Psychologie, orientation, éducation 5 : réformes et répartition scolaires

Que se passe-t-il dans les années 20 du côté de l’orientation scolaire ? Je vais poursuivre pour cela en m’appuyer sur le livre d’André Caroff que je vais citer abondamment et ajouter quelques remarques et commentaires personnels.

L’orientation scolaire dans les années vingt

A partir de la page 70, Caroff présente une circulaire d’Anatole de Monzie à propos de l’orientation. Je reproduis ce passage ci-dessous très intéressant. Je commenterai ce passage à partir d’un modèle des quatre opérations : contrôle de l’entrée et de la sortie, contrôle du passage de classe, contrôle de la répartition. Il me semble de plus que ce serait la première fois que l’on a un texte ministériel sur cet ensemble de problèmes traités en même temps.

 

Voilà ce qu’écrit A. Caroff :

 

 « La réforme Anatole de MONZIE en 1923, ne maintient que trois sections : A (langue anciennes), B (langues vivantes), A’ (latin et une langue vivante).

Une tentative connue sous le nom d’ « amalgame » s’efforce de réaliser I’unité de I’enseignement secondaire en réunissant pour les cours communs les élèves de la section classique et les élèves de la section moderne. Cet essai se heurte à de fortes résistances.

Il faut également retenir, entre 1924 et 1928, la réorganisation de I’enseignement secondaire féminin qui met fin aux discriminations entre jeunes gens et jeunes filles.

 

Dans les textes administratifs, l’utilisation du terme « orientation » se généralise pour concrétiser le déroulement de la scolarité de l’élève en fonction de ses aptitudes. La notion d’orientation scolaire secrète ses propres mécanismes. Une circulaire d’Anatole de Monzie en date du 21 juin 1932 est particulièrement intéressante à cet égard :

Elle comporte d’abord une procédure d’admission en classe de sixième : sont admis dans cette classe les élèves reçus au concours des bourses 1ère série et les élèves de 10 ans dont le dossier scolaire est favorable à la poursuite des études secondaires.

La vocation de classe d’orientation conférée à la sixième est nettement affirmée.

Elle a un caractère « d’épreuve et d’essai », En revanche, une sélection est organisée à  l’issue de cette classe sous forme d’un « premier examen d’orientation ».

Mais les résultats de cet examen ne s’appliquent pas de façon mécanique : une commission se réunit « pour I’examen des aptitudes » des élèves qui ne sont pas admis à passer dans la classe supérieure et pour conseiller une nouvelle orientation.

Cette commission a également compétence pour conseiller les élèves des classes de 4e et de 3e invités à quitter l’établissement. Pour favoriser les réorientations, un représentant de. I’enseignement technique et un représentant de I’enseignement primaire supérieur participent à cette commission.

Des passages vers la 4e de collège et de lycée sont, en outre, organisés au bénéfice des élèves qui ont accompli une première année d’E.P.S. De même, des « passerelles » vers I’enseignement secondaire sont prévues pour les titulaires du brevet élémentaire et du brevet supérieur.

Ainsi, l’orientation scolaire se dote de procédures favorisant les passages d’un établissement à I’autre.

Cet intérêt pour I’orientation est au cœur des discussions parlementaires relatives à la réforme de I’enseignement toujours à faire. En 1929, à la chambre, le député socialiste J.M. THOMAS demande « la refonte de l’enseignement du second degré » afin de pouvoir diriger les enfants d’après les aptitudes qui leur auront été reconnues, vers telle ou telle branche de I’activité humaine ». On souhaite que les offices d’orientation professionnelle s’occupent aussi des élèves de I’enseignement secondaire.

Mais pendant, que ces offices se développent, I’idée selon laquelle I’orientation est avant tout I’affaire des enseignants commence à être exprimée. Elle est propagée notamment par l’agrégé H. Ducos, député de la Haute-Garonne, rapporteur du budget général de I’Instruction publique. Il s’explique ainsi en 1928 :

« L’orientation professionnelle doit être réservée à I’école, c’est le maître, qui, avec les parents, étudie I’intelligence de I’enfant, il la voit se développer, évoluer, d’après les impressions qui lui sont données. Il lui inculque les premières notions des connaissances humaines, il la suit et la surveille dans la marche du progrès. Dès lors, qui donc mieux que lui est susceptible d’en connaître et d’en vanter Ie fond ? Substituer à celle du maître une influence étrangère serait nuire à la valeur et à la portée de l’orientation professionnelle ».

Georges POMPIDOU ne dira pas autre chose. 

Toutefois, Henri LAUGIER, ami d’H. DUCOS, tente de faire admettre le principe d’une expertise psychologique complémentaire à l’observation des maîtres, principe repris par les Compagnons de l’ « Université nouvelle » dans le rapport du comité d’étude et d’action «Pour l’école unique» (N° 2 de février-mars 1927 du bulletin «L’université nouvelle»).

Ce rapport, propose l’institution d’un concours national d’admission en sixième prenant en compte trois éléments :

  • un coefficient calculé d’après le livret scolaire ;
  • une épreuve d’aptitudes, sous forme de tests ;
  • une épreuve de connaissances.

Il est précisé que le livret scolaire « doit contenir la relation de tous les évènements importants de la vie scolaire de l’enfant, ses particularités psychologiques, ses aptitudes caractéristiques, en un mot tous les éléments de son orientation»,

L’idée ne sera jamais reprise sous cette forme à cause de l’obligation qu’elle contient. Elle met cependant l’accent sur l’utilisation d’épreuves psychologiques aux fins de l’observation de l’élève. Elle conduira à poser le problème des personnels de l’éducation pouvant les pratiquer dans les conditions scientifiques requises.» (Caroff, p. 71)

Remarques générales

Il faut rajouter que la question des petites classes des lycées commence à être prise en compte au ministère. La première manifestation est le décret du 12 septembre 1925. Il s’agit de confier à des instituteurs au fur et à mesure des vacances de postes les petites classes des lycées[1].

