Psychologie, orientation, éducation 9 : Premier conflit, le cas Pierre Naville

Je reprends le cours de ma série par une série de conflits ouverts au sein même de l’INOP/INETOP.

L’OSP[1] a publié un numéro spécial : Pierre Naville, du psychologue de l’orientation scolaire et professionnelle au sociologue du travail, en juin 1997, n°2.

Il se trouve que Pierre Naville fut conseiller d’orientation et directeur du centre d’Agen pendant la seconde guerre mondiale. Il a ensuite donné des cours pendant un an à l’INOP. Il y avait un différend « théorique » entre lui et H. Piéron. J’ai travaillé ce point à partir surtout de l’article de M. Huteau publié dans ce même numéro : « Pierre Naville : le marxisme, la psychologie et l’orientation professionnelle ».

 

Un différend scientifique ?

 

Le texte de Pierre Naville, intitulé « Théorie de l’orientation professionnelle », publié en 1945, est élaboré en 1943. M. Huteau résume la position de Naville de la manière suivante :

« Deux idées-forces, étroitement associées, la seconde découlant de la première, parcourent tout l’ouvrage. La première affirme le primat de l’économique sur le psychologique. La seconde affirme l’inexistence – ou la quasi-inexistence- des aptitudes antérieurement à l’activité professionnelle. » (p.203).

Je rapporte quelques citations glanées par M. Huteau, et j’essayerai de montrer que cet écrit de Naville forme un système de pensée alternatif à celui qui avait cours, et surtout qui était défendu par H. Piéron.

« Il faut en revenir à l’idée que ce qu’on appelle l’aptitude professionnelle est un produit dialectique, le résultat d’interaction entre le milieu social-économique (régime de production) et les organismes individuels, entre les formes biologiques et sociales des groupements humains. Elle n’est qu’une forme spéciale d’adaptation… » (p. 175). Huteau traduit la pensée de P. Naville ainsi : « L’Orientation Professionnelle étant déterminée par la structure des rapports de production, elle ne pourra s’améliorer que si cette structure est changée. » (article de Huteau, p. 205).

« Le conseiller d’orientation ne dira pas tel enfant « est fait » pour  telle tâche,  tel métier, qu’il a la vocation de telle profession, qu’il est voué, destiné à telle machine, tel atelier, tel bureau, mais qu’il est plus ou moins adaptable à telle ou telle branche professionnelle et par suite à l’une quelconque des opérations partielles qu’elle comporte » (p. 228).

On peut rajouter que P. Naville traduit peu après un livre de G.H. Thomson sur l’analyse factorielle (le facteur G…), qui défend une conception « nominaliste » de cette méthodologie, et non pas une conception « réaliste » comme celle de Spearman, et on peut dire comme celle de H. Piéron lui-même.

Pour couronner le tout, P. Naville lance en 1949 une enquête sur « l’illusion professionnelle » des adolescents.

« L’illusion professionnelle est la représentation que l’enfant ou l’adolescent se font du métier avant d’avoir pu effectivement prendre contact avec lui ».

Et en 1953, il tire des conclusions dans un autre article sur la pratique de l’O.P. M. Huteau les résume ainsi : « nécessité de tenir compte de l’illusion dans la pédagogie de l’apprentissage, limites des tests d’intelligence technique ». Huteau laisse entendre qu’il y a ainsi un différend scientifique, notamment sur les aptitudes, entre Naville et Piéron, sans qu’il y ait eu de conflit manifeste ouvert.

 

Frédéric Carbonel semble soutenir cette idée lorsqu’il écrit[2] : « …selon Pierre Naville l’aptitude professionnelle est « le résultat d’interactions entre le milieu socio-économique (régime de production) et les organismes individuels».

