L’état, l’orientation et le supérieur ?

Invité par Marie Caroline Missir à la table ronde « Comment réussir le continuum lycée-enseignement supérieur ? » dans le cadre de la conférence Educpros « Comment attirer et recruter les meilleurs étudiants ? » qui se tiendra le 15 octobre 2015, j’ai rassemblé quelques éléments de réflexion sur cette question.

L’orientation dans le secondaire

L’état s’est posé la question de l’orientation scolaire finalement assez tôt, mais uniquement dans l’espace du « secondaire », soit celui du Lycée. L’orientation c’est le contrôle de la circulation de l’élève dès lors que le lycée s’organise en classes d’enseignement successives et non plus en niveaux de cours. Et donc dans cette organisation rectiligne, il s’agit de gérer le passage dans la classe supérieure.

A cette époque, on conçoit l’orientation en tant qu’autorité sur autrui, que ce soit dans la version de l’orientation professionnelle avec les tests, la science étant l’argument, ou que ce soit la version scolaire de l’orientation avec la circulaire de 1880. Dans cette version, on a à la fois l’autorité de l’institution totale qui peut s’exercer jusqu’à la « mort institutionnelle » avec la décision de vie active. Les parents confient l’enfant au lycée, le lycée, s’il n’en veut plus, rend l’enfant à sa famille.

Mais cette autorité s’exerce aussi en protégeant les décideurs : c’est sur la base des épreuves scolaires que la décision est prise à partir d’un calcul, celui de la moyenne des notes obtenues aux épreuves trimestrielles. A l’époque l’objectivité de la notation n’est pas remise en cause. Il faudra attendre les premiers travaux de docimologie par Henri Piéron (défenseur des tests) pour une remise en cause de l’objectivité.

Du côté de l’entrée dans le supérieur, et notamment vers les Universités il n’y a aucune préoccupation de contrôle, d’orientation. Le Baccalauréat étant le premier diplôme universitaire en France, depuis Napoléon, c’est lui qui fait office de barrage (si on ne l’a pas) ou de ticket d’entrée si on l’a. En 1950, c’est 5% d’une génération qui atteint le niveau du bac ! Et à partir des années 30, c’est une association, le BUS (Bureau universitaire de statistiques) qui informe les lycéens à leur demande et à celle de leurs parents.

Ce modèle autoritaire de l’orientation au cours du secondaire va être petit-à-petit déconstruit à partir des années 70, et les acteurs vont se trouver engager dans la responsabilité. Les parents feront des « vœux » et des « choix », les conseils de classe des « propositions ». Les élèves et les familles seront informés et éventuellement conseillés, par le conseiller d’orientation et le professeur principal. Globalement, c’est le modèle que l’on connait aujourd’hui des procédures d’orientation conçues comme un « dialogue » famille-établissement.

A partir de la mise en place des nouvelles procédures d’orientation en 1973, le jugement, l’appréciation est intervenue systématiquement, introduisant un « doute » possible. Et dans le même temps, la procédure est devenue non plus un acte « pédagogique », mais un acte administratif relevant du droit administratif avec obligation de motiver la décision. Peu de gens le savent d’ailleurs, il y a bien peu d’informations sur le sujet, mais lorsque je faisais de la formation aux chefs d’établissement j’aimais beaucoup ce moment : en général aucune « décision d’orientation » n’est acceptable aux yeux du législateur, et cette prise de conscience faisaient peur aux futurs chefs d’établissement.

Il en ressort deux paradoxes

 Pour un élève « moyen » il est préférable de ne pas savoir quoi faire. Ainsi, on le laisse continuer… A la moindre motivation professionnelle exprimée, il sera orienté vers le professionnel.

Autrement dit pour avancer, si on est moyen dans ses résultats, il est préférable de ne pas savoir vers quoi on va, de ne pas réfléchir à son orientation !

Au contraire, l’orientation en fin de lycée devient un acte personnel et responsable, auquel le lycéen n’est pas préparé.

 

L’autre paradoxe concerne le système et la double contrainte dans laquelle sont placés les enseignants du collège. Tel que notre système scolaire est organisé, la grande bifurcation dans les parcours scolaire se situe à la fin du collège avec les deux voies d’orientation possibles, la voie générale et technologique et la voie professionnelle, pour simplifier. Dès lors comme le dit François Dubet, le collège à la fonction du petit lycée, à la fois préparer aux études générales et sélectionner les élèves capables de poursuivre dans ces études. Sauf que, et en particulier depuis l’instauration du socle commun, les enseignants ont aussi l’obligation de faire acquérir par tous ce socle, et donc de se centrer sur l’apprentissage par les élèves, et non sur le repérage de leurs différences de performances. Comment tout à la fois faire réussir tous les élèves et en même temps être capable de distinguer, de discriminer les élèves ? Nos enseignants sont actuellement dans ce paradoxe.

