Apprendre à s’orienter, d’hier à aujourd’hui (VI), ou la perte de l’argumentation

Sixième article développant ma conférence à Caen, NOUVEAUX PARCOURS POUR S’ORIENTER, Développer la capacité à s’orienter du collège au lycée, et tout au long de la vie.
Dans cette partie il s’agira toujours de suivre le déclin de l’orientation entendue comme pouvoir sur autrui. Nous avons examiné l’évolution de la posture du conseiller, et dans l’article précédent le déclin de l’organisation du pouvoir d’orienter. Ce troisième volet concernera l’argumentation.


La science des aptitudes

La théorie des aptitudes innées et le testing sont au fondement de l’orientation professionnelle en France en tant que pouvoir sur autrui. Avec une nuance. A part certaines pratiques d’orientation proches des conceptions eugéniques, il n’y avait pas de pouvoir direct sur l’autre, mais un jeu d’influence. C’est la croyance en la science qui fait accepter la «prescription d’orientation » que délivre le conseiller d’OP.
Voir par exemple, Peut-on modifier l’homme. L’Eugénisme, pp. 233-234, in Francis Danvers S’orienter dans la vie: une valeur suprême? Volume 1 Essai d’anthropologie de la formation, Villeneuve-d’Ascq : Presses universitaires du Septentrion, 656 p., 2009.
Mais la théorie de l’innéité des aptitudes va être progressivement confrontée aux tenants du développement des aptitudes et capacités par l’acquis.

La critique étouffée au cœur de l’INOP

Cela commence en France au sein de l’Institut national d’orientation professionnelle (INOP, devenu Institut national d’étude du travail et d’orientation professionnelle, INETOP, en 1939). Il fut créé par Henri Piéron, fondateur de l’orientation professionnelle en France. L’INOP est à la fois un Institut de formation des conseillers d’orientation et un laboratoire de création et de développement des tests. Il met donc en place des outils et des pratiques professionnelles basées sur le testing.

Au sein de l’INOP, deux personnalités vont s’opposer au testing total. Tout d’abord Pierre Naville, conseiller d’orientation professionnelle, qui deviendra un célèbre sociologue à partir des années 50. Il publie en 1945 Théorie de l’orientation professionnelle qui bat en brèche cette notion de l’innéité des aptitudes et y développe l’idée qu’elles se créent et se développent dans l’activité, par l’activité.

« De par sa réflexion et son expérience Pierre Naville s’engage avec « La théorie de l’orientation professionnelle » publiée en 1945 dans une lecture critique de la notion d’aptitude défendue par Henri Piéron.
En effet selon Pierre Naville l’aptitude professionnelle est « le résultat d’interactions entre le milieu socio-économique (régime de production) et les organismes individuels ». Néanmoins Henri Piéron soutiendra toujours l’existence d’ « aptitudes réelles » alors que Pierre Naville, ancré dans une perspective behavioriste et marxiste, privilégiera celle d’adaptabilité. Ces idées ne sont pas bien accueilles au sein de l’INOP. Les relations entre Henri Piéron et Pierre Naville se détériorent jusqu’en 1946. Pierre Naville est déchargé de ses cours en psychologie à l’INOP et mis à l’écart de la rédaction du « Traité de psychologie appliqué » publié en 1949. » In La psychologie du comportement de Pierre Naville (1904-1993) par Frédéric Carbonel (et non pas Pierre Rolle comme je l’ai attribué dans un précédent article).

 

Dix ans après, Antoine Léon, ancien instituteur, conseiller d’orientation professionnelle qui lui aussi deviendra sociologue et historien de l’éducation, développe sa Psychopédagogie de l’orientation professionnelle (1957).
Antoine Léon veut « axer l’activité de l’O.P. dans une perspective plus formatrice d’aptitudes et de goûts que révélatrice de caractéristiques supposées immuables ». Il pense que le conseiller doit être un « éducateur spécialisé dans la formation des aptitudes et des goûts professionnels ainsi que dans celle des qualités du citoyen », et enfin qu’il doit faciliter « l’autodétermination de chaque adolescent », Henri. Piéron considère qu’il s’agit là d’une remise en cause des aptitudes et des tests. « Il s’agirait de réduire le rôle du conseiller à une tâche d’information et d’éducation, en un retour à ce stade initial où toute technicité paraissait inutile ».

