Psychologie, orientation, éducation 6 : les fondements d’une profession

Donc à la suite de la loi Astier de 1919 à propos de l’apprentissage l’ébauche d’une profession est discutée. Quels en sont les fondements ? Une pratique d’expert telle qu’elle est conçue par l’INOP qui sera créée en 1928, ou un dispositif social organisateur tel que le met en place Julien Fontègne ? Les deux sans doute, mais…

Je poursuis ce travail à partir du livre d’André Caroff : L’organisation de l’orientation des jeunes en France, Evolution des origines à nos jours. Editions EAP,  1987.[1]

 

L’expertise

Il faut poser la nécessité d’une expertise au cours de la formation professionnelle. Caroff,p. 81, rappelle la relation science-pratique qui est élaborée dans les années 20. Elle s’exprime au travers par exemple de la nouvelle commission nationale de l’orientation professionnelle en 1922. Caroff écrit :

« La séance inaugurale est ouverte par le sous-secrétaire d’Etat Yvon DELBOS : Les paroles qu’il prononce reprennent les idées exprimées à la même époque par H. LUC et H. PlERON.

 

« En vérité, les données scientifiques qui doivent servir à l’orientation professionnelle sont encore fort incomplètes et, dans beaucoup de domaines, fort imprécises ; et c’est ici de toute évidence que se trouve la partie la plus délicate de votre tâche. Attendre pour les appliquer que les méthodes d’orientation professionnelle soient théoriquement  de tous points satisfaisantes, serait renvoyer sine die leur utilisation et priver les individus et la nation elle-même du bénéfice qu’ils doivent tirer des premières données de cette science. En effet, ces méthodes ne peuvent être mises au point qu’au cours même de leur application et elles doivent faire l’objet d’un perfectionnement continu à la lumière des renseignements qui seront fournis par leur pratique même ». » (p. 81)

 

Stratégie du développement de la complexité. Le tract qui devait être produit, devient un rapport rédigé par Fontègne, qui complexifie le problème de l’OP relève de l’éducatif, du social, mais aussi de l’économique et du technique. D’où la nécessité d’un conseiller d’orientation (p. 82). Mais les maîtres du primaires ont un rôle dans le « préapprentissage », il s’agit pour eux de créer la mentalité professionnelle. Caroff, page 82, écrit :

 

« Le « tract » que la section pédagogique s’était proposée d’élaborer se transforme en un rapport sur « l’école primaire et Ia préorientation professionnelle » rédigé par Julien FONTEGNE, diffusé en 1927, après examen par la commission, aux préfets aux fins de  publication dans les bulletins départementaux. Ce texte, qui paraît l’expression de la doctrine du sous-secrétariat d’Etat, peut être résumé comme suit.

 

L’orientation professionnelle n’est pas seulement un problème éducatif et social. Elle a aussi un caractère économique et technique ; il en résulte que .l’école primaire à elle seule ne peut l’assumer. Elle doit aussi être individualisée, ce qui exige une synthèse des données existantes, une connaissance des métiers et du marché du travail et, souvent, une expertise psychologique que seul un conseiller d’orientation peut réaliser.

En revanche, les maîtres ont un rôle capital dans « la préorientation professionnelle » ou  « l’orientation professionnelle générale » de l’élève.

Cette préorientation consiste, au cours de la dernière ou les dernières années de scolarité :

  • à placer l’enfant dans une « ambiance professionnelle »
  • à créer chez lui une « mentalité professionnelle »

Créer I’ambiance professionnelle, c’est placer l’élève au contact des réalités. A cette fin, le rapport met à la base de I’action à entreprendre :

  • les monographies professionnelles en vue d’entretiens sur les métiers ;
  • les visites d’usines, d’ateliers, de chantiers, de bureaux, d’écoles professionnelles, de musées, d’expositions du travail en ce qui .concerne I’industrie ; de champs d’expériences, d’exploitations agricoles, en ce qui concerne l’agriculture ;
  • le travail manuel éducatif, pour l’éducation de l’œil et de la main, le maniement de I’outillage usuel, la connaissance des matières premières, la mise en évidence des aptitudes et, en particulier, des aptitudes manuelles. » (p. 82)

 

Formation des expert et pratiques réelles

 

Si l’expert, le conseiller d’orientation est nécessaire, alors il faut le former, d’où la création de l’INOP (Caroff p. 83). L’INOP, Institut national d’orientation professionnelle est créé notamment par Henri Piéron, et dirigé par lui. Il est devenu l’INETOP[2].

