pour mémoire, l’augmentation du taux d’accès au bac se fait pour l’essentiel par celui du baccalauréat professionnel, et récemment.

 bac 1981 2012

 

 

Le projet caché

« Nos responsables ministériels n’auraient-ils pas en tête une autre expérimentation, non avouée parce que beaucoup plus « sensible », qui serait la mise en place d’un nouveau palier d’enseignement secondaire : le palier troisième/seconde ? Il en existe un incluant les classes de première et terminale (le « cycle terminal des lycées »), et en amont un autre incluant les classes de cinquième et quatrième. À chacun de ces paliers, le passage en classe supérieure à mi-parcours est automatique, donc sans possibilité d’imposer un redoublement. Il en irait alors de même en fin de troisième pour le passage en seconde. » écrit Bruno Magliulo.

Cela supposerait la mise en place d’une seconde commune, une seconde « unique » en lycée recevant l’ensemble des élèves issue de troisième.

C’est en effet l’objectif que je défends. Je l’ai expliqué dans plusieurs articles dont Conséquences du collège unique  et lors du débat de la Refondation ( voir Contribution pour la refondation de l’orientation /) .

Mais un projet du ministère semble contrarier cette hypothèse. Je l’ai signalé dans l’article Les nouveaux cycles et l’orientation. Un projet de décret rattacherait la sixième aux deux années précédentes du primaire, un cycle de trois ans serait constitué par des trois années restantes du collège. On n’irait donc pas vers l’hypothèse que Bruno Magliulo envisage d’un cycle à cheval sur le collège et le lycée.

 

La seconde unique resterait possible, mais il faudrait alors explicitement supprimer toute procédure d’orientation en de troisième et en terminer avec la fonction de sélection du collège.  Ce que la note de Terra Nova a précisément oubliée (voir L’orientation, terra incognita de Terra Nova )

 

 

Bernard Desclaux

 

Be Sociable, Share!

This entry was posted on mercredi, mars 12th, 2014 at 11:51 and is filed under Système scolaire. You can follow any responses to this entry through the RSS 2.0 feed. You can leave a response, or trackback from your own site.

8 Responses to “L’orientation entre projet affiché, projet caché, projet oublié”

  1. Viviane Micaud Says:

    La grande difficulté de cette expérimentation foireuse est que la Seconde GT va se retrouver avec un même niveau d’hétérogénéité de la 3ème. Ils n’ont ni les salles de classe, ni les profs pour gérer cela. Ceux qui étaient en « souffrance » à cause de leur lacune en expression vont se retrouver en « hypersouffrance » en 2GT et c’est l’abandon assuré. Je vous rappelle que le plus grand dysfonctionnement du collège est que les programmes de 4ème et de 3ème sont faits de telle manière qu’un élève qui a des lacunes en lecture et expression ne peut pas, quels que soient ses efforts réussir les contrôles tels qu’ils sont proposés.
    Cet article est inexact. Le problème n’est pas le refus de la 2nde GT de ceux qui n’ont pas les acquis pour la réussir, le problème est l’affectation dans la filière du professionnel par un logiciel aveugle qui s’appuie principalement sur les notes et non pas sur la motivation. Cela crée une hiérarchie implicite des filières du professionnel connu par les Conseillers d’orientation.
    La « théorie de l’orientation en fin de seconde est foireuse », cela s’appelle la « théorie du miracle de la 2nde de détermination ». Cela suppose qu’un jeune peut faire le chemin cognitif qui lui permet de se projeter vers l’avenir en un trimestre, car il faut un trimestre pour prendre ses marques, la procédure d’affectation prend au moins un trimestre et donc il reste un trimestre pour le changement de paradigme entre la posture de l’élève dans sa bulle d’élève à celui du futur adulte. C’est clairement une vue de l’esprit.
    Il est impossible de mettre ailleurs le premier pas d’orientation qu’en fin de collège. Dès la 5ème, les élèves doivent être sensibilisés au monde du travail et comment se fait une production.

  2. Viviane Micaud Says:

    La procédure d’acceptation en Seconde Générale et Technologique a changé au milieu des années 2000. Une discussion avec le principal du collège (ou son représentant) a été intercalé entre le conseil de classe et la commission d’appel.
    Aujourd’hui, seuls ceux qui ont des lacunes fortes en expression écrite, les condamnant à l’échec assuré sont refusés en Seconde Générale.
    C’est stupide de les autoriser à y aller. D’autant plus que l’éducation nationale, n’a ni les profs ni les salles de classe pour passer de 35 à 28 élèves par classe ce qu’impose les classes hétérogènes.

