De l’autorité en orientation, réponse à Marie Duru-Bellat

Une interview de Marie Duru-Bellat vient d’être publiée sur Educpros titré : Marie Duru-Bellat (sociologue) : « L’orientation dans l’enseignement supérieur devrait être mécanique voire autoritaire »  . Un tel titre attire toute mon attention.

Oui, la nature « du » baccalauréat a bien changé en deux siècles

Le terme de baccalauréat désigne aujourd’hui trois types de diplômes. Sans tenir compte des options, il existe 3 baccalauréats généraux, 8 baccalauréats technologiques, et 86 baccalauréats professionnels. On a donc une extrême différenciation de l’évaluation des candidats à « ce » diplôme. Au fond la diplomation, comme disent le québécois, s’est imposée en France. Nous sanctionnons la fin d’un niveau d’étude par l’obtention d’un diplôme obtenu en passant des épreuves.

Ce qui a changé fondamentalement c’est la longue scolarisation allant bien au-delà de l’obligation scolaire des 16 ans. Aujourd’hui les jeunes se construisent, pour la quasi-totalité d’entre eux, au sein d’un espace scolaire. C’est le vrai changement qui s’est produit dans la deuxième moitié du XXème siècle.

Ajoutons que l’objectif des 80% niveau bac n’est pas encore atteint. Voir mon article Rappel des trois objectifs quantitatifs de l’Education nationale.

 

Oui l’Université a développé des cursus professionnels

On peut bien sûr relever la liste des diplômes « professionnels qui se sont créés au sein de l’université à partir des années 70 et les opposer aux études dites « académiques ». Mais que veut dire académiques ? Non dépendant des contraintes du travail et de l’emploi ? Admettons. Les universités se caractérisaient donc par des études à but gratuit ? Où étaient formés les médecins, les avocats, les professeurs. Ce qui a changé, ce n’est pas la fonction de l’Université, mais la nature et l’organisation du travail. L’Université a toujours « produit » des professionnels. Mais c’est la nature et la définition de ces professionnels qui ont changé et qui se sont largement différenciées.

Il n’est donc pas aussi évident de présenter les évolutions de l’offre de formation de l’Université comme une adaptation à la massification de l’enseignement secondaire.

 

Oui l’Université n’a plus le monopole de la formation post-bac

En effet le monopole du post-bac a sauté. On peut considérer que l’Université aujourd’hui représente seulement la moitié des places de formations post-bac. Ce qui veut dire également que la libre poursuite d’étude n’est pas réelle pour bien plus que la moitié de la population des bacheliers. L’Université sélectionne aussi à son entrée.

Mais à la naissance du baccalauréat « moderne » (1808) peut-on dire que l’Université avait le monopole de la formation ? Notre système est fondé sur une ambiguïté très particulière. Je reprends ici un passage d’un de mes articles précédent Comment améliorer l’information des lycéens sur le supérieur ?

« Antoine Prost dans une conférence à l’ESEN (Regards historiques sur l’éducation en France : XIXe – XXe siècles ) rappelait que notre secondaire fut créé pour préparer les entrées dans les grandes écoles qui fournissaient à l’époque napoléonienne les ingénieurs, les techniciens nécessaires à l’armée et au développement économique, administratif…
Curieusement ( ?) le baccalauréat est le premier diplôme de l’enseignement supérieur, et s’il donne ainsi accès aux études universitaires, le concours d’entrée en grande école est nécessaire, ce qui justifie sans doute le développement des « classes préparatoires ». Et dans ce schéma, on pourrait dire que les différents bacs préparent à l’entrée en classe préparatoire d’abord. Mais alors où et quand se fait la préparation aux études universitaires ? Et peut-il y avoir un réel investissement du lycée, et de ses personnels dans l’information sur le supérieur s’il existe dans ce fond organisationnel une telle hiérarchie de valeur entre les poursuites d’études ? »

Le baccalauréat aurait-il été créé pour donner une solution à ceux qui ne pouvaient réussir les concours d’accès aux grandes écoles ?

Conceptions de l’orientation

Le titre de l’interview de Marie Duru-Bellat reprend une des parties de sa conclusion. L’orientation vers le post-bac devrait être autoritaire. Mais elle évoque également deux autres conceptions de l’orientation.