Néanmoins Henri Piéron soutiendra toujours l’existence d’« aptitudes réelles » alors que Pierre Naville, ancré dans une perspective behavioriste et marxiste, privilégiera celle d’adaptabilité. Ces idées ne sont pas bien accueillies au sein de l’Inetop. Les relations entre Henri Piéron et Pierre Naville se détériorent jusqu’ en 1946. Pierre Naville est déchargé de ses cours en psychologie à l’INOP et mis à l’écart de la rédaction du « Traité de psychologie appliqué » publié en 1949. »

 Geneviève Latreille évoque cette même thématique du conflit concernant l’aptitude[3].

 

Pour ma part je pense que l’on peut lire cet épisode d’une toute autre manière, et que le « vrai » conflit n’était pas d’ordre scientifique, mais « professionnel ». Naville supposait une autre conception professionnelle du conseiller.


Ou un différend professionnel ?

 

L’analyse de P. Naville est d’abord à mon avis celle d’un sociologue, marxiste de surcroit. Lorsqu’il parle de l’O.P. c’est en fait du processus social de la répartition. Lorsque Piéron parle de l’O.P., c’est de la pratique professionnelle des conseillers d’orientation.

 

Or rappelons quel était l’objectif professionnel à cette époque.

« A ceux qui sont capables de faire un effort d’attention, nous demandons de poursuivre la lecture de cet ouvrage pour comprendre ce que font pour eux et leurs enfants, de patients chercheurs, dans le calme de leurs laboratoires, depuis des années. Ces chercheurs s’appliquent à trouver des solutions pratiques à l’évolution sociale, de façon qu’un jour, on puisse dire au « grand public » : « Voilà la solution toute faite, toute trouvée ; Ecoute et crois ». Parmi ces recherches sociologiques si indispensables à l’heure actuelle, une des plus importantes devient l’orientation professionnelle. Naturellement, elle a commencé très modestement, mais il apparaît à celui qui l’étudie d’un peu près que son Destin l’appelle à une amplification considérable. » (G. De Beaumont, 1938).

 

On peut comprendre qu’avec une telle ambition il est nécessaire que les aptitudes aient une « réalité » car c’est à partir de leur repérage, entre autre que le « conseil » peut avoir une efficacité sociale, c’est-à-dire s’imposer comme discours de vérité aux personnes, et des deux côtés du conseil, le conseiller doit lui-même croire en la pertinence de son conseil.

 

On doit également rajouter ici que ce n’est pas que la question du statut des aptitudes qui est nécessaire, mais surtout celui de la correspondance merveilleuse entre la distribution des aptitudes psychologiques et des caractéristiques des métiers. Nous sommes dans une conception de l’appariement, dans un monde merveilleux, parfait, organisé comme le concevait Bernardin de Saint Pierre (Paul et Virginie). Celui-ci écrivait par exemple : « Le melon a été divisé en tranches par la nature afin d’être mangé en famille. La citrouille étant plus grosse peut-être mangée avec les voisins. » Si la citrouille est assurément un fruit volumineux, le melon n’est pas nécessairement « divisé en tranches » et de très nombreuses variétés présentent une peau lisse… et sont pourtant également mangés en famille.

Ajoutons deux éléments à cette discussion.

Le premier élément se trouve dans l’article de Michel Huteau lui-même. Pierre Naville, durant la période de la seconde guerre mondiale, se forme à l’INOP, puis devient directeur du Centre d’Orientation professionnel d’Agen en zone libre. Il est le responsable du Bulletin d’orientation professionnelle. Cette revue est publiée par le Groupement professionnel des conseillers d’orientation, animé par Jean Beaussier. C’est une revue à la fois professionnelle et scientifique. L’éditorial du N° 4 publié au lendemain de la Libération est par P. Naville d’après Huteau, et celui-ci en cite cet extrait :

« Nous nous honorons d’avoir ébauché la contre-attaque salutaire, d’avoir refusé tout crédit aux charlatans, d’avoir dans la mesure de nos possibilités créé un foyer de travail vraiment scientifique, d’avoir défendu l’œuvre de l’Institut National d’Orientation Professionnelle et en particulier celle de nos maître les professeurs H. Wallon et H. Piéron ».