La formation décernée à l’INOP est basée essentiellement sur l’acquisition de l’expertise définie par H. Piéron : la psycho-technique qui mesure les aptitudes[3].

Mais entre cette expertise et la pratique basée sur l’utilisation de l’information sur les personnes produites grâce aux fiches mises en œuvre par le … ministère du travail, ce soit surtout cette dernière qui soit pratiquée.

Il me semble que ce qui est en jeu, ce n’est pas vraiment le combat entre deux conceptions de la pratique (science vs intuition), mais la question du moment historique du développement de cette activité. Deux points à relever. Tout d’abord, une profession s’identifie par un savoir-faire « particulier », c’est un argument que Piéron utilisera, on le verra dans un prochain article. Si « n’importe qui » peut le faire, alors il n’y a pas de « profession », or l’intuition relève de ce « n’importe qui ». D’autre part, pour que l’expertise scientifique « marche » il serait nécessaire qu’elle soit totalement reconnue comme pertinente. Or, malgré le discours du progrès, je n’en suis pas si sûr. De plus il s’agit alors d’une pratique d’une personne isolée, le conseiller. Ce qui se construit au contraire au travers de la « fiche », c’est un réseau de reconnaissances mutuelles de personnes, d’acteurs, ce qui semble beaucoup plus pertinent dans ce moment encore très incertain. Fonder la profession sur la seule expertise c’est prendre le risque du héros seul contre tous. C’est pourquoi sans doute que les deux tendances, les deux conceptions se développent en parallèle, la formation à l’expertise, et la pratique « relationnelle » pourrait-on dire.

Caroff dans les pages 94-95 rapporte l’état du travail dans les offices d’orientation: Ainsi en 1936 un sondage montre un taux d’utilisation des tests de seulement 20%, et une utilisation en priorité des fiches du ministère du travail. Ajoutons un argument financier, cette expertise coûte cher, le matériel de testing est onéreux pour des structures peu financées.

 

Le conflit potentiel conseiller/famille

 

Une profession peut-elle se construire sur la base d’un conflit avec « son client » ?

Dans les pages 95-96, Caroff évoque le conflit de pouvoir entre le conseiller et la famille !

Et surtout les zones de compétences que possède le conseiller.

Je cite encore largement André Caroff. Il rapport en particulier un discours au Sénat qui sent le déni !

« Le rôle de synthèse du conseiller d’orientation s’affirme très tôt comme un principe de  base, souvent contesté par le médecin. Il en est de même du principe de continuité, tout théorique compte-tenu des possibilités d’action. Encore faut-il préciser que la revendication de continuité s’exprime d’abord par le souci d’une intervention précoce, avant la détermination des premiers choix scolaires, et le souhait de revoir périodiquement l’élève au cours de ses études.

Le principe de la liberté des familles paraît s’affirmer avec d’autant plus de force qu’il semble avoir de la difficulté à être respecté dans les faits. Peu de conseillers se résignent à laisser le choix aux familles lorsqu’ils constatent, par exemple, que des contre-indications médicales risquent de nuire à la santé de l’élève ; il en est de même lorsque les débouchés paraissent aléatoires dans le secteur professionnel choisi. Constatant que les choix de l’élève et de ses parents, lorsqu’ils en font, ne reposent que rarement sur une connaissance suffisante des métiers et des possibilités de I’enfant, comment le conseiller ne serait-il pas tenté de se substituer à eux ? ll en a souvent le pouvoir, par son rôle dans le placement, par sa participation aux opérations de recrutement, par la transmission d’informations aux employeurs. Plaçant très haut ses responsabilités et son rôle social, il est naturellement enclin à considérer d’abord I’intérêt de I’individu et celui de la société, en mettant au second plan le libre arbitre des intéressés. L’appellation d’orienteur ou d’orientateur qui commence à être utilisée n’est pas neutre. Est-ce sans raisons que les sous-secrétaires d’Etat de l’enseignement technique doivent s’expliquer sur ce point devant le Parlement ? En février 1929, devant le Sénat, A. FRANCOIS-PONCET expose la doctrine de I’orientation professionnelle : « De quoi s’agit-il ? D’examiner des enfants de 13 à 14 ans et de décider, comme par une sorte d’arrêt de justice, qu’ils seront orientés dans telle voie et non dans telle autre ? En aucune manière, Messieurs ; I’orientation professionnelle telle que nous la concevons, n’a ni cette pédanterie, ni cette tyrannie ; elle prétend seulement offrir, au moment où les parents, le plus souvent perplexes, hésitent sur la direction à donner à leurs enfants, les conseils d’hommes éclairés et spécialisés. L’orientation professionnelle, vous le voyez, est donc, avant tout I‘auxiliaire et l’amie des familles ». » (pp.95-96)