Il y a « l’orientation active » qui repose sur l’idée d’une régulation par l’information sur soi. D’après Marie Duru-Bellat « ce dispositif n’a pas d’autre ambition que de chercher à dissuader les bacs pro d’aller à l’université ou à un élève nul en maths de s’inscrire en médecine. Ce qui est plutôt une bonne chose. Mais, au final, comme l’étudiant fait ce qu’il veut, les effets de ce dispositif restent limités. »

La troisième conception s’énonce ainsi : « Dans la plupart des pays, les étudiants passent un examen d’entrée dans l’enseignement supérieur. Selon leurs notes, ils sont orientés dans telle ou telle filière. Un système totalement ouvert comme le nôtre est très rare. » Rappelons que la sélection par l’aval est en fait majoritaire aujourd’hui en France.

Ce serait donc le principe autoritaire qui devrait s’imposer d’après la sociologue. En fait c’est la poursuite de la conception française de l’orientation dans le secondaire qui se verrait étendue à la charnière lycée-enseignement supérieur.

Et comme le dit Lionel Jeanjeau dans le commentaire qu’il a déposé suite à l’article de Marie Duru-Bellat : « L’orientation « autoritaire » qu’elle préconise pose comme présupposé que les étudiants doivent s’adapter aux structures qui leur sont proposées, telles qu’elles sont. Pourquoi pas ? Mais pourquoi ne pas plutôt lancer une réflexion de fond sur la structure de notre enseignement supérieur, de façon à l’organiser tel que les usagers l’attendent, à le rendre « tel qu’on veut qu’il soit » sans l’accepter nécessairement « tel qu’il est ». »

 

Bernard Desclaux

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This entry was posted on samedi, août 30th, 2014 at 12:12 and is filed under Orientation. You can follow any responses to this entry through the RSS 2.0 feed. You can leave a response, or trackback from your own site.

4 Responses to “De l’autorité en orientation, réponse à Marie Duru-Bellat”

  1. Boris Lallement. COP Says:

    Bonjour,

    la question de l’autorité dépasse le seul problème de la sélection à l’entrée à l’Université : pour moi, c’est se demander si on laisse le jeune choisir. Est-il toujours bon que le jeune soit libre ?
    C’est un débat entre liberté de l’élève-enfant-sujet (depuis Rousseau jusqu’à la loi de 1989 et l’EAO pour l’orientation, en passant par l’éducation nouvelle) et autorité des éducateurs qui savent mieux que lui ce qui est bon pour lui (dont me semble-t-il Durkheim, Hannah Arendt et récemment les livres de l’équipe de Marcel Gauchet, mais aussi Bernstein, Escol…).
    Marue Dullu-Bellat, me semble-t-il, dénonce le puérocentrisme de notre société (et donc de notre école) où l’enfant-sujet doit pouvoir exprimer ses envies même quand c’est en méconnaissance de cause.
    le monde de l’orientation scolaire est peu sensible pour le moment à l’idée que trop de « sujet » puisse être négatif. Peut-être parce que ce serait prendre le risque de dépsychologiser l’orientation (ce qui ferait mal pour des psychologues que sont les COP !).
    Le commentaire de Lionel Jeanjeau est clair me semble-t-il : les jeunes doivent-ils s’adapter à l’université ou est-ce à l’université de s’adapter « tel que les usagers l’attendent » ?

  2. Thierse Says:

    Si dans l’article de la sociologue, je me suis opposé au terme « autoritaire » en précisant l’aspect contre-productif, et le droit à l’erreur des acteurs (élèves, étudiants, enseignants, conseillers spécialisés), je partage la conclusion de Bernard Desclaux.

    En effet – dans une certaine mesure – « les étudiants doivent s’adapter aux structures qui leur sont proposées », et il est important de « lancer une réflexion de fond sur la structure de notre enseignement supérieur ».
    L’enseignement (dont le supérieur) est une des passerelles pour s’insérer dans la société. La transmission familiale de d’expériences, de valeurs, … est par exemple une autre passerelle.
    Aussi la réflexion doit chercher à mettre en adéquation cette passerelle pour que tous y trouvent un chemin. La réflexion doit associer « la société » qui va accueillir, donc celle de l’avenir et c’est aussi là qu’il faut prévoir (les profils qui vont disparaître, les nouveaux métiers, les nouveaux modes de vie,…)

  3. Le blog de Bernard Desclaux » Blog Archive » Les bontés de l’orientation Says:

    […] à ma réponse à Marie Duru-Bellat , Boris Lallemand, un COP, a déposé un commentaire dans lequel il introduit le débat entre […]

  4. bernard-desclaux Says:

    Quelques réponses sur un nouvel article sur ce blog :

    Les bontés de l’orientation
    http://blog.educpros.fr/bernard-desclaux/2014/09/11/les-bontes-de-lorientation/

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