Et ici un autre aspect du débat apparaît : s’il n’y a pas de technicité à acquérir, alors il n’y a pas de formation justifiée… Et si le conseiller favorise l’autodétermination de l’individu alors il n’y a plus de prescription de la part du conseiller.
Antoine Léon est donc lui aussi prié de quitter l’INOP.
Les citations sont extraites de H. Piéron , « Le rôle d’un conseiller d’O.P. ne doit pas se confondre avec celui d’un éducateur », BINOP, 1954, n°3, pp. 133-135, avec une note de A. Léon. A. Léon : « Aspects pédagogiques de la tâche du conseiller d’orientation professionnelle », in Bulletin de Psychologie, 1954, n° 7, pp. 301-308.

Des conceptions misent en actes à l’étranger

À l’étranger, deux grandes théories se mettent en place : au Canada, l’activation du développement vocationnel et personnel (ADVP, 1974) et, aux USA, Kenneth Hoyt, un des grands administrateurs de l’éducation à la carrière (Career education) organise l’éducation à la carrière (EAC) avec deux concepts majeurs : l’infusion et la collaboration. Les activités doivent être conduites par tous les enseignements (infusion), elles doivent entraîner une collaboration interne-externe (collaboration).
Mais il faut remarquer que derrière ces deux méthodes nord-américaines, il y a en jeu deux conceptions des professionnels de l’orientation : du côté de l’ADVP , on est sur une conception individuelle du professionnel (un intervenant spécialisé, des cours spécifiques, un programme) ; du côté de la « Career éducation », tous les enseignants interviennent et surtout, ce sont des activités qui sont menées sans qu’il y ait une programmation successive organisée.
Au Québec aujourd’hui, on a synthétisé ces deux conceptions antérieures sous l’appellation de « l’approche orientante » ou de « l’école orientante ».

Pendant ce temps en France

Ce qui est intéressant à observer, c’est que, dans la revue « L’orientation scolaire et professionnelle », revue scientifique de l’INETOP, il n’a été publié qu’un seul article sur l’ADVP (Michel Garand, De l’orientation à l’activation. OSP, 1978, n°4, p. 351-368) et qu’un seul sur Kenneth Hoyt (Pierrette Dupont : « Vers un nouveau modèle d’éducation à la carrière pour les écoles du Québec », OSP. 1988, 17, n° 4, 309-322). Et il s’agit d’articles « indirectes ». Michel Garand, conseiller d’orientation français présente une technique qu’il a mise au point, « l’entretien ADVP ». Pierrette Dupont évoque les conceptions de Kenneth Hoyt pour faire comprendre ce qui se met en place à l’époque au Québec.
Les résistances relatives aux conceptions éducatives de l’orientation perdurent aujourd’hui encore dans la maison mère, ce qui ne manque pas de poser des problèmes pour leur mise en œuvre.

Ces théories, « étrangères » ont été reprises en France par différentes associations, Trouver-créer pour l’ADVP, Apprendre & s’orienter pour l’école orientante. Avec la réforme Savary, des expériences ont été menées dans diverses Universités, elles se généralisent dans l’enseignement supérieur depuis la loi n°2007-1199 du 10 août 2007 relative aux libertés et responsabilités des universités (ministère Pécresse) avec les modules dits de projet personnel de l’étudiant notamment.

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Cette première partie de mon exposé voulait montrer comment la conception d’origine de l’orientation en France s’appuyait sur « une autorité sur autrui », et comment cette conception « autoritaire » a été remise en cause par diverses évolutions, entraînant de nombreuses résistances y compris au sein des services d’orientation.

