Psychologie, orientation, éducation 3 : le contexte du début du siècle

Inutile de refaire l’histoire de cette période. On en trouve d’excellents développements dans deux textes, l’article de Huteau et Lautrey, déjà cité dans l’introduction de cette série, ainsi que dans le livre de Jean-Pierre Maniez et Claude Pernin[1].

Je me bornerai à quelques remarques néanmoins sur cette période de la fin du XIXème siècle et du début du XXème.

 

Placeurs et préparateurs

De tout temps, on a pu observer des oppositions entre deux courants. Par exemple on parle des placeurs et des préparateurs. Huteau et Lautrey dans leur histoire utilisent l’opposition entre scientifique et empiriste. Antoine Léon lui utilise l’opposition diagnostic/éducatif. L’unité n’a jamais existé !

Il me semble d’après ce que disent tous ces auteurs, y compris Maniez et Pernin, qu’il y avait une préoccupation principale dès le début du siècle, celle du placement. Une différenciation est venue entre placement dans un emploi et placement dans une formation, à proprement parler, à l’époque l’O.P. Mais immédiatement, certains acteurs pensent leur activité vis-à-vis des individus non pas dans immédiateté de la décision, dans la résolution du problème (trouver un emploi, une formation), mais dans l’idée de préparation des personnes à prendre une décision en dehors de la relation avec un conseiller.

Au début du XXème siècle en France, à la naissance de l’orientation professionnelle (OP), la pratique est essentiellement axée sur le placement des personnes, sur la décision immédiate, qu’elle soit argumentée ou non par l’expert. L’autre, le « conseillé », est un « mineur » fondamentalement, un enfant ou un ouvrier. Quelques acteurs osent avancer l’idée que l’individu a sa responsabilité, et proposent des outils « pédagogiques » comme par exemple la rose des métiers en France[2]. Mais c’est essentiellement dans les années 50, après la période de l’OP centrée quasiment uniquement sur la notion d’aptitude, que le mouvement de l’orientation a commencé à formuler certains aspects de ses activités en termes de pédagogie. On le verra lors du débat entre Piéron et Léon par exemple.

 

La naissance d’une profession

Une bonne partie de cette histoire a déjà été racontée par Huteau et Lautrey. Cette profession est étroitement dépendante de la nouvelle organisation de la société due à l’industrialisation. Mais elle est également incompréhensible hors du contexte de la construction au XIXème siècle de la notion d’assistance sociale. L’histoire généalogique de cette notion fut présentée dans le livre de Robert Castel (La Police des familles)[3].

Une question peut ici se poser. Alors que la question de l’orientation professionnelle vient de la question sociale, à la fois de son versant économique et industriel (comment avoir des travailleurs réellement productifs ?), mais aussi de son versant politique (comment et par quoi justifier la répartition sociale ?), pourquoi la réponse à cette question s’est faite par le traitement individuel d’une part, et pourquoi, en France cet individu n’a pas été un adulte principalement, mais un mineur, l’enfant ? Le dispositif de l’orientation c’est massivement organisé autour de la question de l’apprentissage.

On peut également faire référence à une série d’articles de Robert Castell dans les années 80, qui a proposé une histoire de la psychologie du point de vue de la construction d’un champ professionnel qui s’organise au début du siècle, l’orientation professionnelle faisant partie de ce grand mouvement[4].

Enfin toujours sur cette question il faut pointer la question du bénévolat comme base de la constitution d’une profession « sociale ». Et il faudrait sans doute faire la comparaison avec l’élaboration depuis le début des années 80 du champ professionnel de l’insertion des jeunes en France. Thème que j’ai abordé dans une conférence intitulée « Réflexions sur un nouveau champ professionnel »[5], à la demande de Catherine DERNAUCOURT qui animait à l’INETOP avec Jacques Aubrey, un module de deuxième année : Méthodologie psychosociologique des interventions.

 

 L’orientation professionnelle des enfants[6]

Les objectifs sociaux de l’orientation sont présentés dans les années 20 par Julien Fontègne[7] de la manière suivante : «  Donnons à l’adolescent toutes indications et directions utiles pour qu’il puisse exercer la profession qui doit le faire vivre, doit faire vivre, plus tard, les siens, doit faire progresser la collectivité à laquelle il appartient, tout en supprimant cette haine des ratés, des mécontents sociaux pour leur entourage, leur employeur, la société et aussi l’ordre social. »

Il écrit également : « la démocratie, plus qu’aucune autre forme d’organisation politique, a besoin d’une élite, ne serait-ce que comme antidote au mal qui la guette, et qui est pour elle comme une affection spécifique : la médiocrité. »

 

Comment mettre en œuvre une telle finalité ? Il y a deux composantes :

 

  • la composante argumentative, le discours scientifique : «  Selon nous, tout le problème de l’orientation professionnelle scientifique se concentre dans la recherche des aptitudes particulières de l’individu »… « Le problème se présente comme suit : 1° connaissance minutieuse du sujet, de l’enfant ; 2° analyse exacte de l’objet, de la profession : 3° adaptation ou non-adaptation de l’un de ces éléments à l’autre (dans le cas de non-adaptation, recherche des possibilités. »
  • la composante relationnelle, le discours professionnel : « Pour nous, une collectivité seule doit avoir la prépondérance, et nous entendons par là le droit de décider, en dernier ressort, pour ainsi dire : c’est le cabinet d’orientation professionnelle qui aura à sa disposition, pour le faire, tous les éléments utiles de l’école, du médecin, des parents, de l’office du travail. » (…) Il va sans dire qu’on ne saurait demander à l’instituteur « qui, en général, ne connaît presque rien des différents métiers, de conseiller à l’enfant d’en choisir un plutôt qu’un autre ». (…) « Ce que nous demandons à l’instituteur, c’est qu’il fasse aimer le travail. » (J. Fontègne : l’orientation professionnelle et la détermination des aptitudes, 1920.)

