Psychologie, orientation, éducation 4 : la mise en forme de l’op à partir des années 20

C’est au cours des années vingt, suite à la première loi créant l’apprentissage en France en 1919, que l’orientation professionnelle s’organise. Pour retracer quelques éléments je m’appuie en particulier sur le livre d’André Caroff : L’organisation de l’orientation des jeunes en France, Evolution des origines à nos jours. Editions EAP,  1987.[1]

Les conceptions d’origine

Commençons par quelques définitions relevées par Caroff (pp. 46-48). Il en présente notamment trois d’auteurs aux statuts très différents. Il note qu’une même idéologie imprègne les définitions de I‘orientation qui abondent au seuil de l’institution du mouvement. Elle apparaît clairement dans une définition un peu guindée, remarque Caroff, de M. QUILLARD, à l’époque Inspecteur régional de I’enseignement technique. Il s’exprime au cours du Congrès des classes moyennes -GAND- 6 août 1923 :

« L’orientation professionnelle est l’ensemble des moyens qui tend à satisfaire l’aspiration commune à tous les nobles esprits vers un ordre social rationnel par la mise en valeur, à leur juste place, de toutes les personnalités humaines »

De son côté, Edouard HERRIOT, maire de Lyon, homme politique de la troisième et quatrième république, membre du Parti radical. Il définit l’orientation comme étant : « L’ensemble des méthodes rationnelles capables de réaliser l’harmonie de l’homme du métier en donnant à chacun la tâche qui lui convient le mieux physiquement, intellectuellement, moralement et économiquement ».

Terminons par une citation d’un scientifique, Alfred BINET, extraite de l’« Année psychologique 1908 », citée par M. REUCHLIN dans le Traité de psychologie appliquée – PUF- l97l. Caroff indique qu’Alfred Binet « escompte de l’utilisation des aptitudes des enfants pour le choix d’un métier une amélioration de la question sociale. »

« Nous pensons que dans ce domaine, on peut faire beaucoup pour améliorer les rapports des ouvriers et des patrons et pour aider à la solution de la question ouvrière, en avertissant les enfants, dès l’école, des professions pour lesquelles ils sont les plus aptes et en diminuant ainsi, par cette prophylaxie professionnelle le nombre des sujets mal adaptés qui deviennent nécessairement des déclassés, des malheureux ou des insurgés »

Et leurs fond commun

Il me semble que ce qui est commun à ces trois déclarations c’est la conception de l’orientation comme acte « politique ». L’orientation ne désigne pas un processus personnel. Ce n’est pas non plus un processus social organisant le passage de la vie d’enfant à la vie d’adulte par exemple. Non il s’agit d’une activité organisée que ce soit par des militants, une profession, ou l’état lui-même l’état, une activité ayant pour but le perfectionnement d’un processus « naturel » totalement imparfait. Il faut préciser que ces acteurs ne sont pas quelconques. Ce sont des experts. On n’est pas dans un savoir intuitif acquis par « expérience humaine», mais bien dans un savoir construit, théorique portant sur « l’homme en général ». Peut s’ouvrir alors le combat des « savoirs » et des « porteurs de savoirs » (médecins, psychologues,…). Monopôle, collaboration, synthèse…

Mais au fond la question essentielle n’est peut-être pas « comment on oriente » (quels savoirs, quels outils, quelles techniques), mais…

Qui oriente ?

La collaboration doit être établie pour commencer. Il y a des sources différentes d’informations pertinentes. Aussi il est nécessaire qu’il y ait un lieu rassembleur et indépendant. Le premier temps est donc une question qui concerne le lieu et le contrôle de ce lieu.

