Le redoublement sinon rien

C’est à la veille des conseils de classe de fin d’année que la lutte contre la suppression du redoublement est relancée par différents syndicats. Le décret de 2014 s’applique en effet seulement cette année. Lors de sa parution il avait déjà fait l’objet de réactions au moins sur deux thèmes que nous allons revoir. Nous explorerons ici d’autres arguments expliquant cette résistance.

 

Les faits sont durs

Un premier argument repose sur la « réalité » perçue du redoublement par beaucoup d’acteurs, en tant que mesure des difficultés scolaires, de l’échec scolaire. Ainsi au cours du débat qui a précédé la publication du décret, on trouve un article sur le blog L’Oeil de Brutus intitulé « Suppression du redoublement : cassons le thermomètre, nous n’aurons plus de température ».

« Plutôt que de s’intéresser aux causes de ces redoublements (méthodes d’enseignement, moyens alloués, autorité professorale – notamment vis-à-vis des parents, dégradations des situations socio-familiales des enfants, etc.), on décide donc de se débarrasser du thermomètre. Ainsi, l’éducation nationale n’aura plus de température et l’on pourra voire[1] les enfants en difficultés accumuler leurs retards et leur mal-être de classe en classe. »

Mais en quoi le redoublement est-il un thermomètre de la difficulté des élèves ? Par contre on pourrait se demander s’il existe un thermomètre « solide » sur lequel les « décisions » de redoublement se prennent ?

Un deuxième argument fut largement utilisé et continue de l’être aujourd’hui. Si l’élève passe, cela n’annule pas ses difficultés et rien n’est prévu pour l’aider. Ainsi le SNES écrit sur son site : « Mais si le redoublement n’est pas efficace pour remédier aux difficultés accumulées, alors que fait-on à la place ? Pour le Snes, on pourrait commencer par réinjecter les moyens « économisés » par la suppression du redoublement dans les établissements, afin que les enseignants aient davantage de possibilité de prendre en charge les élèves les plus en difficulté. »

Ah la prise en charge des élèves en difficultés, une fois qu’ils sont bien repérés, et circonscrits ! Il serait peut-être plus judicieux de « prévenir » que de « réparer ».

Les fonctions cachées

Nos voisins belges de la Communauté française au cours de la décennie 1990 ont appliqué une politique de lutte contre le redoublement comme d’autres pays. La thèse de doctorat de Hugues Draelants a été consacrée à l’analyse de la réception et de la mise en œuvre d’une de ces politiques : la réforme dite du “premier cycle de l’enseignement secondaire” belge francophone et en particulier à la résistance qu’elle a rencontrée[2]. Il relève en particulier le dialogue de sourd entre le « chercheur » qui défend l’inefficacité du redoublement et le praticien qui en éprouve au contraire son efficacité sur le terrain. Mais il va au-delà de ce constat en se posant non pas la question de la vérité de ces deux discours, mais la question de l’utilité du redoublement dans le système actuel. Quelles sont ses fonctions autres que celles supposées concernant la possibilité pour l’élève de mieux apprendre.

« À partir des recherches existantes et de ce que nos recherches qualitatives constatent sur la mise en œuvre de la réforme du premier cycle, nous distinguons quatre principales fonctions latentes du redoublement :

  • une fonction de gestion de l’hétérogénéité et de tri des élèves au sein des établissements ;
  • une fonction de positionnement stratégique et symbolique par rapport à des établissements environnants ;
  • une fonction de régulation de l’ordre scolaire au sein de la classe ;
  • une fonction de maintien de l’autonomie professionnelle des enseignants.

Les deux premières fonctions renvoient à deux types d’usages sociaux du redoublement susceptibles d’apparaître à l’échelon des établissements scolaires, la première au plan de la gestion intra-organisationnelle et la seconde au plan des relations inter-organisationnelles au sein d’un espace local. Les fonctions trois et quatre renvoient à deux autres types d’usages sociaux conférés au redoublement par les enseignants, considérés à la fois individuellement dans leur gestion de la classe et collectivement, en tant que groupe professionnel. »

Et sa conclusion devrait être méditée : « Les idées abstraites et généreuses doivent trouver un écho dans l’expérience concrète et quotidienne des acteurs. Ceci requiert non seulement un travail sur les représentations mais également, voire d’abord et surtout, une transformation des règles institutionnelles qui organisent le fonctionnement du système scolaire.