 

L’orientation à la fin du lycée

Mais entre ces deux moments, les deux conceptions de l’orientation scolaire décrites plus haut il y a eu un conflit au sommet de l’état que rapporte Antoine Prost dans son dernier livre, et que je présentais ainsi dans un article de mon blog : L’orientation dans le secondaire : effets des procédures.

Antoine Prost vient de publier Du changement dans l’école. Les réformes de l’éducation de 1936 à nos jours.  Le Seuil, 2013. Il consacre un chapitre à la question de l’orientation où il indique que l’orientation scolaire comme question d’Etat apparait au sommet de celui-ci. Suite à la démocratisation  du collège. « …  paradoxalement, la même équipe gouvernementale qui a voulu la croissance du premier cycle veut limiter celle du second » note A. Prost (p. 99).   Il rapporte les propos du président de Gaulle (4 mai 1965) : « On va dépenser une masse de crédits pour absorber une masse de crétins qui, normalement, n’auraient pas eu accès à l’enseignement supérieur. » (p. 100). A cette époque, parler de l’enseignement supérieur désigne pour l’essentiel l’Université, dont l’accès est « automatiquement ouvert par l’obtention du bac. Le bac en lui-même n’est pas suffisant pour protéger l’Université. Il faut un barrage préalable, à la fin du collège en particulier.

C’est également le moment du Plan et de la création de l’échelle des qualifications (1961). Des besoins en qualification on peut passer à des volumes d’effectifs dans les formations scolaires.

Ces deux préoccupations, protéger l’Université et former selon les besoins, sont portées au sommet de l’Etat par le président Charles de Gaulle et son premier ministre George Pompidou. Qui mettra en œuvre la sélection-orientation ?

De Gaule voudrait que les enseignants appliquent les quotas. Pompidou refuse d’encaserner la jeunesse, et sans doute de réduire la liberté de l’enseignant. Reste les conseillers d’orientation qui viennent d’être intégrés au sein de l’éducation nationale (1959) et qui participent de droit aux conseils d’orientation. De plus ils étaient limités aux cas individuels par leur pratique des tests. Mais, « au même moment, la psychologie expérimentale montrait que les tests papier-crayon aboutissaient aux mêmes conclusions que les tests pratiques individuels. » (105). Mais peut-on leur faire confiance ?

Antoine Prost rapporte la position de Pompidou : « A mon avis il faut en faire des « avocats du technique » […], et s’en tenir là. Il ne faut pas les multiplier, ce sont forcément des esprits faux. L’orientation est le fait des professeurs, sauf le fait que ceux-ci peuvent ne pas avoir le courage de dire à un enfant qu’il n’est pas fait pour l’enseignement général long. » (105).

 

Ainsi, l’interrogation concernant l’orientation vers le supérieur se joue avec les premiers effets de la démographisation comme le dit Antoine Prost. Et le barrage de la troisième a bien été conçu comme non seulement comme une protection interne du « lycée », mais également de l’Université.

Au passage, il est amusant de relire les considérations sur les enseignants et les conseillers d’orientation. Et comme la confiance en les hommes est faible, mieux vaut assurer les choses par la structuration du système. En 1959, lors de la loi Berthoin, on décide de reporter l’orientation professionnelle après la troisième en créant le Brevet d’enseignement professionnel (BEP). La création d’un BEP devait entrainer la suppression des CAP correspondants ! Voir mon article La suppression des CAP.

Il a fallu attendre 1994 et la réforme Bayrou qui supprime le palier cinquième pour que la loi de 1959 s’applique !

La double protection

Mais la double protection, procédures d’orientation fin de troisième et baccalauréat, suffit-elle à protéger l’enseignement supérieur ?

Et qu’est-ce que l’enseignement supérieur ? Jusqu’en 1980, 80% des places disponibles après bac sont universitaires. Aujourd’hui ce doit être moins de la moitié.

Ayant transformé les brevets de technicien en baccalauréats et créé le baccalauréat professionnel, tout élève ayant réussi à cet examen peut s’inscrire non pas en enseignement supérieur, mais à l’Université.

Et les 5% d’une génération en 1950 sont aujourd’hui plus de 70%.

Le problème est donc bien l’entrée à l’Université.

Toucher au Bac ? Impossible ! Touche pas à mon bac serait le slogan.