Michel Huteau rajoute qu’ « En 1945 le Groupement professionnel des conseillers d’orientation » devient le « Syndicat du personnel des services d’orientation professionnelle et scolaire et de psychométrie », affilié à la CGT., et le Bulletin d’Orientation Professionnelle devient un bulletin syndical. » (p. 201)

 

Le deuxième élément se trouve dans l’article de Pierre Rolle : « Pierre Naville, de la Psychologie à la Sociologie », pp. 221-247.

« En fait, les réalités que l’orienteur se donne pour acquises, et qu’il se propose d’accorder entre elles, le poste et le travailleur, sont définies l’une par l’autre, au sein d’un mouvement bien plus vaste… »

« L’orientation professionnelle doit donc, selon Naville, se proposer d’intervenir dans le réglage des processus sociaux, au lieu de se borner à y assujettir les individus. »

« A l’époque où le livre a été écrit, c’est-à-dire à la Libération, Naville attendait sans doute des praticiens de l’orientation professionnelle qu’ils participent aux débats concernant l’enseignement, et qu’ils y agissent pour abolir les séparations instaurées dans le service public, celle du primaire, du secondaire et du supérieur d’un côté, celle de l’éducation professionnelle et générale de l’autre. Ces divisions répètent et reproduisent évidemment celle des classes. N’était-ce pas là, pourtant, proposer aux orienteurs de quitter le domaine scientifique pour celui de la politique ? » (p. 237)

 

Jérôme Martin, en fin de son article[4], écrit : « Les analyses de Naville sont fortement marquées par le contexte de mobilisation de la main-d’œuvre dans le cadre de la politique de collaboration de Vichy avec l’Allemagne d’une part, des objectifs idéologiques propres de la Révolution nationale comme le « retour à la terre » d’autre part [V. Viet, 2004, p. 77-92]. Ce contexte réactive un conflit opposant deux conceptions de l’OP, l’une comme « un moyen de recrutement » et l’autre comme « la base même de toute éducation » [F. Rousssel, 1939, p. 129]. L’apport théorique de Naville consiste notamment dans le déplacement qu’il imprime à cette problématique qui a dominé l’histoire de l’OP depuis les années 1920. Aux yeux de Naville, ces deux conceptions sont illusoires dans la mesure où elles ne s’interrogent pas sur les structures socio-économiques qui les déterminent. On peut ainsi, avec Antoine Léon, affilier Naville à la « tendance d’inspiration sociologique » qui considère toute aptitude comme le produit principal, sinon exclusif, des influences du milieu [A. Léon, 1980, p. 168]. La position de Naville à l’égard de l’orientation s’apparente à celle de l’extrême gauche à l’égard de l’école unique [L. Le Bars, 2005, p.], la transformation de l’enseignement étant subordonné aux transformations des rapports sociaux. »

La profession de conseiller d’orientation envisagée par Naville n’est pas une profession qui constate, mais qui doit agir pour modifier la structuration actuelle de la société.

 

L’exclusion de Naville de l’INETOP par Henri Piéron était ainsi nécessaire, en tout cas à ces yeux, et notamment au retour de la guerre.

 

Et malgré l’importance de ce moment…

 

Très peu d’expressions de ce problème par les protagonistes eux-mêmes.

 

Henri Piéron dans son article, publié en 1953, sur « La place de l’institut dans l’histoire de l’orientation professionnelle »[5], n’en parle absolument  pas. Pierre Naville a de son côté réitéré plusieurs fois sa position au sujet de la notion d’aptitude mais sans expliquer comment s’était passée cette exclusion.

 

En faisant des recherches sur le web je suis tombé sur ce qui suit[6] :  

« Colloque Internationale à Henri PIERON.