 

On a bien me semble-t-il un double discours. D’une part on a un discours de la « maîtrise » : sur le plan politique, l’objectif attribué à l’orientation est bien d’organiser parfaitement la société ; et sur le plan scientifique, le présupposé est bien la capacité de la science à décrire parfaitement des objets stables, parfaits que l’on peut, que l’on doit appareiller. Et en même temps comme il est difficile d’en tirer les conclusions pratiques sur les rapports de l’état et des familles, un discours « modeste » doit être développé pour justifier les dispositifs concrets qui sont développés. La posture de l’aide, et du bon sens sont alors activés.

Si donc l’action sur autrui, à la place de l’autre, au nom du savoir est rejetée par le politique, il n’en est pas de même pour le scientifique de l’époque ( ?). Pourquoi se priver d’un monde parfait alors que la science le rend possible ? L’éthique doit rester en alerte.

Pour terminer relevons la conception du « conseil » finalement très classique : « les conseils d’hommes éclairés et spécialisés ». Savoir et rationalité guident l’action et la décision d’orientation. Le fameux « tenir conseil avec », ou encore  « l’accompagnement » sont encore à venir.

 

D’emblée le problème de Piéron et de ses successeurs à la tête de l’INOP puis de l’INETOP fut de tenir la cohésion de la profession sans doute autour d’une psychologie « armée » et « outillée ».

 

Bernard Desclaux

 

 

[1] Cet ouvrage a été mis au pilon par les Editions EAP. On trouvera divers compte rendus : Guy Caplat dans Histoire de l’éducation Année 1990, 45, pp. 116-120 http://www.persee.fr/doc/hedu_0221-6280_1990_num_45_1_1721 (la pagination correspond à cette édition). Cet ouvrage a été heureusement sauvé par Pierre Roche, et on peut le télécharger sur le site du GREO http://orientation.greo.free.fr/caroff%20andre.html

 

[2] Voir Bernard Desclaux, « Commentaires aux articles extraits des revues BINOP et OSP » pp. 467-490 et les articles sélectionnés, pp. 491-673, in  n° Hors-série de l’Orientation scolaire et professionnelle, juillet 2005/vol. 34, Actes du colloque : Orientation, passé, présent, avenir, INETOP-CNAM, Paris, 18-20 décembre 2003, édité par Bernard Desclaux et Rémy Guerrier.

[3] Un prochain article sera consacré à la notion d’aptitude.

 

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This entry was posted on Vendredi, février 2nd, 2018 at 11:30 and is filed under Orientation. You can follow any responses to this entry through the RSS 2.0 feed. You can leave a response, or trackback from your own site.

2 Responses to “Psychologie, orientation, éducation 6 : les fondements d’une profession”

  1. Quairel Says:

    La question de l’Orientation est vraiment une « histoire sans fin »! Pour moi la question centrale reste le pouvoir de décision que l’on accorde à l’élève et à ses parents : L’expérience  » le dernier mot laissé aux parents » semble avoir été condamnée par un rapport d’Inspecteurs et pourtant …. Si cette mesure s’inscrit dans un parcours au collège où la présence des parents est demandée, attendue et facilitée, elle change tout leur rapport aux enseignants et à l’acte éducatif ; Prétendre améliorer la relation parents enseignants sans toucher à cette question est un leurre malsain : Quel parent peut accepter de s’engager dans une relation constructive et bienveillante avec les enseignants, s’il est privé de son pouvoir de décision aux moments clefs du parcours scolaire de son enfant ? Enfin , jusqu’à quand l’institution restera t’elle sourde aux aspirations des milliers de jeunes des quartiers populaires qui veulent se confronter aux études générales ? En ne réglant pas cette question une fois pour toute ( il n’y a plus d’Orientation , mais des choix de formation revenant à l’élève et à ses parents ) nous entretenons un principe toxique de défiance depuis le début des années 70 : C’est aujourd’hui une bombe à retardement .

  2. Quairel Says:

    …..Et j’ajoute qu’un travail éthique de Psychologue de l’EN ( aujourd’hui), ou de Conseiller (Hier), ne peut véritablement s’inscrire que dans ce cadre de fonctionnement systémique .

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