Bernard Desclaux

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This entry was posted on mardi, mai 12th, 2015 at 18:44 and is filed under Orientation. You can follow any responses to this entry through the RSS 2.0 feed. You can leave a response, or trackback from your own site.

2 Responses to “Apprendre à s’orienter, d’hier à aujourd’hui (VI), ou la perte de l’argumentation”

  1. jm quairel Says:

    la nostalgie de « l’autorité sur autrui » n’a pas disparue, malgré les tentatives d’éducation à l’orientation, autour de l’ADVP et de l’ECDC . Elle se manifeste à travers les procédures d’orientation, toujours en place, qui peuvent aboutir à la judiciarisation d’un désaccord à propos d’un passage en lycée, le plus souvent: La commission d’appel le signifie clairement.
    Par ailleurs, le psychodrame français à propos de la réforme du Collège, va bien au delà des querelles de programmes : Il est fondé sur un clivage très marqué politiquement, entre la gauche et la droite, portant finalement sur une conception différente de la citoyenneté. A droite, le rappel obsessionnel de « l’autorité perdue » des enseignants ne se limite pas à leur pouvoir en classe ….Quand on pousse les dirigeants de droites à préciser leur projet, même en y mettant les formes, ils laissent clairement entendre qu’ils sont pour le rétablissement de l’examen d’entrée en 6° et pour l’orientation à 14 ans vers l’apprentissage ….Si ce n’est pas un retour du besoin refoulé de « l’autorité sur autrui », pour assoir un pouvoir, ça y ressemble fortement; A gauche, les intentions déclarées sont radicalement inverses, mais, dans les pratiques, l’émancipation et la bienveillance ne sont pas si faciles à mettre œuvre: Les critiques sur la réforme, de beaucoup d’intellectuels de gauche , n’ont, au fond, pas d’autres fondements, qu’un besoin d’autorité des « sachant », sur les « ignorant ». En France, « l’élitisme républicain » est inconcevable s’il n’est pas associé à une forme d’autorité sur autrui, qui s’apparente à une forme d’exclusion : C’est une grave pathologie de notre démocratie.

  2. annick SOUBAI Says:

    Je partage bien entendu le point de vue de Jean-Marie. A ce point de la problématisation de la question historique de la place du COP et de l’orientation, nous arrivons à la question politique de l’orientation, qui pour moi, est l’impensé de l’orientation. Orienter ou s’orienter est un acte politique, donc un acte de pouvoir, par définition. On ne se répète pas assez entre nous que l’orientation nous parle du sens, certes, mais en matière de direction, parle de la place des individus dans une société donnée.
    L’orientation dit quelque chose dans ses procédures, ses pratiques, ses méthodes, de la manière dont les places sociales sont légitimement distribuées. Le problème dans la distribution est celui de l’arbitrage. Comment justifier l’inégalité des places ? Là est le véritable problème, là est la question centrale.Je crois qu’une institution produit toujours du pouvoir sur autrui par les lois qui régulent la circulation des personnes. Les lois sont des contraintes. Elles sont aussi régulatrices… Le problème est de savoir jusqu’où…et pour quelles finalités ? Je dirai que l’on tente aujourd’hui ,sans grand succès, de faire intérioriser la liberté du choix. La liberté, sans le réel pouvoir. Pourquoi exclue-t-on? Je pense qu’en partie c’est en raison du principe d’égalité qui n’admet pas la différence. La différence est de l’ordre de l’impensé et aujourd’hui de l’ordre du communautarisme ou du lobbying… C’est une différence revendicative…compensatoire.Mais elle dit toujours quelque chose de la manière d’occuper des places…à l’aide de dispositifs … L’émancipation se situe du côté de l’utopie, qui dessine un autre lieu, qui à mon avis n’est pas du côté de l’orientation… Mais chers collègues, pardonnez-moi la facilité de la métaphore…d’une joyeuse ou désespérée (banlieues, espaces ruraux) désorientation.

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