La contribution d’Henri Piéron à l’édification de la psychologie scientifique et de l’orientation professionnelle sera commémorée à l’occasion du cinquantenaire de sa disparition. Un colloque aura lieu à l’INETOP –CNAM, Les Jeudi 27 et vendredi 28 novembre 2014. Les partenaires organisateurs de cet événement sont l’ACOP-F, la SFP, l’IAAP, le GREO. A cette occasion, Dominique Hocquard souhaiterait remettre une lettre qu’il détient, écrite par Naville et adressée à Huteau et Lautrey, Dans cette lettre, Naville explique comment, suite à la publication de son livre «Théorie de l’OP», il a été exclu par Pieron de l’INETOP et de la revue qu’il animait. On retrouvera parmi les intervenants et initiateurs de ces journées Jérôme Martin historien et Laurent Guttierez (maître de conférence à Rouen). »

 

Mais je n’ai pas trouvé à ce jour de trace de publication de cette lettre. Si quelqu’un en connait la teneur, je suis preneur ?


Bernard Desclaux

 

D’autres ressources pour ces discussions :

 

Huteau Michel, Blanchard Serge, « Henri Piéron, la psychologie de l’orientation professionnelle », Bulletin de psychologie, 2014/5 (Numéro 533), p. 363-384. DOI : 10.3917/bupsy.533.0363. URL : https://www.cairn.info/revue-bulletin-de-psychologie-2014-5-page-363.htm

 

Francis VERGNE,  DE LA PENSEE SANS SUJET AU SUJET SANS PENSEE. Le sens de  l’évolution des pratiques de réflexion en orientation.  Juin 2009. http://inetop.cnam.fr/medias/fichier/fvergne__1247740124642.doc

 

Francis DANVERS LA PROFESSIONNALISATION DANS LES METIERS DU « COUNSELING PSYCHOLOGIQUE » https://spirale-edu-revue.fr/IMG/pdf/7_DANVERS_SPI13_Fr.pdf

 

Olivier Martin, Patricia Vannier, « La sociologie française après 1945 : place et rôle des méthodes de la psychologie ». Revue d’histoire des sciences humaines, avril 2002, n°6, p. 95-122.

 https://issuu.com/oliverpublication/docs/2002_-_rhsh_-_math_matiques_dans_la_sociologie_d_a

Jérôme Martin : De l’orientation professionnelle à l’orientation scolaire : l’Association générale des orienteurs de France et la construction de la profession de conseiller d’orientation (1931-1956) http://journals.openedition.org/histoire-education/2929?lang=en

 

[1] L’OSP, L’Orientation scolaire et professionnelle, est la revue de l’INETOP qui a fait suite au BINOP, Bulletin de l’Institut d’orientation professionnelle.

[2] Frédéric Carbonel : La psychologie du comportement de Pierre Naville (1904-1993). working paper ; preprint non référencé. 2012. <halshs-00707165> https://halshs.archives-ouvertes.fr/file/index/docid/707165/filename/La_psychologie_du_comportement_de_Pierre_Naville.pdf

 [3] Geneviève LATREILLE, La naissance des métiers en France, 1950-1975, Lyon, PUL, 1980, pp. 343-344.

[4] Jérôme Martin :  Pierre Naville miroir des impasses du mouvement d’orientation professionnelle (1941-1945) in  Histoire & Sociétés. Revue européenne d’histoire sociale, n° 24, décembre 2007, p. 40-49.

[5] Reproduit dans le numéro spécial de Binop, pour le 25e anniversaire de l’INOP, en 1953, reproduit dans le n° Hors-série de l’Orientation scolaire et professionnelle, juillet 2005/vol. 34, Actes du colloque : Orientation, passé, présent, avenir, INETOP-CNAM, Paris, 18-20 décembre 2003, édité par Bernard Desclaux et Rémy Guerrier (pp 529-551)

[6] Association des Conseillers d’orientation-Psychologues de France Compte rendu du Conseil d’Administration du 21/06/2014 à Paris. http://acop-asso.org/attachments/article/310/ACOP-FCRCA21-06-14.pdf

 

 

 

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