Dissocier les deux fonctions : validation de fin d’études du secondaire et autorisation à poursuivre ? Impossible !

Modifier son mode de passation ? Quatre épreuves suffisent pour discriminer les candidats ? Impossible, si une matière n’est pas à l’examen, les élèves ne la travailleront pas ! Fillon vient de relancer cette idée déjà avancée au milieu des années 90. Supprimer l’examen et faire du contrôle continu ? Impossible !

L’articulation lycée-enseignement supérieur

Au milieu des années 80, en l’Ile-de-France est apparu RAVEL, l’ancêtre d’APB. Il s’agissait de recueillir les vœux d’inscription des lycéens afin d’informer les Universités et les autres organismes pour ajuster les moyens de formation à la demande. En tout cas c’était la justification qui en était donnée à l’époque. J’avais dit à mon CSAIO que l’on était en train de préparer les esprits à une mise en place de procédures d’orientation en fin de terminale. Je pense aujourd’hui que je m’étais un peu trompé, il ne s’agissait pas de procédures d’orientation (qui suppose une forme implication des enseignants dans un jugement d’appréciation), mais de procédures d’affectation !

Avec une nuance, et de taille, c’est la mise en œuvre de l’orientation active. Ici, je vais sans doute simplifier à outrance. Le schéma est simple : tout le monde conseille ! Grosso modo, c’est « tu peux y aller », ou bien « tu ne peux pas y aller », avec tous les arguments possibles. Tous les professionnels du secondaire sont mobilisés. Et du côté du supérieur, qui sont les « conseillers » ? Des enseignants, des personnels administratifs ? Il semble que ce soit un peu des deux et beaucoup de certains !

Depuis 1996, dans le secondaire le ministère essaye d’intégrer une éducation à l’orientation. Il y a eu plusieurs versions et dénominations : l’éducation aux choix, l’éducation à l’orientation, ceci au collège puis généralisé au lycée général et technologique (pas au LP), ensuite on a eu le parcours de découverte des métiers et des formations (PDMF), puis le parcours individuel d’information et de découverte du monde économique et professionnel (PIIODMEP), et aujourd’hui le parcours d’avenir (PA).

Un constat général : très grande difficulté de fait à mettre en œuvre cette éducation pour toute une série de raisons.

Ambiguïté dans l’objectif : éducation pour acquérir des compétences pour le futur (comme le réclame la commission européenne) ou éducation pour bien choisir son orientation actuelle ? Lors de la conférence PETRA, à Rome en novembre 1994 une définition de l’orientation avait été établie : « un processus continu d’appui aux personnes tout au long de leur vie pour qu’elles élaborent et mettent en œuvre leur projet personnel et professionnel en clarifiant leurs aspirations et leurs compétences par l’information et le conseil sur les réalités du travail, l’évolution des métiers et professions, du marché de l’emploi, des réalités économiques et de l’offre de formation ». Et en 2008, sous la présidence française, l’Union européenne fait le lien entre la formation et l’orientation tout au long de la vie. Elle insiste auprès des États membres pour qu’ils favorisent l’acquisition de la capacité à s’orienter tout au long de la vie. L’orientation « européenne » conçue comme une activité de la personne et non pas comme un processus institutionnel gérant la circulation des individus.

 

D’où une double critique. Les procédures d’orientation et d’affectation étant toujours là, éduquer les élèves va augmenter leur frustration, ou au contraire, les éduquer relève de la manipulation pour qu’ils choisissent « bien ».

Une autre raison est sans doute liée au modèle de l’infusion. Cette pratique éducative relève de la responsabilité de tous (et donc de personne pourrait-on rajouter). Tous les acteurs sont impliqués au sein même de leur activité à faire de l’éducation à l’orientation. Or notre définition de l’enseignant français repose sur son rapport très fort à sa discipline. De plus, cette activité suppose une forte coopération, préparation, échanges, mutualisation, collaboration. Et la question « pratique » se pose tout de suite : sur quel temps ? Mais surtout cela suppose de se rendre visible professionnellement aux autres, ce qui est l’exacte contraire de notre mode de fonctionnement très « cellulaire » et protecteur.

Et bien entendu, cette éducation à l’orientation suppose un espace scolaire non-contraint, ou le moins possible. Or notre système scolaire comme on l’a vu est un espace contraint à la fois par les parcours possibles sur le modèle du paquet cadeau (opposé au système combinatoire ou modulaire), et par le contrôle de la circulation exercée par les procédures d’orientation.