 

S’il y a bien une orientation scolaire qui se conçoit alors, il s’agit d’organiser la répartition entre l’ensemble des formations possibles proposées à l’issue de l’école primaire communale. Jusque-là la répartition était « sociale » basée sur les deux systèmes (primaire et secondaire), sur la gratuité ou non des études, et sur attentes sociales des classes sociales.

 

Et le projet « Pour l’école unique » me semble faire autre chose que ce qu’en dit A. Caroff. Je le vois comme un compromis par la juxtaposition de trois sources de pouvoir :

  • les enseignants par le livret (appréciations) et l’épreuve (la notation) ;
  • les psychologues par les tests ;
  • l’administration par le coefficient notamment qui permet de relativiser le poids des uns et des autres.

 

Il faut également remarquer l’apparition d’une commission à la place du conseil de classe qui avait été institué par une circulaire en 1880 dans le secondaire[2], circulaire qui gérait le passage dans la classe supérieur uniquement. La mission du décideur, étant beaucoup plus complexe, est donc soustraite aux enseignants de la classe et d’autres acteurs, parfois extérieurs à l’établissement et à l’enseignement, sont introduits dans ce dispositif décisionnel.

 

Il faut également dire quelques mots de la différence entre logique de l’apprentissage et logique de la formation professionnelle.

Dans l’apprentissage, le fondement de l’affaire, c’est le contrat de travail. Autrement dit, c’est à partir du travail et de l’emploi que la formation s’impose, et est imposée. Il s’agit pour la personne de trouver d’abord le travail. C’est l’employeur et le futur travailleur qui se choisissent mutuellement, et ce choix est risqué immédiatement. Il s’agit d’un contrat. Il faut se rappeler le principe de la liberté du contrat qui s’est établi à la Révolution française avec la suppression des corporations et surtout de la loi Le Chapellier. Les arguments sur la nécessité d’une formation sont au fond pour assurer et rassurer l’employeur : avoir quelqu’un de « capable », de « discipliné », afin de réduire les accidents, les absences.

Dans la Formation professionnelle, le fondement c’est la formation. C’est la formation qui permet l’embauche. Il y a séparation, indépendance et dans le temps succession entre la formation et le  travail. Dans l’apprentissage, il y a simultanéité entre travail, emploi et formation.

 

Le conflit aujourd’hui entre le patronat et les régions (réforme de l’apprentissage, de la formation professionnelle et de l’assurance-chômage) a peut-être quelque chose à voir avec ces deux conceptions. Il ne s’agit pas seulement d’une question de contrôle des flux financiers mais de contrôle des moyens de formation et de leurs utilités.

 

Revenons enfin sur les quatre opérations de l’orientation indiquées en début de cet article.

La réglementation de l’entrée dans le secondaire (qui est à la fois restriction et facilitation) apparait lorsque l’on veut ouvrir le secondaire à ceux du primaire. L’entrée en sixième de Lycée qui est ainsi réglementée et protégée.

Dans le même temps se pose la question de l’entrée en formation professionnelle. La lutte pour que cette « orientation » soit sous le contrôle enseignant n’est pas quelconque. Je pense qu’elle est liée à la question du contrôle de la deuxième opération, celle de la sortie, par les enseignants. La laisser entre les mains de « non-enseignants », c’est en perdre le contrôle.

Au fond dans les quatre opérations, il y a en fait deux ensembles :

  • l’entrée et la sortie
  • la circulation interne (répartition et passage)

La circulation interne est réglementée depuis longtemps pour le secondaire, le lycée. Il s’agit du décret des années 1880 dont André Caroff parle, et rappelé plus haut. On est dans un monde clos, dans l’entre soi.

Par contre les deux autres opérations mettent en relations des univers différents, l’ordre primaire, l’ordre secondaire et ce qu’on appellerait aujourd’hui le champ de la formation professionnelle. En cela ces opérations sont liées à des affaires de pouvoir et de transformation des systèmes de formation puisqu’on cherche à régler les passages de l’un à l’autre.

 

Pour terminer sur ce commentaire de la circulaire d’Anatole de Monzie, une surprise est sans doute, à relever. C’est la mise en place de circuits d’élèves instaurés par la circulaire de manière « horizontale », passage du primaire supérieur au Lycée, et cela dans les deux sens par exemple. Si les passages du Lycée vers le primaire supérieur ou le professionnel se sont bien installés, il n’en fut pas de même pour la circulation inverse. Et la problématique du contrôle du « retour » reste encore bien présente aujourd’hui !

 

Bernard Desclaux

 

[1] Antoine Prost en a fait l’histoire dans : Note n°2 de Quand l’école de Jules Ferry est-elle morte ? In Antoine Prost : Education, société et politiques, Une histoire de l’enseignement de 1945 à nos jours, Le Seuil, 1992, Le Point 1997 p. 82. Voir également mon petit article « La résistance de l’Education nationale face aux décisions politiques ». http://blog.educpros.fr/bernard-desclaux/2011/04/09/la-resistance-de-leducation-nationale-face-aux-decisions-politiques/

 [2] voir mon article sur ce blog « Aux origines du conseil de classe » http://blog.educpros.fr/bernard-desclaux/2012/06/17/aux-origines-du-conseil-de-classe/

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This entry was posted on mardi, janvier 30th, 2018 at 11:32 and is filed under Orientation, Système scolaire. You can follow any responses to this entry through the RSS 2.0 feed. You can leave a response, or trackback from your own site.

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