Questionner l’histoire de l’orientation et des conseillers en France (III) le basculement dans le scolaire

On a vu dans le premier billet comment l’orientation professionnelle en France s’était organisée autour de la question de l’apprentissage. Nous attaquons ici une deuxième question : Pourquoi et comment les conseillers d’orientation sont-ils devenus fonctionnaires de l’Education nationale (alors qu’en Allemagne ils dépendent du ministère du Travail) ? Ce sera le thème de ce troisième billet qui développe ma conférence donnée à l’INETOP le 3 septembre.

 

L’occasion

L’intérêt de l’état pour l’enseignement professionnel s’est surtout manifesté d’abord par le haut : ce qu’on appelle aujourd’hui les Grandes écoles : l’École nationale des ponts et chaussées en 1747, puis en 1783 l’École des Mines de Paris. Et ensuite viendra Polytechnique pour l’armée et ses canonniers. Mais rien pour les ouvriers de l’industrie naissante.

Il faut attendre 1880 la Loi dite des «écoles manuelles d’apprentissage» qui créé les Ecoles Nationales Professionnelles (ENP) et des écoles primaires supérieures (EPS) à sections professionnelles. Pour beaucoup plus de détails, voir Vincent Troger : L’histoire de l’enseignement technique : entre les entreprises et l’Etat, la recherche d’une identité in Histoire, économie et société   Année   1989, Volume   8, Numéro   8-4, pp. 593-611.

 

Et à partir de 1919, l’Etat va légiférer à propos de l’apprentissage.

Les différents organismes de l’enseignement technique, dépendant des municipalités ou d’entreprises, parfois d’associations, seront incorporés à l’EN sous Vichy puis à la Libération.

Ce secteur dépend du Secrétariat à l’enseignement technique, établissements, diplômes, et jusqu’en 1960 il dépend du Commerce et de l’Education. Or les conseillers d’orientation professionnelle en dépendent. Ce qui fait que lors de l’intégration de l’enseignement technique au système éducatif par la réforme Berthoin de 1959, le SET sera rattaché définitivement au MEN, et les conseillers d’orientation professionnelle deviendront des COSP, des conseillers d’orientation scolaire et professionnelle.

On pourrait donc considérer que cette intégration à l’EN est fortuite. Mais on y voit également quelques utilités.

Des utilités

Je vais formuler ici une idée « originale », au sens où je ne l’ai pas rencontrée dans mes lectures sur cette période. Et la présentation de celle-ci à l’INETOP était un peu hasardeuse.

Toute science repose en grande partie sur la capacité à faire des observations. Les plus nombreuses possibles. C’est d’ailleurs l’époque des grandes enquêtes réalisées par l’INED sur le niveau des jeunes français. La théorie des aptitudes et la production des tests avaient donc besoin d’un accès à des « observés ». Et non seulement des observés nombreux, mais aussi soumis. L’école de l’époque est ce parfait réservoir. L’autorité scolaire y règne encore, mais de plus, les parents sont tenus à l’écart. Ne pas oublier que l’école française s’est fondée « contre » la famille, pour préserver l’enfant des influences et des préjugés familiaux. Le lycée de son côté était à l’origine un internat.

Je fais donc l’hypothèse qu’il était essentiel, pour Henri Piéron et l’INETOP d’investir le champ scolaire et de ne pas se trouver cantonné à sa périphérie.

Il y avait également un besoin politique. L’idée de « cité juste », associée au besoin d’une forte augmentation de population formée, professionnellement, technologiquement et diplômée va transformer le rôle du système éducatif. La réforme Berthoin de 1959 prépare le terrain en unifiant en un même système le primaire, le secondaire et l’enseignement technologique. Mais la grande question reste : les familles vont-elles suivrent ? Une poursuite de scolarité est un investissement financier.

Dans un régime autoritaire, il suffit d’imposer, ce qui est impossible dans un régime qui se veut démocratique. Les conseillers d’orientation scolaire et professionnelle seront précieux pour convaincre les familles grâce aux tests du choix judicieux d’une formation professionnelle et surtout de les convaincre de faire l’investissement économique nécessaire.

Les conséquences

Avant 1959, l’accès à l’enseignement technique est une promotion sociale. Elle réservée aux élèves de l’ordre primaire pour l’essentiel. Après, c’est tout autre chose. L’orientation vers l’enseignement technique qui deviendra l’enseignement professionnel protège en fait l’enseignement secondaire. Ce sont les élèves jugés incapables de poursuivre dans le secondaire. C’est à ce moment-là que la notion d’échec scolaire se forge (voir le livre de Bertrand Ravon : L’« échec scolaire ». Histoire d’un problème public. Paris, In Press éditions, 2000, 380 p. présentation de ce livre par Dominique Dessertine dans la revue d’histoire de l’enfance « irrégulière »

Un peu plus tard, Antoine Prost lancera « L’orientation fonctionne à l’échec », expression qui sera très mal ressentie par les collègues conseillers.

 

C’est ainsi que le rôle attendu des COSP s’organisa autour de trois besoins du système :

  • confirmer les enseignants ;
  • convaincre les familles ;
  • placer les élèves.

 

Bernard Desclaux

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This entry was posted on jeudi, septembre 24th, 2015 at 11:31 and is filed under Orientation. You can follow any responses to this entry through the RSS 2.0 feed. You can leave a response, or trackback from your own site.

One Response to “Questionner l’histoire de l’orientation et des conseillers en France (III) le basculement dans le scolaire”

  1. bernard-desclaux Says:

    Message transmis par Mathias Damour
    Intéressant, j’attends la suite !

    Sur votre sujet, avez-vous déjà discuté ou mentionné le passage de la
    Convention internationale des droits de l’enfant de 1989 sur
    l’information et l’orientation scolaires et professionnelles ?
    **********************
    Article 28

    1. Les Etats parties reconnaissent le droit de l’enfant à l’éducation,
    et en particulier, en vue d’assurer l’exercice de ce droit
    progressivement et sur la base de l’égalité des chances :
    (…)
    d) Ils rendent ouvertes et accessibles à tout enfant l’information et
    l’orientation scolaires et professionnelles ;

    http://www.ohchr.org/FR/ProfessionalInterest/Pages/CRC.aspx
    **********************

    Il me semble qu’il n’est pas très connu que ce texte porte sur autre
    chose que la protection et le droit à l’éducation, et probablement moins
    connu encore qu’il traite de l’orientation, si ?

    La même convention qui ne réclame l’enseignement obligatoire qu’au
    niveau du primaire, et qui par ailleurs, par contraste avec ce que vous
    relevez dans le billet précédent sur le fait de « mettre au second plan
    le libre arbitre des intéressés » demande que « les opinions de
    l’enfant [soient] dûment prises en considération eu égard à son âge et à
    son degré de maturité. »

    On pourrait dire que cette convention est à la fois et selon le domaine
    moins avancée ou plus avancée par rapport aux droits de l’enfant tels
    qu’on les conçoit couramment à notre époque.
    Et à mon avis, dans ces différences elle n’est pas forcément la moins
    bien inspirée.

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