Caroff relève que deux phénomènes sont signalés dans les rapports : d’abord la participation de plus en plus active du corps enseignant, ensuite un effort vers une action concertée. La nécessité d’une synthèse d’avis divers apparaît notamment avec une grande clairvoyance : « Il faut se résigner à la collaboration. Orienter un enfant vers une carrière est une œuvre extrêmement délicate. Chacun travaille avec son cerveau, ses sens, ses bras, dans la mesure de sa force, et chacun travaille dans une ville, un village, c’est-à-dire dans des conditions économiques particulières. Que d’indications à réunir, et surtout que de contre-indications – elles suffisent – avant d’arrêter les termes d’un avis ! Tous les concours doivent être recherchés : instituteurs, médecins, psychologues, spécialistes du travail et du placement. Tous sont indispensables et également indispensables ». Il conclut en posant la question de la prise en charge du dispositif souhaité : « Où se fera la synthèse de ces compétences, où siègera le bureau d’orientation ? Car il est bien certain que I’enfant ne peut pas courir de porte en porte pour rassembler les éléments de sa fiche » ( J.O. Annexes administratives du 6 avril l92l p.217). Amusant de voir déjà apparaître le thème du guichet unique.

Le rôle de l’Enseignement technique est essentiel, il cherche à faire considérer la nécessité d’une formation professionnelle organisée préalable à l’entrée dans le métier. En France cette question est portée par l’état (dans un secrétariat rattaché au ministère de l’Education nationale et non au ministère du travail. Hypothèse personnelle : ceci est due à la disparition des corporations en France[2]. Donc une des questions qui se pose, c’est comment alimenter ces formations ? L’une des manières est d’enrôler les instituteurs[3].

Sur ce point relevons ce que rapporte Caroff à propos l’expérience américaine de Ferdinand Buisson. Celui-ci a fait un voyage d’études aux Etats-Unis durant lequel il a vu fonctionner à BOSTON le « Vocation bureau » dirigé par Meyer BLOOMFELD. Il en a rendu compte dans une conférence faite dans le cadre de I’Association française pour la défense de I’enseignement technique. Dans son introduction il commence par poser le problème et Caroff de citer F. Buisson :

« Au moment où les enfants quittent l’école primaire, il serait infiniment souhaitable qu’on pût donner à leur famille des directions pour le choix de la carrière que l’enfant devra suivre.

A première vue, il semble que cela ne regarde que les familles et non pas les instituteurs et les institutrices. Mais quand on songe au peu de moyens  qui sont offerts à I’immense majorité des travailleurs pour faire ce choix d’où dépend l’avenir de leurs enfants, on comprend l’appel fait, là comme ailleurs, à l’initiative et au dévouement du personnel enseignant.

Aujourd’hui, des milliers d’enfants sont jetés au hasard, et par la plus  insignifiante des aventures, dans telle ou telle carrière dont ils ne savent  rien et où ils entrent sans même s’être demandé ce qu’ils y feront. » » (Caroff, p. 56)

A remarquer la formule subtile : « il serait infiniment souhaitable qu’on pût donner à leur famille des directions pour le choix de la carrière que l’enfant devra suivre. » C’est le « on » du sujet vide renvoyant aussi bien à l’instance politico-morale générale, qu’à un acteur précis ayant cette compétence très pratique.

 

Caroff relève page 57 qu’en 1920 les bureaux de placement sont les supports de l’op et les personnels enseignants sont invités à apporter leur concours.

 

Outre l’enrôlement, il faut également matérialiser des flux d’information et mettre en « forme » des pratiques.

Dans le rapport Gauthier, cité par Caroff (p. 58) on y trouve affirmée la nécessité des études théoriques et des études scientifiques et pour cela il faudrait créer un Centre de documentation,  de propagande et d’orientation. Dans le rapport Serre du Sénat, c’est la création d’un service d’orientation professionnelle qui est requis (Caroff p 60).

En 1920 une chaire d’organisation technique du travail humain est créée au CNAM et attribuée au docteur Langlois, avec le thème de l’op. Dans la foulée, une Commission nationale est confiée à Langlois, avec un équilibre entre les deux ministères. Elle élabore deux fiches, pédagogique et médicale. Caroff relève également (p 62) qu’une circulaire est envoyée aux préfets. Cette circulaire présente une fiche pédagogique et physiologique et la circulation de ces fiches. Elle demande également de dresser dans chaque localité la liste des professions et aptitudes requises.

