Psychologie, orientation, éducation 8 : La théorie des aptitudes

Retournons du côté « scientifique ». La théorie des aptitudes fut au fondement de la conception scientifique de l’orientation professionnelle. Sur quoi repose-t-elle ? Il est sans doute important de comprendre ses ressorts pour éclairer un peu les deux conflits entre Piéron et Naville puis avec Léon que nous rapporterons dans les articles suivants.

Genèse d’une idéologie

 

Après une activité de conseiller d’orientation, Antoine Léon fut professeur de psychopédagogie et d’histoire de l’éducation à la Sorbonne et à l’Université Paris V. Il a publié notamment le livre Introduction à l’histoire des faits éducatifs, PUF, 1980, dans lequel le chapitre VII s’intitule : La place de la notion d’aptitude dans les discours et les pratiques pédagogiques. Antoine Léon repère trois origines à cette « idéologie ».

 

Thématique Citation Principe
La pensée matérialiste classique  Citation de Lucrèce dans De la Nature :« Le principe que nous poserons pour débuter que rien n’est jamais créé de rien par l’effet d’un pouvoir divin… Dès que nous aurons vu que rien ne peut être créé de rien, nous pourrons ensuite mieux découvrir l’objet de nos recherches, et voir de quels éléments chaque chose peut être créée et comment tout s’accomplit sans l’intervention des dieux… » (p. 156) L’explication par la science et non par la croyance en dieu. 
L’idéalisme de Platon  Référence à la République, et surtout à l’idéologie trifonctionnelle.  L’organisation sociale comme une donnée, nous faisons de la psychologie, et pas de la sociologie !
Le droit naturel  « Le droit naturel, précise P. Hazard, naît d’une philosophie, celle qui nie le surnaturel, le divin, et substitue l’ordre immanent de la nature à l’action et à la volonté personnelle de Dieu. Il procède encore d’une tendance rationnelle qui s’affirme dans l’ordre social : à chaque être humain sont attachées certaines facultés inhérentes à sa définition et, avec elles, le devoir de les exercer suivant leur essence. » (p. 157)   Le fondement de l’autonomie de l’individu]On peut dire que ce droit naturel fonde les deux aspects de l’orientation :– le devoir fonde le respect de la marque sociale qui supporte la stabilité sociale par la reproduction sociale acceptée par l’individu lui-même ;

– le devoir fonde également le désir de déplacement du sujet qui garantie le « progrès social », et la « mobilité sociale ».

Ces deux interprétations fondent les deux pratiques classiques de l’orientation : faire accepter sa place, faire se développer l’ambition. Il s’agit donc là d’une conception sociale essentielle.

 

De l’idéologie des aptitudes à la pratique psychotechnique

 

Antoine Léon rappelle que Maurice Reuchlin (qui fut le successeur de Henri Piéron à la tête de l’INETOP), sur le plan scientifique, souligne l’influence de trois conceptions : l’évolutionnisme de Spencer, les théories biologiques de l’évolution de Darwin, et les travaux sur l’hérédité de Mendel. Il écrit : « A l’aube du XXe siècle, la conception naturaliste de l’aptitude prend place dans un ensemble cohérent, comportant une théorie (la génétique mendélienne), un cadre méthodologique (la psychologie différentielle), des techniques (les tests et les instruments statistiques) et des pratiques sociales (la sélection et l’orientation). » (p. 165)

 

Je propose de mettre en rapport les débats concernant l’aptitude avec les débats qui ont constitués la séparation de la sociologie et de la psychologie en France. Pour cela on peut se référer au livre de Laurent Mucchielli : La découverte du social, Naissance de la sociologie en France, Editions la Découverte, 1998[1].

 

Ce qui m’intéresse ici tout particulièrement, c’est que dans ce livre sur l’histoire de la sociologie en France, il se trouve que le combat contre les théories biologiques raciales, ainsi que celles de Spencer et de Darwin, marque la constitution de la théorie sociologique. Il faudrait donc reprendre ce point de manière précise… Je relève simplement deux éléments dans ce livre très complet.