 

Du coup l’orientation active n’est pas une activité pédagogique comme l’éducation à l’orientation. C’est une action qui se présente comme une aide, un conseil apporté au lycéen. On se trouve en dehors de l’espace sacré du cours, d’autant plus que le bac est l’horizon immédiat, et qu’il s’agit bien d’apprendre pour réussir l’examen et non pas d’acquérir des compétences ! Paradoxalement le bac français se trouve être le ticket d’entrée, mais aussi le blocage vers l’enseignement supérieur où on se plaint que les élèves n’ont pas acquis les « bonnes méthodes »…

De la continuité ?

Le monde du secondaire et celui de l’entrée dans le supérieur reposent donc sur des bases bien différentes.

Dans le secondaire, ce sont les enseignants qui enseignent aux élèves qui décident des possibilités de leur parcours en s’appuyant en particulier sur leurs performances scolaires. Et dans l’affectation, à nouveaux les notes, l’évaluation exercée par ces enseignants, seront les facteurs déterminants. Les établissements d’accueil ayant très peu de pouvoir.

Vers le supérieur, l’orientation n’est plus « passive », mais active. Soudainement le sujet devient responsable de ses choix. Mais selon ces choix, la sélection est fort différente. Actuellement plus de la moitié des places sont sous le contrôle d’une manière ou d’une autre des établissements d’accueil. L’autre moitié, une partie de l’Université, est théoriquement impuissante. Théoriquement, car comme on le voit ici ou là le hasard est appelé à la rescousse.

 

Bernard Desclaux

 

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This entry was posted on vendredi, octobre 9th, 2015 at 11:30 and is filed under Orientation. You can follow any responses to this entry through the RSS 2.0 feed. You can leave a response, or trackback from your own site.

3 Responses to “L’état, l’orientation et le supérieur ?”

  1. annick SOUBAI Says:

    Cher Bernard, Permets moi une réflexion quasi iconoclaste mais fondée historiquement si l’on se réfère à l’évolution des idées.
    Tu termines ton magnifique article par un notion centrale, celle du hasard, qui fonderait in fine la légitimité de l’affectation. L’algorithme d’APB prévoit effectivement un traitement aléatoire, quand l’ensemble des critères établis et transparents ne suffit plus à affecter les élèves dans les situations en particulier de grandes tensions ou de pression.
    Qu’est-ce que le hasard ? C’est la bonne fortune ou la mauvaise fortune. On se rappellera que le hasard renvoie à Dieu, au divin et présidait notamment aux ordalies ou à différents rites, notamment chez les Grecs pour le choix des bonnes parts. Nos amis historiens pourront à l’envi compléter mon propos. J’entends beaucoup de collègues regretter ce traitement aléatoire car il est estimé « injuste ». Tu parlais dans un précédent billet à propos de l’évaluation de la justesse, du juste et donc de la justice , notion qui permettent de penser l’égalité de traitement. Et si le hasard était plus juste que l’évaluation? Cette considération nous emmène loin…Et l’on entrevoit les propriétés subversives de cette notion dans la sélection des individus, qui est à un moment donné uniquement d’origine divine puisqu’elle n’est plus fondée sur le critère humain du dossier scolaire. Voilà, les prouesses du numérique nous conduire dans les sphères transcendantales. A moins que l’on ne confine le hasard dans la sphère de l’absurde. Cette option serait désespérante.

  2. Desclaux Says:

    Chère Annick, avec un peu de retard.
    Le recours au divin est en effet, j’oserai dire, vieux comme le monde. Très pratique, il permet d’arrêter la quête infinie de réponses des hommes qui s’épuiseraient sinon. « Il y a bien une raison, ouf, même si je ne la comprends pas ». Mais aussi, « cette raison ne relève pas de moi, re-ouf, je ne suis pas responsable ». Alors divin ou absurde le hasard ?
    Dans ce recours au hasard, celui de la sélection à l’université, j’ai du mal à distinguer les deux branches de l’alternative. Si on se place du côté du sélectionneur, normalement « laïque », je ne comprendrais pas son recours au divin pour procéder à la sélection. Le hasard reste le hasard. Mais si on se place du côté du sélectionné, ou du non-sélectionné, alors le choix de la « branche » à laquelle se rattraper dépend de lui.

  3. Le blog de Bernard Desclaux » Blog Archive » L’évolution des rapports entre l’Etat et l’orientation Says:

    […]  [2] « L’orientation dans le secondaire : effets des procédures » http://blog.educpros.fr/bernard-desclaux/2013/10/22/lorientation-dans-le-secondaire-effets-des-procedures/  et « L’état, l’orientation et le supérieur ? » http://blog.educpros.fr/bernard-desclaux/2015/10/09/letat-lorientation-et-le-superieur/ […]

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