 

A partir de la page 63 Caroff indique la doctrine du Sous-secrétariat d’état qui se formule dans des circulaires en 1921 et 1922. On y précise la responsabilité de l’office, l’impartialité supposant un office municipal. La centralisation des renseignements est nécessaire (fiches et examens). L’organisation d’un office type indiqué avec un Directeur et un secrétaire de permanence selon taille de la ville. Mais on peut remarquer une absence de définition de la nature du/des personnels.

 

Remarque en passant sur ce dernier point. On trouve la même situation pour ce qui concerne la création des PAIO et Missions locales au début des années 80. L’état intervient et organiser la création d’un organisme, d’une « machine » avec ses objectifs, mais qui sera mis en œuvre par des « bonnes volontés » diverses et locales, et sans préciser la nature des moyens humains à engager.

Le Décret du 26 septembre 1922 va trancher dans le débat. La définition de l’OP le sera par l’Enseignement technique, et contre le ministère du Travail (p. 67).

Il s’agit d’une inclusion de la formation professionnelle dans le champ de l’OP, en la plaçant avant… le placement. Citons :

 

« 9 – Le décret du 26 Septembre 1922

Ce décret s’accompagne d’un rapport au Président de la République qui ne figure dans aucun recueil de textes et qui n’est jamais cité. Il éclaire pourtant de façon évidente l’énigmatique définition de l’orientation qui est I’objet de I’article premier :

« L’orientation professionnelle est I’ensemble des opérations incombant au Sous-secrétariat d’Etat de l’enseignement technique qui précèdent le placement des jeunes gens et jeunes filles dans le commerce et dans l’industrie qui ont pour but de révéler leur aptitudes physiques, morales et intellectuelles. »

Toute I’argumentation du rapport est conçue pour dénier toute compétence en la matière au ministère du Travail. Pour ce faire, elle s’appuie d’abord sur une conception extensive de I’orientation qui englobe la formation professionnelle, de la compétence exclusive du sous-secrétariat d’Etat :

« La loi du 25 juillet 1919, modifiée par celle du 21 juin 1920 a confié au sous-secrétariat d’Etat de l’enseignement technique l’éducation professionnelle des adolescents. (…). » » (Caroff, p. 67)

 

Remarque personnelle : c’est la formation professionnelle qui est l’orientation ! Mais faire cette opération implique trois sous-problèmes :

  • Il faut organiser l’orientation vers l’enseignement technique (rôle des instituteurs), et assurer la répartition entre les formations (rôle des orienteurs) ;
  • Il faut que le temps de la formation suppose des ajustements possibles, d’où la notion de pré-apprentissage ;
  • La question du placement à l’issue de la formation est-elle une opération d’orientation ?

 

Bernard Desclaux

[1] Cet ouvrage a été mis au pilon par les Editions EAP. On trouvera divers compte rendus : Guy Caplat dans Histoire de l’éducation Année 1990 45 pp. 116-120 http://www.persee.fr/doc/hedu_0221-6280_1990_num_45_1_1721 . Cet ouvrage a été heureusement sauvé par Pierre Roche, et on peut le télécharger sur le site du GREO http://orientation.greo.free.fr/caroff%20andre.html

[2] Voir mon article « Apprentissage : le contexte historique français » http://blog.educpros.fr/bernard-desclaux/2010/10/15/apprentissage-le-contexte-historique-francais/

[3] Je reprends ici à la notion d’enrôlement dans la théorie de l’innovation de Callon et Latour.

This entry was posted on mercredi, janvier 24th, 2018 at 18:41 and is filed under Apprentissage, Orientation. You can follow any responses to this entry through the RSS 2.0 feed. You can leave a response, or trackback from your own site.

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