 

Côté sociologie

 

La tradition sociologique française a relégué Emmanuel Tarde. Laurent Mucchielli rapporte une citation me semble-t-il intéressante dans le contexte, y compris actuel d’ailleurs (à propos de la fonction éducative de l’école, et donc politique) :

 

« Face au darwinisme social, Tarde reconnaît que la vie sociale opère dès l’école une sélection des individus, mais la question est de savoir si ce phénomène est véritablement le moteur de l’évolution sociale comme le prétendent ses défenseurs :

« Il existe entre les hommes deux relations bien distinctes : 1) celle de belligérant à belligérant, ou de rival à rival ; 2) celle d’assistant à assisté, ou de collaborateur à collaborateur. Elles sont toujours plus ou moins mêlées, mais la première domine entre hommes appartenant à des groupes sociaux distincts, à deux familles, à deux classes, à deux nations, quoique, même si, se montre à des degrés divers un lien inné de solidarité qui tempère l’ardeur de la lutte. Le second rapport est prépondérant au contraire entre personnes d’un même groupe, entre parents, entre compatriotes, malgré toute la force des rivalités égoïstes et des haines envieuses qui souvent les divisent. Or, n’est-il pas clair que le progrès des sociétés est dû surtout et, à vrai dire, uniquement à l’action du rapport pacifique, véritablement social, d’assistance mutuelle ou de collaboration unanime, et non aux effets essentiellement destructeurs du rapport belliqueux » (G. Tarde, « Darwinism naturel et darwinisme social », p. 612) ». (p.117-118)

 

On peut être surpris de retrouver ici la formulation des deux relations de base que l’Ecole de Palo Alto[2] (dont Paul Watzlawick en paticulier) développera dans La logique de la communication : la symétrie et la complémentarité à la suite de Gregory Bateson.

Il ne s’agit pas de justifier le fonctionnement de l’école, mais tout au contraire, d’en proposer peut-être une autre vision possible. Le social ne peut être le prolongement du naturel ou du biologique.

D’une certaine manière, les durkheimiens reprennent cette position, et Laurent Mucchielli écrit :

« Tous les durkheimiens sont d’accord sur ce point : la psychologie est impliquée directement dans la sociologie et réciproquement, car rien ou presque n’est psychique qui ne soit social. C’est par conséquent l’ensemble du psychisme humain que la sociologie a prétention à contribuer d’expliquer. » (p. 322)

 

Côté psychologie

 

En référence au Traité de psychologie de Dumas publié en 1922, il cite un texte de Ribot.

« Dans cet ultime texte [écrit avant 1916], le vieux Ribot réaffirmait naturellement l’enracinement de la psychologie dans la physiologie mais en reconnaissait aussi la limite : « Les auteurs de ce traité n’ont pas commis l’erreur de certains psychologues qui, à mon avis, vont trop loin en sous-estimant le « caractère original du fait social ».

Par ces mots, Ribot vise alors sans doute des psychologues qui, comme Henri Piéron, tentent – et tenterons toujours – de réduire essentiellement la psychologie à la psychophysiologie. De fait, tandis que Binet lui était favorable, après que Piéron eut pris ses commandes en 1913, L’Année Psychologique ne publiera pratiquement plus aucun article de psychologie sociale. ». (pp. 357-358)


Il fait également référence à Galton autour de 1870. Cela me fait repenser à l’exposé que j’avais fait dans une classe de philosophie au lycée H. Wallon à Aubervilliers une de mes toutes premières années de conseillers d’orientation, invité par le professeur de philo. J’y critiquais la notion de test du point de vue de son utilité sociale, et j’y montrais que son développement fut favorisé pour des raisons pratiques : fonder des répartitions en milieu hospitalier, scolaire, à l’armée pour la préparation de la guerre.

De ce point de vue, il serait intéressant de reprendre les conceptions de Michel Foucault développées dans Surveiller et Punir : les pratiques sociales comme préalables à la science.