  3. bernard-desclaux Says:

    Je pense également que c’est une mauvaise expérimentation, et j’ai donné mes explications dans plusieurs articles sur ce blog. Vous verrez que je la critique, mais pour les mêmes raisons que vous.
    Expérimentation des procédures d’orientation en troisième
    http://blog.educpros.fr/bernard-desclaux/2013/02/23/experimentation-des-procedures-dorientation-en-troisieme/
    Orientation : le retour de l’expérimentation
    http://blog.educpros.fr/bernard-desclaux/2013/05/29/orientation-le-retour-de-lexperimentation/
    L’orientation à la main des parents, une si bonne idée ?
    http://blog.educpros.fr/bernard-desclaux/2013/11/22/lorientation-a-la-main-des-parents-une-si-bonne-idee/
    L’orientation à la main des parents, débats
    http://blog.educpros.fr/bernard-desclaux/2013/11/26/lorientation-a-la-main-des-parents-debats/
    Je ne comprends pas très bien de raisonnement autour du trimestre à la fin de votre commentaire.
    Quant à l’affirmation « Il est impossible de mettre ailleurs le premier pas d’orientation qu’en fin de collège. », elle me fait penser à l’impossibilité de faire une sixième unique lors de la création du Collège unique. Il n’y a rien de naturel dans ces affaires.
    En tout cas ce que je sais, c’est que tant que le collège aura la fonction de sélection (et même si elle ne se trouve qu’à la fin du collège), il ne pourra pas fonctionner pour faire acquérir à tous les élèves le socle commun, quel que soit d’ailleurs sa définition.
    Bernard Desclaux

  4. bernard-desclaux Says:

    Je ne connais pas de procédure d’acceptation en Seconde Générale et Technologique. Par contre je connais les procédures d’orientation. En effet elles ont changé, mais ce n’est pas au milieu des années 2000, mais en 1992. Et oui, 14 ans de fonctionnement déjà. Voir mon article Le processus des procédures d’orientation.
    http://blog.educpros.fr/bernard-desclaux/2014/02/22/le-processus-des-procedures-dorientation/

  5. jm quairel Says:

    Et si vous acceptiez de laisser se dérouler cette expérimentation , avec vigilance et bienveillance avant de la condamner ? Et si vous arrêtiez de considérer que les gens sont trop bêtes pour arriver à choisir ce qui est bon pour eux , après avoir été convenablement informés et conseillés ? Et si , en collège comme en Lycée , vous pouviez envisager de changer un peu les pratiques d’évaluation ? Et si vous compreniez qu’il est impossible de revaloriser la voie professionnelle , avec les procédures d’orientation actuelles ? Et si vous considériez comme inacceptable que l’avenir de milliers de jeunes puisse dépendre des convictions , arbitraires et aléatoires , des chefs d’établissements ? Et si vous envisagiez positivement une mesure qui contribue à la responsabilisation des citoyens , qui traduit simplement une avancée vers  » l’égalité des droits » et qui n’enlève rien à personne ?

  6. Viviane Micaud Says:

    Je suis quasiment sure que les procédures ont changé au milieu des années 2000 car c’est l’époque où je participais en tant que représentante d’une fédération de parents d’élèves aux commissions d’appel.
    L’échelon « principal du collège » dont la décision primait sur le conseil de classe, a été ajouté entre le conseil de classe et la commission d’appel.

  7. bernard-desclaux Says:

    L’apparition de cette étape date bien de 1990. Mais c’est vrai que sa « publicité » a été très faible. Et pendant longtemps, les chefs d’établissement hésitaient beaucoup à l’utiliser pour modifier les propositions formulées en conseil de classe.
    Et ce que je déplore, c’est que nous n’ayons aucune statistique sur cette étape.
    Je vous envoie le document que j’utilisais pour la formation des professeurs principaux que j’organisais sur l’académie de Versailles durant plus de dix ans.

  8. Viviane Micaud Says:

    Deux informations supplémentaires :
    C’est le droit à changer leurs voeux des parents et le pouvoir de remettre en cause la décision du conseil de classe qui a changé dans les années 2000. Auparavant le chef d’établissement faisait de l’information. Ceci a débloqué le système.
    J’ai publié un billet sur mon blog qui décortique les mécanismes entraînant une discrimination sociale dans l’orientation.
    http://blogs.mediapart.fr/blog/viviane-micaud/160314/les-biais-lies-l-origine-sociale-dans-l-orientation-scolaire

Leave a Reply