Il indique également que « Le praticien de l’orientation professionnelle estiment que l’instituteur seul ne peut décider de l’avenir des enfants qui lui sont confiés, autrement dit, faire l’orientation professionnelle définitive et lui demandent surtout d’être un de leur collaborateurs. Il appartient en effet à l’école primaire de faire surtout de la préorientation professionnelle dont le triple but est : a) de placer l’enfant vers la fin de la scolarité dans une sorte d’ambiance professionnelle ; b) de créer en lui une mentalité, un esprit professionnels ; c) de susciter en lui un idéal professionnel. » Julien Fontègne : Rapport présenté à la Conférence européenne du film scolaire. Bâle, avril 1927, cité dans BIT, Les problèmes de l’orientation professionnelle, Genève, 1935.

La relation Ecole/OP vue par les instituteurs

Cette vision des rapports entre l’école et l’orientation professionnelle a sans doute évoluée. La question des tests est problématique dans le premier quart de siècle comme le rappelle Jérôme Martin dans son article déjà cité. Il écrit « Il faut attendre le deuxième Congrès International d’Orientation Professionnelle de Saint-Sébastien, en 1933, pour que cette position change en faveur des tests. Il souhaite que « l’exploration psychologique expérimentale se généralise et acquière la place qu’elle mérite » et « qu’elle s’applique à tous les individus à orienter[8]». »

 

Dans le livre du BIT, cité plus haut, est rapportée la résolution votée par la Conférence annuelle des délégués de la Fédération Internationale des Associations d’instituteurs (Santander, 10-12 août 1933). La voici :

« Les moyens pratiques d’examiner les connaissances acquises à l’école de base et d’établir une orientation dans les établissements scolaires du degré suivant :

Le but des examens est de fournir les éléments d’une répartition rationnelle (orientation) des élèves dans les diverses branches de l’activité humaines.

Cette répartition doit être établie sans considération de la condition sociale des parents (résolution du Congrès de Prague) mais :

a) en fonction des aptitudes décelées par les examens et,

b) en harmonie avec les besoins de la société.

Cette répartition des élèves doit être reportée aussi tard que possible et devient définitive seulement lorsque l’adolescent montre une aptitude nettement marquée pour sa profession.

L’examen peut comporter, sous diverses formes, la constatation :

a) des connaissances acquises ;

b) des aptitudes à des travaux futurs.

L’examen de connaissance, interne ou externe, à la fin de la scolarité, devrait porter exclusivement sur les questions effectivement étudiées dans chaque école, quel que soit le mode d’établissement des programmes.

Les épreuves destinées à discerner les aptitudes ne sauraient se réduire à un seul procédé, mais au contraire à la confrontation, en présence du maître, de tous les moyens d’information (tests, séjour dans un cours d’orientation, entretiens avec les parents, observation prolongée du personnel scolaire, etc. La F.I.A.I. recommande spécialement à ce sujet les renseignements d’office spéciaux d’orientation professionnelle, comprenant un médecin spécialiste, un psychologue expert, un éducateur et un représentant des organisations professionnelles 1. (note 1 Cité d’après le texte paru dans le Bulletin trimestriel de la Fédération internationale des Associations d’instituteurs, n° 20, février 1934, p. 32. »

 

Il y a donc une troisième composante essentielle, c’est la composante administrative. Et c’est Fontègne également qui mettra en place le cadre administratif de l’activité des conseillers que nous allons voir un peu plus loin. Avec l’apprentissage, les fiches, et l’imposition de la responsabilité du conseiller (face à l’instituteur et au médecin) s’installeront. Ce sera à développer dans un article ultérieur.

 

[1] Jean-Pierre Maniez, Claude Pernin, contributeur : Estelle Desponds-Vlodaver, Un Métier moderne, conseiller d’orientation, Ed. l’Harmattan, Paris, 1988, 249 p.

[3] La Police des Familles Ed. de Minuit, 1977, Collection « critique ». Post-face de Gilles Deleuze.

[4] CASTEL, Robert et LE CERF, Jean- François « Le phénomène « psy » et la société française : vers une nouvelle culture psychologique », Le Débat, 1980, n° 1, p. 32-45. CASTEL, Robert et LE CERF, Jean- François « Le phénomène « psy » et la société française », Le Débat, 1980, n° 2, p. 39-47. CASTEL, Robert et LE CERF, Jean- François « Le phénomène « psy » et la société française » 3. L’après-psychanalyse (fin), Le Débat, 1980, n° 3, p. 22-30.

[5] Le texte de cette conférence se trouve sur mon site de formateur https://bdesclaux.jimdo.com/documents/le-partenariat/

[6] Les citations sont extraites du livre de Carroff.

[7] Julien Fontègne, est à l’époque inspecteur général de l’enseignement technique.

[8] BAGOF, janvier-février-mars 1937, 7e année, n° 1, p. 7.

 

Bernard Desclaux

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This entry was posted on Jeudi, janvier 18th, 2018 at 16:27 and is filed under Orientation. You can follow any responses to this entry through the RSS 2.0 feed. You can leave a response, or trackback from your own site.

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