Antoine Léon donne une longue citation d’A. Binet (p. 165)

« Je crois, écrit-il que la connaissance des aptitudes est le plus beau problème de la pédagogie. Il n’a encore été nulle part, du moins à ma connaissance, et nous ne possédons actuellement aucun procédé sûr pour chercher les aptitudes d’un sujet quelconque, enfant ou adulte. Cependant, on s’en préoccupe dans divers milieux ; les syndicats patronaux comprennent l’immense intérêt qu’il y aurait à faire connaître à chacun sa valeur et la profession à laquelle la nature le destine ; des méthodes et des examens qui éclaireraient les vocations, les aptitudes et aussi les inaptitudes, rendraient des services incommensurables à tous. Sitôt que la partie théorique du problème serait résolue, des applications pratiques ne tarderaient pas, et toute une organisation intelligente du placement se ferait, je le sais. ». (p. 8)

Et Binet regrette, note Léon, qu’on n’ait pas encore fait de rapprochement entre les aptitudes mentales des enfants et les métiers et professions dont ces aptitudes les rendent capables. (P. 166)

Avec la méthode des tests, par la mesure, l’objet stable et mesurable (les qualités scientifiques du test, sensibilité, fidélité, justesse ou validité), est fondée la stabilité sociale. L’intelligence assure la paix sociale, l’harmonie entre la « nature » et l’organisation de la société !

 

Curiosité

 

A la tendance naturaliste, fondamentale, il faut rajouter deux autres tendances, la tendance éducative, et la tendance sociologique.

« Si l’on voulait résumer l’évolution de l’image de l’aptitude depuis le début du siècle, on pourrait dire qu’on est passé d’une sorte de fatalisme de l’hérédité, sous-tendu par la notion de disposition naturelle, à une sorte de fatalisme du milieu, lié à l’idée de différences culturelles irréversibles. » (p. 168)

De la même manière que Michel Huteau[3] s’interroge aujourd’hui sur le statut de la notion de compétence par rapport à celle d’aptitude, Léon s’interroge sur les « retournements » qu’il observe à l’époque (1980), et notamment sur le droit à la différence.

 

 

Dans ce texte d’Antoine Léon sur l’histoire de ce concept, de cette idéologie, puisque c’est le terme qu’il utilise, on peut être surpris qu’il ne fasse aucune référence ni au conflit entre Pierre Naville et Henri Piéron, ni à son propre conflit avec le même Piéron des années 40-50.

Nous verrons dans les articles suivant le statut de ces conflits.

 

 Bernard Desclaux

 

[1] note de lecture réalisée par Thierry Rogel – professeur de sciences économiques et sociales au lycée Descartes de Tours. http://ses.tice.ac-orleans-tours.fr/php5/pedagogie/fiches_lecture/decouverte_social.html  et la présentation du livre par Jean-François Dortier dans Sciences Humaines https://www.scienceshumaines.com/la-decouverte-du-social-naissance-de-la-sociologie-en-france-1870-1914_fr_9870.html

[2] Paul Watzlawick, Janet Helmick, Don D. Jackson, Une logique de la communication. Proposition pour une axiomatique de la communication. Éditions du Seuil, Paris, 1972, première parution aux USA en 1967.

 [3] Jean Guichard et Michel Huteau, Orientation et insertion professionnelle: 75 concepts clés  Dunod, 24 janv. 2007 – 480 pages.   https://books.google.fr/books?id=F913fuy27AIC&pg=PT71&lpg=PT71&dq=Michel+Huteau+,+comp%C3%A9tence&source=bl&ots=-Ixw7ib0GZ&sig=IyKG7E7zERjaBFlb67eY2tHioso&hl=fr&sa=X&ved=0ahUKEwjR4qHdjsPYAhWHOsAKHeuHBugQ6AEIVzAI#v=onepage&q=Michel%20Huteau%20%2C%20comp%C3%A9tence&f=false

 

Be Sociable, Share!

Tags:

This entry was posted on jeudi, février 15th, 2018 at 16:43 and is filed under Orientation. You can follow any responses to this entry through the RSS 2.0 feed. You can leave a response, or trackback from your own site.

Leave a Reply