Il faut tenir compte d’un principe de réalité : dans le système éducatif “tout se tient” (Hutmacher 1993) et le redoublement est encastré dans un réseau de règles institutionnelles. Il structure les choix de telle manière que certains apparaissent plus évidents que d’autres. »

C’est donc politique

Nathalie Bulle, sociologue de l’éducation, directrice de recherche au CNRS avait écrit en 2012[3] : « Le redoublement participe de toute évidence d’une attitude éducative normalisatrice – mais toute attitude éducative l’est dans une certaine mesure : il participe de l’objectif d’assurer un développement relativement homogène des acquis scolaires afin que l’enseignement bénéficie, à chaque étape du cursus, le mieux possible à tous les élèves auxquels il s’adresse. La suppression du redoublement – vue comme suppression des « retards scolaires » – participe d’une autre attitude tout aussi normalisatrice : assurer à une même classe d’âge le même rythme de parcours de ces niveaux éducatifs. Les justifications majeures de ces préférences normalisatrices sont assez claires : dans le premier cas on suppose que le bon développement de l’élève participe principalement de l’appropriation progressive d’acquis cognitifs ; dans le second cas ce bon développement inclus un ensemble de facteurs psychosociaux qui prennent l’avantage sur les facteurs strictement cognitifs. Les tendances normalisatrices évoquées peuvent a priori se révéler tout aussi nuisibles – selon les cas – qu’elles conditionnent le passage à un niveau supérieur par la réalisation effective d’un ensemble d’objectifs pédagogiques prédéfinis de manière stricte ou qu’elles imposent le respect d’un rythme commun et standardisé de progression collective. »

On aurait ainsi une question politique entre deux conceptions éducatives.

Mais plus globalement il serait nécessaire de se demander si la question du redoublement ne concerne que celle des conceptions « éducatives » ou s’il ne s’agit pas également d’une interrogation sur la fonction globale du système scolaire : dégager une élite ou faire réussir le plus grand nombre. A quoi doit servir ce système scolaire ? Ce serait LA question politique à se poser.

Le choix politique entre ces deux conceptions est-il suffisant pour lever les résistances ? Le ministère actuel semble faire le choix de la réussite de tous. La suppression du redoublement pourrait s’interpréter comme une règle stratégique de Sun Tsé, une fois le débarquement de l’armée réalisé, faire détruire les bateaux : aucun retour possible, le salut est dans la victoire. On doit se concentrer sur l’apprentissage des élèves.

Mais il me semble que les conséquences de ce choix ne sont pas tirées par le ministère. Car si les enseignants doivent faire réussir les élèves, le collège lui a toujours la fonction de triage vis-à-vis de la deuxième partie du secondaire.

C’est toujours sur la base d’une différenciation dans les acquis scolaires que s’opère l’orientation en fin de troisième même s’il n’existe aucun texte réglementaire sur cette argumentation. Sous cette « contrainte » sélective, il est alors normal que les acteurs perçoivent le redoublement comme nécessaire car il permet en fait de mettre en œuvre un principe social classique, celui de la file d’attente : premier arrivé, premier servi ! Ainsi, la difficulté est essentiellement résolue par le demandeur et non pas par le service.

Bernard Desclaux

 

[1] J’ai conservé la « faute » telle qu’elle apparait sur le blog.

[2] Draelants Hugues, « Les fonctions latentes du redoublement. Enseignements d’une politique de lutte contre le redoublement en Belgique francophone», Education et sociétés 1/2008 (n° 21), p. 163-180 URL : www.cairn.info/revue-education-et-societes-2008-1-page-163.htm.

[3] Nathalie Bulle : De la politisation de l’éducation – L’exemple du redoublement http://skhole.fr/de-la-politisation-de-l%E2%80%99%C3%A9ducation-l%E2%80%99exemple-du-redoublement

 

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This entry was posted on dimanche, juin 12th, 2016 at 18:51 and is filed under Système scolaire. You can follow any responses to this entry through the RSS 2.0 feed. You can leave a response, or trackback from your own site.

2 Responses to “Le redoublement sinon rien”

  1. jean-marie Quairel Says:

    De nombreuses générations ont « bénéficié » du régime des redoublements et des orientations subies …. On peut aujourd’hui en mesurer les effets : Intériorisation des notions de subordination et de division sociale du travail, qui individualise les réussites et les échecs et empêche toute forme de coopération sociale….Lamentable !

  2. Le blog de Bernard Desclaux » Blog Archive » Vers de nouvelles procédures ? Says:

    […] du précédent décret cherchant à supprimer les redoublements, j’avais écrit un article, « Le redoublement sinon rien », dans lequel je citais également largement les travaux de Hugues Draelants, mais j’aboutissais […]

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